Jean-Jacques Birgé

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lundi 20 septembre 2021

Ping Pong pour deux somnambules


Article du 11 octobre 2008

[...] Depuis que je joue en duo avec Nicolas Clauss, je suis aux anges lorsque nous nous produisons en spectacle. Sous le nom des Somnambules, nous avions adoré jouer avec d'autres musiciens tels Pascale Labbé, Didier Petit, Étienne Brunet, Éric Échampard, mais j'étais trop préoccupé par l'orchestre pour me fondre totalement aux tableaux interactifs de Nicolas.
Bien que je sois capable de produire autant de bruit qu'un grand orchestre, je n'ai jamais apprécié le solo, pas tant pour la musique que pour le plaisir du ping pong. Les images que mon camarade anime en direct me renvoient une critique, des propositions, un univers qui me stimulent et me permettent d'improviser librement. D'un spectacle à l'autre, nos interprétations à tous deux peuvent différer radicalement, nous créons de nouvelles œuvres, nous en donnant à cœur-joie. Ce billet n'apporte aucune analyse, les films parlent d'eux-mêmes, aujourd'hui mes notes livrent seulement quelques informations "techniques"...


Durée de chaque film :
Jumeau Bar 4'08 - Modified 6'07 - L'ardoise 5'33 - Les dormeurs 3'17

Ainsi, nous commençons souvent avec Jumeau Bar dont je transforme les sons avec mon Eventide H3000, une sorte de synthétiseur d'effets que j'ai programmé pour passer les sons à la moulinette. Nicolas construit également ses boucles en proposant sa propre version du module interactif original. [...] Pervertir le travail que j'ai réalisé il y a quelques années est une opération très amusante. Je tire le scénario vers l'humour, en trafiquant les sons synchronisés, en exagérant les nuances par des effets appropriés à chaque plan.


J'ai placé les quatre films sur DailyMotion et YouTube, mais je préfère en général le premier qui n'incruste pas son nom dans l'image comme on marque les troupeaux. Modified est le dernier tableau de Nicolas Clauss, pas encore en ligne, le plasticien hésitant à l'heure actuelle entre exposer ses tableaux animés sur le Net ou off line dans des espaces réels. La rareté produirait-elle plus de désir ? Le plus souvent, ses œuvres rendent mieux leur jus lorsqu'elles sont projetées sur de grands écrans, les ordinateurs ne rendant pas la beauté du détail, l'émotion de l'immersion...
En modifiant électroniquement ma voix, une cythare inanga (rapportée de Stockholm en 1972), un erhu (violon vietnamien acheté deux ans plus tard rue Xavier Privas) et une flûte roumaine (je ne me souviens plus d'où elle vient, mais ses sons stridents passent au-dessus de n'importe quel ensemble ou magma électro-acoustique), je suis la logique du tableau interactif joué en direct par Nicolas, un Organisme Programmatiquement Modifiable...


Avec deux petits instruments électroniques, un Tenori-on et un Kaossilator, j'accompagne les divagations dessinées d'une bande de gamins avec qui Nicolas a élaboré l'installation interactive de L'ardoise. J'ai réussi à m'approprier le Tenori-on depuis que j'y ai glissé mes propres sons. Il n'y a hélas que trois banques personnelles pour 125 timbres d'usine. J'utilise ici des échantillons de mon VFX. Le Kaossilator me sert de joker. Lorsqu'on improvise, il est toujours utile d'avoir plus de matériel que ce dont on a besoin. Au dernier moment, j'ai décidé d'ajouter une radiophonie réalisée en 1976, premier mouvement de mon inédite Elfe's Symphonie que je diffuse avec un cassettophone pourri. Depuis, je l'ai numérisée pour pouvoir la traiter électro-acoustiquement avec l'AirFx, un autre effet qui permet, par exemple, de scratcher n'importe quelle source sonore comme un DJ sur sa platine, mais sans y toucher, en jouant avec un rayon infra-rouge en 3D !


Le dernier film qu'a tourné Françoise Romand à La Comète 347 montre Les dormeurs, une pièce de Nicolas de 2002 que j'aime beaucoup et que j'accompagne à la trompette à anche. Comme Jumeau Bar, vous pouviez jouer vous-même [à l'époque de cet article, soit avant que Shockwave ne fonctionne plus]...

mardi 31 août 2021

Mixology de Katerina Fotinaki


Je suis toujours surpris et agréablement surpris par des albums qui échappent aux classifications qu'imposent les marchands. En recevant celui de Katerina Fotinaki, je m'attendais évidemment à un disque de "musique du monde". Elle avait collaboré aux projets de sa compatriote Angélique Ionatos, mais j'ignorais qu'elle avait étudié avec Bernard Cavanna au Conservatoire de Gennevilliers. Tout cela s'échappe en fumée, bulles de savon, petites étincelles pop qui me rappellent l'approche jadis d'une Natacha Atlas. En mélangeant des reprises de Kiss Off de Violent Femmes, Carmen de Bizet, Septembre de Barbara, une berceuse de Benjamin Godard ou un rebetiko avec des compositions personnelles, Katerina Fotinaki construit un puzzle fictionnel qui nous fait parcourir l'arc-en-ciel de ses enchantements. Les textes de Louise Labbé, Kostis Palamas, Françoise Lo, Guillaume de Machaut, T.S. Elliot, William Blake transforment l'onirisme en poésie du quotidien. S'accompagnant de toutes sortes de guitares, de basses, de percussions, d'anches libres, en chantant en français, anglais et grec, elle alterne monologues et dialogues aéroportés et glisse sur des pistes aux couleurs aussi vives qu'inattendues. Il s'agit bien de la musique du monde, mais sans que cela soit un genre ou un style, son éventail représentant simplement un amour encyclopédique pour la voix et les émotions qu'elle transmet, universelles, magiques.

→ Katerina Fotinaki, Mixology, CD Klarthe, dist. Socadisc, 15€, sortie le 10 septembre 2021

mardi 24 août 2021

Le seul snob au piano électrique préparé


On sait, peut-être, mon attachement au piano préparé, perversion de l'instrument consistant à changer le timbre et la hauteur de chaque note en glissant de petits objets entre les cordes. Passé au clavier numérique je me contente de clones informatiques comme celui, remarquable, de l'Ircam ou d'autres permettant des effets inédits, mais m'interdisant ce que font les pianistes que j'admire, tels Roberto Negro, Eve Risser, Benoît Delbecq, Sophie Agnel, Françoise Toullec... J'utilise également des programmes de claviers électriques préparés et c'est justement un CP70 sur lequel joue Thibault Walter avec son trio composé de Jean-Luc Ponthieux à la contrebasse et Pablo Cueco au zarb. Sa percussion à peau offre des variations de timbre qui répondent merveilleusement au pseudo gamelan du piano électrique Yamaha de Walter. Celui-ci revendique les entre-deux que ses préparations impliquent, les gammes perdant leur tempérament (contrairement aux musiciens !) et les rythmes adoptant le style de l'entre-soi où le swing hérite de ces magnifiques à-peu-près. Je n'ai pas tenté de déchiffrer les 11 anagrammes que les titres secrètent, mais ces RER lointain, Ralenti noir, Arme outrancière, Apre énigme, Tribu, Remontage caduc, Sages renommées, Pagnol dégraisse, Le seul snob, Test O.R.L. quantique, Un requiem est rempart nous font déjà voyager avec une grande délicatesse sans qu'il soit besoin d'alourdir notre catastrophique bilan carbone en prenant l'avion.

→ Thibault Walter Trio, Le seul snob, CD Élément 124, dist. Inouïes, 15,70€, sortie le 3 septembre 2021

jeudi 17 juin 2021

Ce répondeur restitue les messages


Le blog ressemble parfois à des poupées gigognes. Comme je retrouvai un article du 1er septembre 2008 sur les messages de mon ancien répondeur, je m'aperçois que j'en avais conservés beaucoup plus que je ne pensais. De 1977 à 1989, ce sont deux heures et demie de souvenirs souvent bouleversants qui sont réapparus, constituant une sorte d'évocation radiophonique, tantôt dramatique, tantôt drôle, feuilleton palpitant où je retrouve les voix de celles et ceux que j'ai aimé/e/s. Sur la page du site qui lui est consacrée, on peut lire :
"En 1977 l'usage du répondeur téléphonique était peu répandu en France. Les premiers messages enregistrés sur le répondeur Sanyo rapporté des USA par Luc Barnier montrent comment les interlocuteurs, déstabilisés par la machine, sont dans l'obligation de l'apprivoiser. L'ensemble, sauvé grâce au système d'enregistrement sur cassettes audio, une en boucle pour les annonces, l'autre de 30 ou 45 minutes pour les messages laissés, constitue un cut-up dramatique d'une force incroyable. En quelques secondes, parfois quelques minutes, la nécessité d'aller à l'essentiel provoque des saynètes documentaires produisant l'effet de la fiction. Certaines sont énigmatiques, d'autres triviales, de temps en temps un concert intime crée une pause... À se confier seul dans l'urgence face à une machine sans état d'âme émerge la profondeur analytique. Que l'on identifie les voix n'a pas d'importance, sauf pour ceux qui connaissaient les nombreux disparus qui nous manquent cruellement. Le ton de la voix, un silence, un rire forcé, une confidence... Le divan machine. L'usage généralisé ne permettrait plus aujourd'hui une telle franchise. La puissance évocatrice de cette collection fabuleuse de témoignages où les protagonistes sont livrés au miroir de la parole rappelle à la fois les paysages sociaux des radiophonies que je composais dès 1973, les confrontations godardiennes des Histoire(s) du cinéma et mon goût pour les pièces courtes et dramatiques qu'en musique on appelle vulgairement des morceaux."

Mon projet d'album me pousse à numériser des dizaines d'heures d'archives. J'ai presque terminé de recopier les cassettes du répondeur téléphonique dont j'ai conservé nombreux messages des années 80. C'est émouvant. Je découvre la mort de mon père vécue de façon elliptique, sa voix affaiblie, celle de ma mère après, ma soeur... Il y a des passages très drôles, particulièrement au début : comme c'était l'un des premiers appareils du genre, les interlocuteurs sont souvent décontenancés ou bien ils laissent un message dans le style des fantaisies sonores que j'inventais pour personnaliser les annonces, effets de ralenti, délai, etc. Il y a des voix mémorables comme celles de Bernard Vitet, de Colette Magny, d'André Dussollier, de Franck Royon Le Mée, beaucoup d'amis, des anonymes, la mienne lorsque j'appelle à la maison. [...]

Quelle émotion d'entendre ces voix qui se répondent malgré elles : Jean-André Fieschi, Jacques Marugg, ma sœur Agnès, Geneviève Louveau, Hervé Bourde, Francis Gendron, Brigitte Dornès, Jean-Marc Foussat, Daniel Deshays, Marie-Jésus Diaz, Mercédès Volait, Marianne Bonneau, Véronique Berthoneau, Hélène Sage (solo d'accordéon et aspirateur, voix et contrebasse, piano et tuba, boîte à musique et anche selon les messages !), mes parents, Sheridan Williams, Jouk Minor, Francis Gorgé, Philippe Legris, mon cousin Serge, Dominique Meens, Bruno Girard, ma tante Catherine, Horace, Lulla Card Chourlin, Philippe Labat, Emmanuelle K, Dominique Noguez, Hélène Bass, Anne-Laure Poulain, Jean-Louis Chautemps, Dino Giannasi, Béatrice Soulé, Patrice Petitdidier, Gérard Siracusa, Henry Colomer, Marie-Noëlle Rio, Jean-Patrick Lebel, Jacques Bidou, Hold-Up, Tamia, Denis Colin, Kent Carter, Michel Séméniako, Serge Autogue, Françoise Degeorges, Guy Brousmiche, Guy Pannequin, Lucilla Galeazzi, Bernard Eisenschitz, François Tusques, Jean-Pierre Mabille, Bernard Parmegiani, Yves Prin, Pere Fagès, Bruno Barré, Steve Stapleton, Laurent Bayle, Patrick Roudier, Roger Tessier, Didier Petit, Yves Robert, Michèle Buirette, Patrick Schuster, Michel Bastian, Didier Silhol, Marie-Noëlle Sabatelli, Gilles Folques, Pierre Luc, Gérard Menant, Hélène Richard, Thierry Berteau, Claude Tchamitchian, Michèle Cotinaud, Ghislaine Petit, Daniel Verdier, Jocelyne Leclercq, Dominique Fonfrède, Régis Franc, Marie-Christine Gayffier, Stéphanie Aubin, Robert Weiss, Pierre-Étienne Dornès, Jean Gaudin, Marie-Jo Lafontaine, Jean-Jacques Henry, Michel Polizzi, Aurélie Ricard, Henri Texier, György Kurtag Jr., Lindsay Cooper, Galilée Al Rifaï, Vincent Voisin, Dominique Cabrera, Antony Marschutz, André Ricros, Claude Thiébaut et tant d'autres...

À l'époque on fabriquait du solide. Je suis allé ramper pour récupérer l'appareil dans la sous-pente et j'ai pu recopier deux messages d'annonce enregistrés sur des bandes spéciales sans fin. Je n'en ai retrouvé que deux, mais ni les marrants ni ceux en musique. Pour le premier j'utilisai un harmoniseur et sur le second on entend les miaulements de Lupin et Monsieur Hulot derrière Elsa. En m'esquintant les genoux sur le sol rêche du grenier, j'ai aperçu sur le chemin les boîtes contenant 30 000 diapositives que je n'ai jamais regardées depuis l'époque du light-show, celles que nous avons mises en scène avec des comédiens pour H Lights, les polarisations, les abstraites, les cinétiques, les liquides séchés... Il doit y avoir aussi notre périple aux USA en 1968, le Maroc et l'Italie les années précédentes. Je ne me souviens plus quand j'ai commencé à prendre des diapos.

J'y suis revenu depuis, puisqu'en 2014 je publiai le roman augmenté USA 1968 deux enfants.

jeudi 6 mai 2021

Qu'est devenu Martin Arnold ?


On se souvient peut-être des magnifiques détournements de films hollywoodiens que Martin Arnold réalisait à la fin du siècle dernier. Je reproduis mon article de 2009 pour mémoire en bas de celui-ci, ce qui vous permettra d'apprécier trois de ses œuvres les plus célèbres et particulièrement brillantes. Or, dès l'année suivante, Martin Arnold s'attaquait aux Mickey animés qu'il déconstruit en boucles tout aussi bégayantes, mais en maniant la gomme comme ses prédécesseurs le pinceau, avec toujours le principe qu'une histoire peut en cacher une autre. Sur son site, on pourra ainsi découvrir nombreux films courts : Shadow Cuts, Soft Palate, Self Control, Haunted House, Tooth Eruption, Whistle Stop, Black Holes, Elsewhere, ainsi que Full Reheasal qui inaugure peut-être une nouvelle direction. Dans l'obscurité d'un noir profond, Martin Arnold révèle ainsi le rire, le ronflement, la douleur, la peur, la raillerie, le désespoir, le suicide, l'euphorie, qui se succèdent en épures ironiques.

Et tout en bas, j'ai ajouté un extrait de Deanimated: The Invisible Ghost (2002), qui fait le pont entre sa première période et sa seconde. Grâce aux effets numériques, Martin Arnold efface progressivment les personnages du film d'épouvante The Invisible Ghost (1941) pour ne conserver que les décors et les mouvements de caméra.

L'ATTAQUE DE MARTIN ARNOLD
Article du 19 mai 2009


Ayant accompagné Françoise au Point Éphémère pour la signature de ses deux premiers DVD au Salon des éditeurs indépendants, j'ai fait quelques trouvailles dont les œuvres cinématographiques quasi complètes de Martin Arnold, un cinéaste autrichien qui rappelle étonnamment le Steve Reich des débuts lorsque le compositeur répétitif américain travaillait sur du "found footage" pour It's Gonna Rain ou Come Out. Ici rien de systématique, mais une science du cut-up microscopique et du bégaiement sémiologique à couper le souffle. Martin Arnold fait des boucles avec des films trouvés. Les photogrammes lui dictent des effets que son imagination cultive comme dans une champignonnière. Ondulations, glissements, flashbacks, renversements, kaléidoscopes, pas de deux diabolique dont on ne voudrait manquer aucun instant pour un en pire, parsèment Pièce touchée (1989), manège diabolique où le spectateur est pris d'un vertige hypnotique qui se développera de manière encore plus perverse dans les films suivants.


Pour Passage à l'acte (1993, ces deux premiers titres sont en français), l'artiste autrichien intègre le son à la boucle pour tailler un short (les films font chacun environ un quart d'heure) à la famille américaine et aux mâles dominants en pleine crise d'autorité. Si la scène devient cocasse, elle n'en demeure pas moins fascinante, hypnotique. Les effets stroboscopiques du "flicker film", ralentissant l'action, génèrent une analyse cruelle du principe cinématographique. The Cineseizure, titre du DVD édité à Vienne par Index en partenariat avec Re:Voir, pourrait d'ailleurs se traduire "Ciné-attaque" comme dans une apoplexie.


Le troisième film de la trilogie (la suite des œuvres d'Arnold est constituée essentiellement d'installations), Alone. Life Wastes Andy Hardy (1998) détourne une comédie musicale avec une virulence inattendue. Mickey Rooney, mais plus encore Judy Garland sont torturés par le hachoir du cinéaste transformant en drame œdipien l'original par des tremblements où le mouvement des lèvres et le frémissement de la peau révèlent la sexualité refoulée des films de l'époque. Martin Arnold fait partie, comme Mark Rappoport, de ces entomologistes du cinéma qui en révèlent les beautés cachées, inconscientes et convulsives, sans ne jamais sortir du cadre.
Comme toujours, les films sont à voir sur grand écran pour que la magie fonctionne à plein. Le DVD offre en prime quelques "pubs" pas piquées des hannetons, de l'humoristique Jesus Walking On Screen à la douche de Vertigo pour la Viennale. Terriblement drôle et monstrueusement juste.

DE L'AUTRE CÔTÉ DU PONT
Post scriptum de mai 2021


L'installation Deanimated: The Invisible Ghost, dont la durée totale est de 60 minutes, est plus fantômatique que le film original. Bela Lugosi, Polly Ann Young et John McGuire ne laissent plus passer que leurs ombres, un peu de poussière, les balles qui explosent... La narration devenue incohérente interroge notre incarnation et notre disparition.

mercredi 28 avril 2021

L'Amazone verte, le roman de Françoise d'Eaubonne


Comme l'évoquait Jacques Denis samedi dernier au téléphone, il est terriblement difficile de chroniquer un disque ou un livre dont on a déjà eu le malheur, ou le bonheur, de lire plusieurs articles le concernant. S'il est indispensable de ne rien connaître d'un film avant de le découvrir soi-même, vierge de tous préjugés, il est plus facile de se laisser aller à ses émotions et ses réflexions quand sa perception n'est pas "polluée" par le regard des autres, surtout lorsqu'ils sont pertinents. Ainsi L'Amazone verte, le roman de Françoise d'Eaubonne écrit par Élise Thiébaut, trône sur mon bureau depuis quelques semaines sans que je sache comment m'en approprier la critique. J'aimerais signaler le récit de cette aventurière du XXe siècle, mais répéter ce qui a déjà été dit ne présente que peu d'intérêt à mes yeux, même si vous aimeriez en savoir plus !
L'histoire incroyable de cette femme hors du commun, féministe jusqu'au bout des ongles avec toutes les ambiguïtés que ce terme a véhiculé dans les faits, y est plus présente que son écoféminisme tardif, terme qu'elle a néanmoins inventé en 1974, comme ceux de phallocrate et sexocide. L'année suivante, j'étais assistant de Charles Bitsch pour un disque 33 tours 30 centimètres du Parti Communiste Français dédié à l'Année de la Femme (écoute fortement conseillée) ! Je me souviens de ma colère lorsque le Comité central avait refusé d'inclure une phrase de Friedrich Engels que j'avais découverte, expliquant que la femme est le prolétaire de l'homme. L'argument consistait à prétendre que c'était trop dur à encaisser pour les camarades, quel que soit leur sexe. Cette même année, Françoise d'Eaubonne dépose une bombe sur le chantier de la centrale nucléaire de Fessenheim !... J'avais auparavant croisé des militantes du droit des femmes chez Catherine Clément, comme par exemple Hélène Cixous, et je me souviens aussi avoir bu des coups au Blue Bar à Cannes en 1972 avec Guy Hocquenghem et Jack Lang pour parler du FHAR, le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, alors que j'étais envoyé au Festival par l'Idhec, mon école de cinéma ! Tout jeune homme et n'étant adepte d'aucune des organisations précitées, je dégustais les informations comme si je lisais l'encyclopédie. C'est ainsi que j'ai dévoré le nouveau livre d'Élise Thiébaut qui avait déjà signé le best-seller Ceci est mon sang, Les fantômes de l'Internationale et Mes ancêtres les Gauloises, ouvrages tous chroniqués dans cette colonne.
En définitive, au lieu de tenter d'analyser les contradictions de l'Amazone verte Françoise d'Eaubonne, me voici à évoquer ma propre traversée du féminisme et de ce qu'on appela la libération sexuelle à une époque où j'étais privé de galipettes si j'accordais mal mes adjectifs et où "on" avait affiché dans ma cuisine "Une femme sans homme, c'est comme un poisson sans bicyclette" ! Les stations de son chemin de croissance et des croix sens m'ont rappelé les bornes kilométriques qui jalonnèrent mon propre périple lorsque je croisai le PCF, le MLF (dont elle fut l'une des fondatrices) et le FHAR (de celui-ci aussi). Ne sachant pas comment résumer l'histoire de celle qui signa le Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie (rédigé par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot) et celui des 343 pour le droit à l'avortement (rédigé par Simone de Beauvoir), qui s'engagea avec Michel Foucault pour le droit des prisonniers et contre la peine de mort, qui rapprocha écologie et féminisme face au patriarcat omniprésent, et qui vécut plusieurs vies en une seule, je ne peux que recommander la lecture de cette saga paradoxale qui en raconte autant sur cette femme exceptionnelle que sur l'époque qu'elle traversa, manière habile d'évoquer aussi la nôtre pour essayer de comprendre comment on en est arrivé là...

→ Élise Thiébaut, L'Amazone verte (Le roman de Françoise d'Eaubonne), Ed. Charleston, 18€

lundi 12 avril 2021

Un livre GROS comme ÇA


Une fois de plus je suis bluffé par la nouvelle production d'Ella & Pitr. Les papierspeintres ont publié eux-mêmes le répertoire chronologique de la soixantaine de Géants qu'ils ont peints sur les toits du monde. Depuis 8 ans, ils dessinent de grands Colosses endormis sur des supports horizontaux, voire verticaux comme le barrage désaffecté du Piney haut de 45 mètres. Ils détiennent aussi le record de la plus grande œuvre urbaine du monde sur le toit du Parc Expo de Paris, à la Porte de Versailles, d'une surface de 25 000 mètres carrés. De Saint-Étienne au Chili, en passant par l'Inde et le Canada, la Bulgarie ou la Norvège, ce livre raconte les coulisses, les esquisses de leur projet démesuré. Leurs textes, et ceux de Stéphanie Lemoine, Thomas Schlesser, Emmanuel Grange constituent un discours de la méthode, ou comment l'idée leur est venue et comment ils se sont donnés les moyens de cette idée folle. Elle peut même paraître absurde si l'on pense que la plupart de leurs Colosses ne sont visibles que du ciel ! Ils existent évidemment par les magnifiques photos reproduites dans ce livre relié Gros comme ça dont la couverture cartonnée, toilée et étoilée, est marquée et gaufrée à chaud à l'argent. Ces farceurs adorent les paradoxes. Leur humour incisif et leur autocritique sincère s'insinue dans le moindre détail. Ce n'est pas avec ces œuvres quasi participatives qu'ils vivent, mais plus certainement avec les peintures vendues via la Galerie Lefeuvre & Roze rue du Faubourg Saint-Honoré ! Ils prennent l'argent où il est, tout en offrant généreusement leur travail aux anonymes passants de la rue.


Tout au long des 250 pages de cet épais volume 30.5 x 22 cm, on pourra admirer les détails des fresques, les draps souillés d'abstractions incontrôlées, les notes passionnantes et drôles racontées par les deux joyeux drilles, les circonstances dramatiques, laborieuses ou comiques qui ont accompagné leurs créations. Ella & Pitr ne s'occupent pas seulement de créer, ils détruisent aussi leurs œuvres si le temps qui passe ne fait pas la sienne. Ils peignent sur la neige qui fond, sur le sable que la mer submerge, sur l'herbe qui jaunit, sur la terre labourée par les bulldozers, sur les falaises de carrières dynamitées... Je pense évidemment aux machines suicidaires de Tinguely qui s'autodétruisent, comme on en voit une dans le film Mickey One d'Arthur Penn, à l'autodafé de Tania Mouraud, à la démolition de la maison de Jean-Pierre Raynaud, à Girl with Balloon déchiquetée par Banksy chez Sotheby's...


Dans leur passé de street artistes, leurs affiches finissent toujours par se décoller et se déchirer. L'éphémérité de toute chose, de ce que nous sommes, est soulignée par leurs mises en scène. Ces nouvelles "vanités" ne sont jamais innocentes. Ne vivons-nous pas tous et toutes dans un réseau inextricable de contradictions ? Dans l'incapacité de les résoudre, il peut être sain de trouver un compromis ; ainsi nos deux artistes vendaient en galerie un morceau d'une œuvre plus grande laissée à la rue. Aujourd'hui ils filment des rideaux de scène qui s'écroulent, demain qu'inventeront-ils encore pour se renouveler et garder leur âme d'enfant, secret de l'art, mais que trop de faiseurs oublient.


Sur leur site de vente Superbalais, il n'y a pas seulement ce livre de 1,5 kg. On trouve des T-shirts marrants, des petits livres sympas, des bananes, des sérigraphies pour casser sa tire-lire, et même le DVD du film Baiser d'encre que Françoise Romand leur a consacré en 2015, un conte moral qui deviendra forcément culte avec le temps, d'autant que j'en ai composé la musique !

→ Ella & Pitr, Gros comme ça, 35€

samedi 27 mars 2021

Couleurs du monde sur France Musique


En podcast sur France Musique, Françoise Degeorges me consacre son émission hebdomadaire Couleurs du Monde. La publication du CD Perspectives du XXIIe siècle, produit par le Musée d'Ethnographie de Genève, en est évidemment l'une des raisons principales. La productrice est récemment venue m'interviewer au Studio GRRR avec le réalisateur Pierre Willer qui tenait la perche. Je n'ai pas rencontré leur collaboratrice Floriane Esnault et j'ignorais tout du montage final, mais sur le site de France Musique est publiée la liste des extraits musicaux, avec une petite biographie, soit :

Les Années 1950 (CD Le Centenaire de JJB)
Improvisation sur les couleurs du monde (je ne me souvenais plus du tout de ce que j'avais bricolé lors de ma démonstration !)
Les Années 1960 - avec Hervé Legeay, Vincent Segal, Cyril Atef (CD Le Centenaire de JJB)
Les Années 2040 - avec Antonin-Tri Hoang (CD Le Centenaire de JJB)
Acceptez un conseil - avec Linda Edsjö (CD Pique-nique au labo)
Bolet Meuble - avec Francis Gorgé (LP Avant Toute)
Radio Silence - avec Bernard Vitet (CD Carton)
Nabaz'mob - l'opéra pour 100 lapins communicants réalisé avec Antoine Schmitt
Prise de contact - avec Antonin-Tri Hoang, Vincent Segal (CD Pique-nique au labo)
Musette (CD L'homme à la caméra/La glace à trois faces avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, solistes : Patrice Petitdidier, Bruno Girard)
M'enfin - avec Francis Gorgé, Bernard Vitet (LP/CD Rideau !)
Les Jambes - avec 17 voix du monde (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Berceuse ionique - avec Jean-François Vrod, Sylvain Lemêtre (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Aksak Tripalium - avec Nicolas Chedmail, Antonin-Tri Hoang, Sylvain Lemêtre (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Amore 529 - avec Brigitte Fontaine, Bernard Vitet (CD Opération Blow Up)
Tapis volant - avec Alexandra Grimal (CD Pique-nique au labo)

L'émission est disponible en podcast pendant 3 ans.

vendredi 12 mars 2021

Fausto Romitelli (1963-2004)


Pour défendre les jeunes musiciens ou les défunts méconnus, et écrire quotidiennement sur leurs créations, j'exerce une veille permanente. Ma solidarité s'appuie également sur les conseils de rabatteurs amis qui m'indiquent ce que j'appelle "des biscuits pour l'hiver". Fin des années 60, mon camarade de lycée Michel Polizzi et François qui travaillait chez Givaudan, magasin de disques au carrefour Raspail-St Germain, m'initièrent à la pop et au free jazz, aussi bien qu'au reggae ou Harry Partch. Jean-André Fieschi me réconcilia avec le classique et l'opéra. André Ricros m'apprit la différence entre musiques folklorique et traditionnelle. Depuis, je bénéficie des suggestions épisodiques de quelques uns qui connaissent ma curiosité, tels Jean Rochard, Stéphane Berland, Franpi, Antonin-Tri Hoang et quelques autres.

PROFESSOR BAD TRIP
Article du 26 avril 2008

Si Franck Vigroux ne jouait pas ce soir au Zebulon de New York avec l'accordéoniste Andrea Parkins, il serait venu écouter l'interprétation de Professor Bad Trip par l'Ensemble Intercontemporain à la Cité de la Musique. Hervé Zénouda m'en avait déjà parlé en 2005. Vigroux m'a fait connaître l'œuvre de Fausto Romitelli comme les étudiants de l'Ircam m'avait parlé de Salvatore Sciarrino six ans plus tôt à Valenciennes. Lorsqu'ils ne sont pas versés dans les sempiternels revivals, ce que les plus jeunes écoutent est toujours riche d'enseignement. J'avais noté la date en septembre et nous y voilà !
La première partie réunit l'enivrant Steve Reich avec Eight Lines et le plus conventionnel Philippe Hurel avec son concerto pour piano, Aura. Si Reich continue de nous donner le vertige en nous entraînant dans les méandres de la musique répétitive, Hurel nous laisse de marbre malgré son intéressant travail sur les quarts de ton. Musique bourgeoise de rigueur : comme la plupart des compositeurs dits "contemporains", par son acceptation surannée de la modernité, il la caricature en défendant les attributs de la classe sociale qui l'a engendré(e). Entr'acte.
Françoise remarque qu'elle a rarement entendu un compositeur contemporain aussi contemporain que Romitelli, et Sylvain Kassap de renchérir en insistant sur la réécoute indispensable de la version discographique de Professor Bad Trip par l'Ensemble Ictus, dont le répertoire correspond mieux au génial italien disparu en 2004 à l'âge de 41 ans que l'E.I.C. C'était tout de même amusant de voir Pierre Strauch s'escrimer au violoncelle électrique fuzz aux côtés de Vincent Segal à la basse, le seul de l'orchestre à oser hocher la tête ! Des trois leçons de Romitelli, la dernière laissa la mieux transparaître la magie de son art, mélange réussi de toutes les musiques "contemporaines ", au sens propre cette fois, au sein d'un langage et d'une syntaxe parfaitement maîtrisés. Les trois cordes, les trois vents, le piano, la percussion y côtoient la guitare et la basse électriques comme la bande électronique sans que cela choque à aucun moment. Romitelli se permet même de faire jouer du kazoo et de l'harmonica miniature à ses interprètes. Tout coule de source, même si c'est celle du Styx.
Pendant le concert, je scrute la salle et constate à quel point elle est éclairée. Généralement, on la noie dans le noir pour focaliser l'attention sur la scène. Dans les concerts de rock, de jazz ou de variétés, on sent bien que ça remue, on n'a pas besoin de souligner sa présence par l'image. Rien à cacher, tout le monde se tient bien. Franchement, même si c'était une belle soirée, cela manquait furieusement de soufre.

PERLES DE CULTURE
Article du 21 février 2007


Professor Bad Trip et An Index of Metals (Cypress Records) de Fausto Romitelli, compositeur contemporain autant inspiré par le free que le rock, par l'école spectrale que par l'électro-acoustique, sont d'authentiques chefs d'œuvre. Même s'il touche à une probable et relative immortalité, son prénom ne l'aura hélas pas empêché d'être emporté par un cancer en 2004, à l'âge de 41 ans. La musique est d'une puissance incroyable, la richesse du matériau sonore inépuisable, l'architecture une cathédrale. Donnez à un adepte psychédélique de Henri Michaux, un fanatique de l'impureté, un enfant de "l'artificiel, du distordu et du filtré", les moyens proprets de l'institution contemporaine, et vous pourriez réussir le cocktail alchimique explosif qui a cramé ma galette argentée. L'ensemble belge Ictus le suit dans ses expérimentations démentes. Avec ou sans électronique ajoutée, la musique sonne inouïe. Dans le disque intitulé Professor Bad Trip, à côté des pièces d'ensemble, il y a un solo de flûte à bec contrebasse qui sonne comme de grandes orgues et Trash TV Trance, un solo de guitare électrique dont pourraient s'inspirer à leur tour les expérimentateurs les plus aventureux.


An Index of Metals est un double, version audio et version dvd en vidéo-opéra cosigné avec Paolo Pachini. La musique est encore plus corrosive que dans les œuvres précédentes. Utilisation de tous les bruits parasites, grattements de vinyle, friture numérique, clics, infrabasses, dans un univers varèsien adapté au nouveau siècle... On passe d'un monde à l'autre sans ne jamais quitter l'univers. La guitare électrique se même parfaitement à l'orchestre. Qu'écoutait donc Romitelli pour se détendre lorsqu'il rentrait chez lui ? A-t-il jamais fait de la scène lorsqu'il était adolescent ? Qu'y a-t-il vu et entendu ? Tant de questions sans réponse me brûlent les lèvres tandis que je suis assailli par les sons qui m'entourent et "ignorant des choses qui le concernent". Deux versions image, un ou trois écrans. Deux versions son, stéréo ou 5.1. Le travail vidéographique est décent, mais la "modernité" (comprendre "qui suit la mode") affadit le propos musical beaucoup plus ouvert et généreux. Le texte lui-même propose des hallucinations autrement plus originales (Drowninggirl, Risinggirl, Earpiercingbells). J'imagine une interprétation à la Godard dans son Histoire(s) du cinéma plutôt que ces textures cliniques, fussent-elles empruntées au réel (exercice de style que de fabriquer des images de synthèse sans aucun artifice ; je choisis ici mes moments préférés comme illustrations). Mais quel bonheur de découvrir un nouveau compositeur que l'on ignorait encore la veille ! Romitelli s'est éteint à Milan le 27 juin 2004. An Index of Metals est son requiem.
Ces albums sont sous-tendus par des dramaturgies de matière qui racontent une histoire, poèmes tremblés parfaitement maîtrisés. Ils mènent inexorablement au travail de Vigroux. Je me reconnais dans le drame (entendre théâtre et plus précisément théâtre musical radiophonique) comme dans le Drame (comprendre Un Drame Musical Instantané). Lorsque j'entends ou que je vois des choses qui me plaisent, je n'ai plus à les réaliser moi-même, ça me fait des vacances. Quel soulagement !

P.S.: en 2016, à La Scala de Paris, j'eus la chance d'assister à une version d'An Index of Metals par la soprano Donatienne Michel-Dansac, créatrice du "rôle" avec Ictus, accompagnée par United Instruments of Lucilin dirigés par Julien Leroy. Pas de vidéo, mais des lumières de François Menou, peut-être plus adaptées à l'œuvre.

mercredi 17 février 2021

Retour sur mon duo avec Nicolas Clauss


Il ne nous reste que des souvenirs, aujourd'hui un autre d'il y a treize ans.
Leur morne absurdité condamne des générations d'artistes, les plus jeunes plus fragiles que tous les autres. Notre création Perspectives du XXIIe siècle est ajournée sine die. Alors nous nous replions sur nos pénates. Notre force de résistance est intacte. Ils ont tout à craindre. Elle explosera. En attendant, dans le mois qui vient j'enregistrerai deux trios, le premier avec Naïssam Jalal et Mathias Lévy, le second avec Élise Caron et Fidel Fourneyron. C'est dire si je ne me laisse pas abattre !

Article du 18 mars 2008

Donc, le lendemain, pour mon duo avec Nicolas Clauss à L'Échangeur, je n'emporterai pas de clavier. Mon instrument principal devient mon micro devant lequel je chante, joue de la flûte et de la trompette à anche. Je transforme tous les sons en temps réel, les miens comme ceux que Nicolas produit en jouant de ses modules interactifs, avec mon Eventide (une sorte de synthétiseur d'effets que j'ai programmés) et mon AirFX que je module sans le toucher en faisant au dessus de lui des passes "magnétiques" (en fait, optiques, puisqu'il s'agit d'un rayon avec un système de repères en 3D). Jamais nous ne sommes parvenus à faire aussi bien ressortir l'humour grinçant de Jumeau Bar, les effets amplifiant les intentions critiques que véhicule ce petit bar de campagne. Après un White Rituals des plus SM, voix et flûte aidant, j'accompagne L'ardoise avec mon Tenori-on dont je joue ce soir pour la première fois. J'oscille entre le côté kawaï (mignon) des dessins d'enfants et les sujets graves qu'ils évoquent. Lorsque je n'installe pas le cadre, décor qui permettra tous les possibles et parfois même l'impossible, je cherche surtout la complémentarité avec les images projetées par Nicolas. Nous terminons notre petite prestation par de délicats et lugubres Dormeurs qui s'écroulent au combat comme des quilles s'affalant sous leur propre poids et font sonner leur marche ralentie au son d'une martiale trompette à anche. Rebelote. Nicolas et moi sommes aux anges, impatients de recommencer l'expérience du duo, et heureux d'avoir participé à une si belle soirée. Françoise Romand a réagencé quelques extraits de notre prestation pour le petit film qu'elle a réalisé.


Mirtha Pozzi et Pablo Cueco avaient ouvert le bal par leur duo de percussion, avec Étienne Bultingaire aux manettes. Grosse surprise du remarquable jeu théâtral de Didier Petit qui partage la scène avec son violoncelle et le chorégraphe Mic Guillaumes. Final avec Jean-François Pauvros transformant son instrument en vielle et revenant progressivement vers ce qu'elle est, une guitare électrique vrombissante.
Le surlendemain, je vais écouter Pascal Contet maltraitant délicatement son accordéon devant l'installation végétale de Johnny Lebigot, Lucia Recio donnant la réplique aux sculptures en bois que José Lepiez caresse astucieusement, et les WormHoles dirigés de main de maître à l'archet par l'ami Didier Petit, grand organisateur de ce somptueux et malin mini-festival, hôte parfait, qui sait mieux que personne ce que signifie la générosité... Lucia passe d'un registre à l'autre, tantôt grave et bruitiste, tantôt rock et coupant ; Camel Zekri à la guitare en demi-teintes et Edward Perraud au jeu inventif et grinçant, Bultingaire aux effets métropolitains complètent ce quintet original dont la clarinettiste Carol Robinson est l'invitée et que je n'avais pas revue depuis l'enregistrement de Sarajevo (Suite). À l'entrée (et à la sortie !), Théo Jarrier et Hervé Péjaudier tiennent la boutique de disques installée sur des tréteaux de fortune et ça marche. Lors du concert au Triton, les vinyles du Drame étaient partis comme des petits pains, les plus jeunes étant friands de 33 tours. [...]

mardi 16 février 2021

Retour sur le concert avec Donkey Monkey


Treize ans ont passé depuis ce concert avec Ève Risser et Yūko Ōshima. L'année précédente j'avais évoqué un concert de leur duo, Donkey Monkey. En 2011 je les avais engagées en Arles alors que j'étais directeur musical des Soirées des Rencontres de la Photographie ; ainsi, au Théâtre Antique, elles accompagnèrent brillamment le Mano a mano entre les agences VII et Tendance Floue. Je ne me souviens pas avoir rejoué avec Yūko dont j'adore le mélange de percussion, voix et électronique. Quant à Ève, en 2014 nous avons enregistré l'album Game Bling, trio avec Jocelyn Mienniel dont une pièce figure sur le récent double CD, Pique-nique au labo. Yūko vit toujours à Strasbourg, travaillant beaucoup pour le théâtre et Ève poursuit ses projets mirobolants... Enfin, évoquer des concerts après bientôt un an de disette, fruit pourri de la gestion désastreuse et criminelle de notre gouvernement, est-ce une si bonne idée ? Y revenir sonnera comme une victoire contre cette période quasi vichyssoise ; Macron parlait de guerre, il faudra bien lui jouer la Libération !

Article du 17 mars 2008

J'attendais que Françoise Romand ait monté cet extrait de notre concert pour revenir sur ma rencontre musicale avec Donkey Monkey, le duo formé par la pianiste alsacienne Ève Risser et la percussionniste japonaise Yūko Ōshima. Le résultat fut à la hauteur de nos espérances. La complicité humainement partagée s'est laissée transposer naturellement sur la scène du Triton. La première partie, s'appuyant sur des morceaux du duo, était plus popisante tandis que la seconde, basée sur mes programmations virtuelles, était plus explosée. Comme chaque fois, il en faut pour tous les goûts et nous avons entendu assez de commentaires pour saisir que les uns ou les autres préfèrent tel ou tel morceau. C'est toujours ainsi. Si l'on écoute les avis des spectateurs, il faut en récolter suffisamment pour que tous les passages trouvent leurs admirateurs ou leurs détracteurs. Tout entendre, mais n'en faire qu'à sa tête, en l'occurrence un être tricéphale dont les méninges carburent au-delà de la vitesse autorisée. Après cette première rencontre sans véritable répétition, nous nous sommes découverts dans l'action. Je perçois ce que je pourrais améliorer à mon niveau : soigner les codas et développer les complicités avec chaque musicienne indépendamment de leur duo, dramatiser mon apport par des ambiances de reportage et des évènements narratifs, étoffer mon instrumentation acoustique lorsque les morceaux durent plus que prévu, par exemple j'emporterais bien le trombone et le violon vietnamien, mais je supprimerais les projections sur écran difficilement compréhensibles pour le public en les remplaçant par des compositions où l'improvisation libre se construit autour de modèles dramatiques.


J'en saurai plus après avoir écouté l'enregistrement de la radio. Nous avions en effet commencé la soirée par un petit entretien avec Anne Montaron puisque France Musique diffusera la soirée [...] dans le cadre de son émission "À l'improviste".
Les filles ont lancé le mouvement, je les ai rejointes en commençant à jouer depuis les coulisses avec un petit instrument improbable que j'ai acheté dans un magasin de farces et attrapes il y a près de 40 ans ! C'est une sorte d'appeau dans lequel je dois souffler comme un malade pour en sortir de puissants sons de sax suraigus. Sur le dessus de cet instrument tricolore affublé d'une petite percussion en métal sur bois, je bouche le trou unique pour rythmer mes phrases. J'accompagne mon solo de déhanchements suggestifs tandis que je rencontre l'objectif d'Agnès Varda venue filmer notre performance en vue de son prochain film intitulé Les plages d'Agnès [P.S.: la séquence n'y figuera pas, Agnès ayant oublié de brancher le son (!), mais j'apparais dans le dernier plan du film pour ses 80 balais !]. Mes guimbardes tiennent alternativement le rôle de basse et de contrepoint rythmique au duo excité du piano et de la batterie. Le second morceau est plein d'humour, Ève et Yūko chantant en japonais un blues nippon que j'accompagne avec des effets vocaux qui vont de l'électroacoustique déglinguée à des imitations yakuzesques de comédiens nô. La première partie se clôt sur un longue pièce de pluie où les sons tournent des unes à l'autre sans que l'on ne sache plus à qui sont les gouttes qui éclatent ici et là. Ève a préparé le piano avec des tas de petits objets étranges tandis que Yūko est passée au sampleur... Après l'entr'acte, les filles s'amusent à suivre ou contrarier de nouvelles gouttes, cette fois sorties tout droit du diagramme de FluxTunes projeté sur l'écran derrière nous, ping-pong qui nous oblige à rattraper les notes comme si c'était des balles. Les trois garnements étalent ensuite leurs jouets pour trois petits solos et une coda en trio (carillon, toy-piano, jeu de cloches, synthétiseurs et Theremin à deux balles) suivi d'un duo de pianos où Ève doit sans cesse rebondir face à mes quarts de ton renversés. Nous terminons par un zapping de ouf où je joue du module Big Bang face aux deux filles qui usent, abusent et rusent irrévérencieusement avec leur répertoire pour me couper systématiquement et alternativement la chique. Le petit rappel est on ne peut plus tendre, Ève s'étant saisie de sa flûte traversière, Yūko nous enchantant de sa langue maternelle et ma pomme terminant dans le grave de ma trompette à anche. Nous espérons maintenant pouvoir remettre ça un de ces soirs, ça, une véritable partie de plaisir !
Sauf les rares jam-sessions où je ne jouais que du Theremin, c'est la première fois que je jouais aussi peu de clavier. Mes touches noires et blanches et mes programmes construits au fil des années incarnent une sécurité dont je souhaite me débarrasser. Aussi, le lendemain, pour mon duo avec Nicolas Clauss à L'Échangeur, je n'en emporterai carrément pas... (à suivre)

mardi 9 février 2021

Les miettes du purgatoire


Article du 21 février 2008

Formidable ! Des téléspectateurs ont enregistré le court-métrage que Françoise Romand avait réalisé en 1992 pour Strip-Tease et l'ont mis en ligne, ce qu'elle ne pouvait se permettre [P.S.: depuis, elle a remasterisé le film et "changé quelques petites choses" ; c'est cette version qui est offerte ici]. En effet, la nièce des deux jumeaux a demandé que Les miettes du purgatoire ne soit plus diffusé à la télévision. Or cette interdiction a fait plus de publicité au film que si il était resté un épisode parmi d'autres de la célèbre série. Il est, grâce à elle, devenu "culte" et Internet permet de découvrir ce petit joyau qui tranchait déjà avec le style de Strip-Tease. Car Françoise ne se moque pas de ses personnages, elle vibre en compassion avec eux comme dans toutes ses autres œuvres. Cette tendresse a chaque fois tissé une complicité avec celles et ceux qu'elle filmait, lui permettant de tourner comme personne.


Les deux parents sont aujourd'hui décédés, et seul reste en vie l'un des deux frères, Yves, qui ne voit d'ailleurs aucun inconvénient à ce que le film soit projeté [P.S.: Je crois me souvenir qu'il est décédé lui aussi, depuis]. À la mort d'Alain, la famille aurait aimé brûler tous ses tableaux, effaçant ainsi ce qui pouvait sembler incorrect dans cette morale morbide qui compose le charme discret de la bourgeoisie.
Il est passionnant de mettre en relation Les miettes du purgatoire et le long-métrage Mix-Up ou Méli-Mélo que Françoise tourna sur deux bébés échangés à la naissance, jumelles à leur manière croisée. À propos de Mix-Up, voir le site DVDBeaver qui a réalisé une page autour du film avec de belles captures d'écran.

P.S. de 2021 : Françoise Romand a reçu cette année le Prix de la SCAM pour l'ensemble de son œuvre.

mercredi 13 janvier 2021

Madame de...


Article du 3 décembre 2007

Madame de... est une valse viennoise. La tête me tourne. Mon corps vacille. Le destin est obscur. Saurons-nous l'aborder avec dignité, humilité ? Je pense aux romans d'Arthur Schnitzler. Françoise répond Edith Wharton. Les mouvements amples de la caméra ont l'élégance des personnages. Les avant-plans en amorce renforcent la distance freudienne de notre regard. Ici les miroirs réfléchissent aussi. La lumière de Christian Matras vaporise un voile d'une précision absolue sur les âmes et les objets. Les yeux dans les yeux. Paupières baissées. Un geste. Coup de foudre. La moindre réplique renvoie au décor, à un costume ou à la scène, sans jamais négliger ni les différences de classe, ni les rapports entre les femmes et les hommes. Tout est écrit et tout semble si naturel que nous pénétrons en somnambules les rêves de celles et ceux que filme Max Ophüls. Ses personnages n'ont pas le choix, ils s'enfoncent dans le récit comme nous traversons la vie sans savoir, que lorsqu'il est trop tard...
Les œuvres d'Ophüls sont un ravissement. Je n'en perds pas une bouchée, de l'image comme de ce qui s'y trame, le moindre figurant, les astuces sonores, les cadres de Douarinou, les costumes d'Annenkov, l'époustouflante Danielle Darrieux dans un de ses meilleurs rôles... Ophüls, comme Mizoguchi, fait partie des rares cinéastes mâles à avoir su filmer les femmes en remettant pitoyablement les hommes à leur place, ici Charles Boyer et Vittorio de Sica. Madame de... fut tourné en 1953, entre Le plaisir et Lola Montès, d'après un roman de Louise de Vilmorin qu'adaptèrent Marcel Achard, Annette Wademant et le metteur en scène. L'œuvre est à réévaluer. Max Ophüls figure parmi les plus grands cinéastes français de l'histoire aux côtés de Jean Epstein, Jacques Becker, Jean Grémillon, trop souvent oubliés au profit d'Abel Gance, Jean Renoir ou Marcel Carné. Je ne vais pas citer tout le monde...


Le dvd anglais (zone 2, donc lisible sur un lecteur français) a un bande-son très moyenne (alors que le film lui fait la part belle) et les sous-titres sont insubtilisables, mais l'excellence du film mérite que l'on s'en fiche. Un dvd du Plaisir est également disponible en copie anglaise (Universal), tout aussi épatant et entraînant que Madame de... Ne boudons pas le nôtre, d'autant que l'on devra encore attendre que soit restauré Lola Montès, car voilà plus de quarante ans que l'on ne l'a pas vu avec ses couleurs d'origine.

P.S. de 2021 : depuis, Carlotta a publié de magnifiques Blu-Ray de Lola Montès (enfin restauré comme par magie !), La ronde et Lettre d'une inconnue, 20€ chacun. Je n'ai pas vu celui de Madame de, ni celui du Plaisir, tous deux chez Gaumont...

vendredi 8 janvier 2021

Chris Ware, toujours


À l'occasion de la parution de Rusty Brown, nouvelle œuvre géniale de Chris Ware dont le format rappelle Jimmy Corrigan en plus épais, récit choral à lire à la loupe ou avec un microscope, je republie mes articles de 2007 à 2018 sur ce maître de la bande dessinée... Les quatre "ouvrages" parus en français aux Éditions Delcourt sont indispensables, si ce n'est pour vous, au moins offrez-les ! Delcourt offre aussi un coup d'œil aux premières pages de Rusty Brown...

LES ÉLUCUBRATIONS
Article du 20 décembre 2007



Magnifique bande dessinée de Chris Ware, l'auteur de Jimmy Corrigan. Pour 20 euros, avec ACME au moins il y a de quoi lire. Parfois certes avec une loupe ! Lucie dit que la version originale en américain est plus juste, même si l'adaptation française est très réussie. Ware s'inspire des vieux comics que je lisais dans le métro en allant chez le dentiste faire régler mon appareil une fois par semaine. Il y avait des pubs pour les lunettes infra-rouges et des feuilletons bizarres qui faisaient carburer mon imagination.


Mes étudiants des Arts Décos m'avaient recommandé Jimmy Corrigan lorsque j'étais allé enseigner à Strasbourg. Je préfère le verbe "transmettre" à "enseigner" parce que je ne suis pas professeur. Les artistes qui gardent jalousement leur savoir l'emporteront probablement avec eux dans la tombe, c'est leur choix. La thésaurisation des connaissances est aussi mesquine que celle de l'argent. Il faut que cela circule.


Les livres publiés par Chris Ware sont des compilations de planches publiées séparément, par exemple dans le Chicago Reader (où officie l'ami Jonathan Rosenbaum !). Ils rappellent les œuvres de Windsor McKay, l'auteur de Little Nemo par la taille et la forme, mais son style géométrique est plus moderne, varié et inventif. S'il se réclame aussi des boîtes de Joseph Cornell, humour noir, nostalgie, tristesse, absurde, on retrouve tous les éléments des magazines de notre enfance, avec leurs pages à découper, les petits formats, les pubs, etc. Sauf que Ware assume seul le rôle de tous les dessinateurs d'un journal. L'aspect autobiographique de ce quatrième livre me renvoie à une précédente lecture, Mes problèmes avec les femmes, dernière livraison de Robert Crumb, dont l'authenticité renversante est transcendée par un sens critique exceptionnel. Depuis Maus d'Art Spiegelman, aucune bande dessinée ne m'avait autant intrigué et remué. En plus, c'est beau.

BUILDING STORIES
Article du 21 novembre 2014


À l'approche de Noël les beaux livres s'affichent dans les vitrines. Après La nouvelle encyclopédie de Masse et Outside, quand la photographie s'empare du cinéma, le coffret Building Stories de Chris Ware traduit en français et publié par Delcourt séduira les amateurs de bande dessinée et de livres-objets les plus exigeants. Je me le suis offert pour mon anniversaire et suis loin d'en avoir fait le tour ! Chris Ware a marqué tous les étudiants en art avec le multiprimé Jimmy Corrigan (1995-2000), un petit livre très épais nécessitant de bonnes lunettes pour en apprécier tout le suc. Le grand format ACME (2007, toujours chez Delcourt) m'avait tout autant enthousiasmé par la précision du dessin et l'enchevêtrement des narrations.
Building Stories enfonce le clou en laissant le lecteur tracer son chemin parmi les 14 fascicules de tailles différentes contenus dans le grand coffret cartonné. Libre à chacun de construire le récit de la vie de cet immeuble où les questions familiales peuvent sembler étouffantes. Chris Ware raconte ses histoires de manière morcelée, souvent énigmatiques, comme des séances de psychanalyse. Au troisième étage la locataire est une femme qui a perdu une jambe dans son enfance lors d'une promenade en bateau. Au second un couple passe son temps à se chamailler et au premier réside la propriétaire âgée. La femme du troisième revoit sa vie, se considérant comme une artiste ratée, devient mère, desperate housewife regrettant son premier amour qui l'a quittée après un avortement. L'histoire est évidemment beaucoup plus complexe et abracadabrante, marquée par l'influence de Marcel Duchamp et de sa Boîte-en-valise, construction savante de pertes qui me rappelle la sublime introduction de l'opéra Lost Objects de Bang on a Can. Perte de foi, perte d'amour, perte d'argent, perte de poids, perte d'un membre, perte de mémoire, perte de sens...
Chris Ware rejette les tendances actuelles de la bande dessinée trop influencée à son goût par le cinéma et le roman-photo. Ses cadres sont dictés par la typographie. Ses narrations sont circonlocutoires, souvenirs reconstruits d'une époque à moitié oubliée. Le rêve y est aussi réel que les faits. Seul vaut leur interprétation. Chris Ware préfère se référer à Windsor McKay, Joseph Cornell et aux comics des années 50 pour avancer dans son œuvre si méticuleuse qu'elle peut paraître froide avant que l'on y pénètre sérieusement. Comme Crumb avec sa collection de 78 tours de vieux blues il vit dans le monde musical des ragtimes qui marquent la structure angulaire de son jeu de cubes. Cette nostalgie du temps passé résonne avec sa quête généalogique qu'il recompose dans une forme résolument contemporaine. Pathétique, son humour est forcément pince-sans-rire.
Building Stories est à double sens. Ce sont les histoires d'un petit immeuble livrées au lecteur pour qu'il se les construise à sa guise. C'est au nombre de ses interprétations que se révèle un chef d'œuvre.

→ Chris Ware, Building Stories, Delcourt, 69,50€

LE PAVÉ
Article du 7 février 2018


Moi qui crains que la lecture d'une bande dessinée ne me dure qu'un quart d'heure une fois pour toutes, je ne risque rien avec Chris Ware ! C'est une telle somme d'informations tant typo que graphiques que j'ai chaque fois l'impression de ne jamais en venir à bout, mais là c'est le pompon, 280 pages format 33,5 x 3 x 46,5 cm bourrées à craquer, d'une beauté architecturale à couper le souffle. Le seul problème est sa prise en mains. Pas question de lire ce pavé de 4 kilos, allongé sur le divan : il m'écraserait. Que peut-on attendre d'autre de la monographie d'un des plus grands dessinateurs actuels ? Une version française ? Oui, ce serait chouette, parce qu'en plus des reproductions incroyables il y a beaucoup à lire. Chris Ware avait d'abord été pour moi une énigme. Il livre ici les clefs, après les préfaces d'Ira Glass, Françoise Mouly et Art Spiegelman. Rappelant le sublimissime coffret Building Stories (chaudement recommandé dans son édition française chez Delcourt avant qu'il ne soit épuisé), l'ouvrage recèle des petits formats collés sur certaines pages.
Que dire de cette monographie que je n'ai déjà révélé dans mon article sur Les élucubrations de Chris Ware ? Qu'il y a à boire et à manger, mais l'entendre comme une mine insatiable de mets et breuvages plus surprenants les uns que les autres ! Qu'il faut de bonnes lunettes pour en apprécier tous les détails... Que chaque double page mérite l'achat. Que 50 euros pour cette montagne c'est donné. Que l'on y apprend que l'homme n'est pas à l'image des ses héros. Que le quotidien recèle les plus belles surprises de la vie. Que Ware sait le traduire mieux que quiconque en un rêve halluciné. Que sa critique du monde est évidemment toute en nuances. Que c'est un portrait forcément terrible de l'Amérique. Qu'il n'y a rien de surprenant d'y trouver un zootrope. Que tout cela ressemble à une énorme encyclopédie que l'on peut lire en l'ouvrant à n'importe quelle page. Émerveillement garanti.

→ Chris Ware, Monograph, relié, couverture cartonnée, version anglophone, ed. Rizzoli New York, à partir de 50€

jeudi 17 décembre 2020

Caroline Cellier est morte 55 ans après...


Si j'avais toujours eu un faible pour Lauren Bacall, je me souviens parfaitement que mes premiers émois sexuels se révélèrent le 29 novembre 1965, lors de la première, au Théâtre Gramont, de la pièce de René de Obaldia, Du vent dans les branches de sassafras, mise en scène par René Dupuy. Mon père m'y avait emmené, probablement invités par son ami Francis Lemaire qui jouait le double rôle d'Œil-de-Perdrix, chef des Apaches, et Œil-de-Lynx, chef des Comanches. La pièce ne pouvait que m'emballer alors que je dévorais les romans de Johnny Sopper dans la collection Western du Fleuve Noir. Et puis voir Michel Simon jouer John-Emery Rockefeller est un souvenir inoubliable, son dernier rôle au théâtre. Si la distribution offrait Françoise Seigner, Bernard Murat, Jacques Hilling, Michel Roux et Rita Renoir, c'est Caroline Cellier, débutante de 20 ans, qui me renversa sur mon siège. Elle suggérait le coït en l'appelant quelque chose comme "xitelt xitelt". C'est gravé quelque part dans la mémoire approximative d'un enfant de 12 ans, mais chaque fois que j'ai vu la comédienne au cinéma, j'ai eu un pincement au cœur. Allez savoir ce que j'y décelai ! Nous étions allés rencontrer les comédiens dans les loges, mon cœur battant. J'éprouvais une petite déception de la savoir mariée à Jean Poiret, et cela me rassurait aussi autrement ! De temps en temps je cherchais ce qu'elle devenait, et l'annonce de sa mort, survenue il y a deux jours à l'âge de 75 ans, tourne une page décisive de ma propre vie.
De même, imaginer que la femme de 30 ans, que j'ai éperdument aimée lorsque j'en avais dix de moins qu'elle, aurait aujourd'hui 78 ans, me trouble terriblement. J'ai tout de même cherché sa trace sur la Toile, mais elle s'est perdue, soit disparue, soit pour avoir changé de nom une fois encore...
Caroline Cellier jouera ensuite pour Lelouch, Chabrol, Molinaro, Sagan, Verneuil, Vadim, Frank, Lauzier, Corsini, Marbœuf, Stora, Girod, Chabat, Boukhrief, et bien sûr dans Le zèbre, seul film réalisé par Poiret.
Ma journée commence tristement, mais je dois heureusement enregistrer ma fille pour sa participation vocale à une chanson de Tony Hymas, ce qui me fera probablement accepter ce rêve qui s'éteint. Nous devons tous et toutes nous habituer à perdre des objets, des amis, et puis la vie.

Photo de Nicolas Treatt

mercredi 14 octobre 2020

Pique-nique au labo, la fête !


Élise Dabrowski, Amandine Casadamont, Elsa Birgé, Linda Edsjö, Eve Risser, Marie-Christine Gayffier, Vincent Segal, Karsten Hochapfel, Mathias Lévy, Jean-François Vrod, Antonin-Tri Hoang, Nicolas Chedmail, Hasse Poulsen, Jean-Brice Godet, Ravi Shardja, Médéric Collignon, Jonathan Pontier... C'était vraiment génial de vous avoir tous ensemble ! Nous avons mis les coudes pour ce cluster du diable. J'ai pensé aux absents, Alexandra Grimal, Birgitte Lyregaard, Sophie Bernado, Fanny Lasfargues, Christelle Séry, Samuel Ber, Nicholas Christenson, Pascal Contet, Julien Desprez, Wassim Halal, Edward Perraud, Sylvain Lemêtre, Sylvain Rifflet, Joce Mienniel... Et à toutes celles et tous ceux qui nous rejoindront lors de ces rencontres conviviales. Ce que nous avons enregistré ensemble montre simplement que l'improvisation n'est pas un style, mais une manière de vivre, soit réduire le temps entre composition et interprétation, penser longtemps pour agir vite. Il faut qu'il y ait d'autres dimanches où nous puissions discuter à bâtons rompus, confronter nos expériences, partager cette tendresse qui fait tant défaut aux professionnels que l'on veut faire de nous, il faut sans cesse retrouver la passion des amateurs, étymologiquement celles et ceux qui aiment. Pique-nique au labo ne se voulait pas un manifeste, mais la musique qui s'en dégage m'y fait penser !
En 2013 j'avais d'ailleurs rédigé un texte sur celles et ceux que j'appelais Les Affranchis. Vous en reconnaîtrez quelques un/e/s parmi mes invités. Leur rassemblement sur ces deux disques fait sens, musicalement, mais aussi politiquement. Parce que l'une ne va pas sans l'autre. Comme disait Jean Cocteau, une œuvre est une morale, même s'il déplorait que certains s'amusent sans arrière-pensée. J'avais développé mon point de vue dans un long article intitulé Cent soleils, commandé par la revue en ligne Citizen Jazz. J'y reviendrai, mais je suis aujourd'hui extrêmement heureux et fier que le travail de tous mes camarades de jeu dresse une sorte de portrait chinois de nos aspirations communes. Les plus jeunes avaient 20 ans lors des enregistrements, le plus âgé en a 60. Je ne parle pas du mien, je suis simplement jeune depuis plus longtemps que tous les autres, comme disait Françoise. Selon les générations et les différents secteurs où ils évoluent, leurs méthodes varient, mais ils cherchent tous et toutes la même chose, la liberté de créer comme ça leur chante, quand l'art et la vie se fondent dans le même mouvement.


La "release party", ce pique-nique festif qui m'avait cantonné deux jours en cuisine pour le préparer, m'a remonté le moral après (et avant) les incohérences à répétition du presseur Optimal Media qui traita notre commande par dessous la jambe, malgré l'insistance de Squeezer, notre intermédiaire parisien. Ces derniers jours tournèrent plutôt en "Panique au labo" ! C'est la seconde fois que le presseur allemand patauge dans la livraison. Pour le précédent album fabriqué chez eux pour le label GRRR ils avaient perdu le camion, avaient failli tout represser pour finalement retrouver le chargement au nord de la Suède. Ce n'est pas une blague ! Cela eut des conséquences dramatiques sur ma vie privée. Cette fois, alors qu'ils avaient tous les documents depuis trois semaines, ils se sont aperçus le jour prévu du départ du camion qu'il manquait de la matière graphique pour la coupe à un endroit non précisé dans le gabarit qu'ils nous avaient envoyé. Ce qui signifie évidemment qu'ils avaient pris du retard sans nous prévenir et qu'ils n'avaient pas ouvert les documents auparavant. Comme si cela ne suffisait pas, deux jours plus tard, ils ont découvert un nouvel endroit où il manquait de la matière, toujours pas précisé dans leur gabarit. Ils étaient pourtant prévenus qu'un retard de leur part impliquerait des frais supplémentaires en cascade. En me battant, j'ai fini par recevoir 100 exemplaires pour la fête de sortie, que j'avais dû décaler au dernier moment et où étaient conviés tous les musiciens. J'avais stipulé qu'ils m'en fallait 200 minimum ce jour-là. Allez m'expliquer pourquoi le deuxième carton de 72 disques n'en contenait que 28 ! Pour faire un compte rond ? Et pourquoi repousser la livraison de l'ensemble encore à la semaine suivante ? J'aimerais bien apprendre quelles sont les difficultés de conditionnement qui empêchent de livrer une commande complète lorsqu'on a accumulé les ratés sans jamais s'excuser. Et le jour absolument promis de la livraison, sans cesse repoussée, j'ai attendu en vain Dachser, leur maudit transporteur qui nous avait déjà plantés en 2018. Si c'était exceptionnel encore, mais non, la rigueur allemande en prend un coup. Heureusement l'objet est tel qu'attendu, magnifique (merci mcgayffier !), et les galettes sont nickel argentées (masterisées par bibi).

→ Jean-Jacques Birgé + 28 invités, Pique-nique au labo, double CD 3 volets avec livret 12 pages, GRRR 2031-2032, dist. Orkhêstra, 15€ (le prix d'un simple CD, mais celui-ci dure 120 minutes !), sortie officielle 21 Octobre 2020, ou déjà commander sur Bandcamp !

jeudi 17 septembre 2020

Newsletter de septembre 2020

Le déroulant qui défile ci-dessous est une capture-écran de ma copieuse newsletter envoyée hier soir. Pour bénéficier de tous les liens, voir les films, lire correctement les textes, etc., il faut cliquer ICI !!!












Et encore, on ne vous dit pas tout !
Par exemple, que je suis fier d'avoir composé la musique de 4 des 6 DVD (et pas mal de petits machins) de Françoise Romand qui reçoit le Prix de la SCAM pour l'ensemble de son œuvre pour laquelle je me suis battu pendant quinze ans.
Ou qu'il y a deux autres albums sur le feu et des projets incroyables de performances live ou d'ateliers hirsutes...

mardi 11 août 2020

Saga de Xam [archive]


Article du 8 mars 2007

C'est incroyable comme les nouveaux médias font remonter les souvenirs à la surface. On croirait être resté en apnée pendant des siècles, et puis une question suivie d'une évocation font boule de neige. Pan ! Dans le mille. On en reprend pour trente ans. Les événements s'enchaînent comme un fait exprès. Jean-Denis Bonan était mon professeur de montage en première année d'Idhec. Il avait beaucoup d'imagination ou bien des nuits très agitées. Chaque matin il nous racontait son rêve en arrivant à l'école. Je l'ai toujours connu souriant. Je l'avais revu il y a quinze ans alors qu'il exposait des bouteilles de sable peint chez Alberto Bali, un voisin de mon immeuble en face du Père Lachaise. J'ai eu le plaisir de le retrouver grâce à Françoise qui avait été son assistante.
Googlisant le dessinateur "Nicolas Devil", Jean-Denis tombe hier soir sur son nom dans un de mes premiers billets d'août 2005.


Jean-Denis m'écrit qu'ils étaient très proches dans les années 70, exposant ensemble à Zurich. Il possède même une des planches originales de Saga de Xam, le livre fondateur de la nouvelle bande dessinée française, où il figure au moins deux fois : "en chanteur (mais on ne voit pas que je chante) et une fois (cette fois-là sans ressemblance) en moine lubrique dont le cerveau est composée de femmes nues (c'est cette planche que Nicolas m'a offerte il y a longtemps)". Il lui en avait aussi donné un exemplaire "avec une splendide dédicace, mais on (lui) a volé." Comment Jean-Denis sait-il que je connais Saga de Xam et que j'ai récupéré l'exemplaire de mon père l'année dernière ? Sait-il que je fus l'assistant de Jean Rollin, l'auteur du scénario, et que j'ai raconté le tournage de son film Lèvres de sang [hier] ici-même ? Ou bien est-il tombé par hasard sur le commentaire que j'écrivis en marge d'un billet du blog d'Étienne Mineur le 9 mars dernier [2006], il y a presque un an jour pour jour, ce qui expliquerait tout, enfin, pas tout, mais le début du tout :

Réalisé par Nicolas Devil d'après un scénario de Jean Rollin, épais cadavrexquis de Barabara Girard, Merri, Nicolas Kapnist, Philippe Druillet, Devil, photos de Tony Frank, couleurs de J-P Gressin, Annie Merlin, Jacqueline Sieger...On y croise des dizaines de personnages : Gingsberg, Artaud, Barbarella, Dylan, les Stones, Étienne Roblot, Zappa, J-J Schul, Kalfon, Julian Beck, Lovecraft, Valérie Lagrange, Patryck Bauchau, Edouard Niermans, Lennon, Cassius Clay, les Hell's Angels, les provos, dans une explosion graphique digne d'une bible psychédélique. Livré avec une loupe ! (éd. Éric Losfeld, 1967)

Mon père avait été contrebandier avec Losfeld, passant des livres érotiques à la frontière belge ! Tout s'enchaîne. C'est toi qui emploie le mot Incroyable ! dans ton mail, mon cher Jean-Denis, mais tu ne savais pas à quel point. Xam, Rollin, Losfeld, mon père, l'Idhec, Françoise... Le livre est devant moi. C'est cet épais volume aux pages cartonnées qui m'initia à la bande dessinée adulte. C'était aussi la seule trace de culture psychédélique à la maison avant mon voyage aux États Unis en 68. Glissées entre les pages de Saga de Xam, je découvre les fiches où j'avais recopié les phrases déchiffrées en m'aidant du code pour lire les dialogues cachés du livre. J'avais 15 ans, mais déjà plus toutes mes dents, conséquence d'un accident en cour de récréation. Si je reproduis quelques pages du livre, c'est l'ensemble que j'aurais aimé feuilleter avec vous...

Et avec toi, mon cher Jean-Denis, qui me donna le goût du montage cinématographique lorsque j'avais 18 ans. Cette fois encore, de l'autre côté du pont, les fantômes vinrent à (notre) rencontre !

P.S: Nicolas Deville, titulaire d'un doctorat de sociologie, est devenu professeur de philosophie au CEGEP de Matane, une petite ville du Bas Saint-Laurent au Québec, aujourd'hui à la retraite, et écologiste. Il n'aurait plus touché un crayon depuis des années.

samedi 27 juin 2020

Théâtre [archives]


Articles du 14 janvier 2007 et 22 février 2013

UN COMMENCEMENT À TOUT

Il y avait eu Du vent dans les branches de sassafras au Théâtre Gramont avec Michel Simon et Caroline Cellier, Le cimetière de voitures d'Arrabal avec Jean-Claude Drouot, le Living Theater de Julian Beck, mais j'ai découvert l'univers théâtral avec Michel Vinaver en 1980 au Théâtre de Chaillot grâce à Jean-André. Jacques Lassalle montait À la renverse avec, pour peu que je m'en souvienne, Françoise Lebrun et Jean-François Stévenin. Le passe-montagne tourné par le motard qui était accroupi là dans la loge m'avait beaucoup impressionné. Je crois me souvenir qu'il y avait aussi Maurice Garrel qui fit plus tard une petite apparition dans notre opéra-bouffe, L'hallali. Vinaver menait une double vie en tant qu'auteur et PDG des sociétés Gillette et Dupont sous le nom de Grinberg, m'avait confié Jean-André Fieschi, qui plus tard épousera sa fille Barbara, la sœur d'Anouk. Leur fils avait baptisé sa poupée Elsa du nom de ma fille... Vingt quatre ans plus tard, j'ai revu Vinaver en haut des marches d'une remise de prix. Il m'avait rassuré en racontant que c'était la deuxième fois qu'il était primé par la Sacd. Je recevais moi-même ce soir-là le Prix de la création interactive après en avoir déjà été gratifié quatre ans auparavant. J'avais redouté une erreur, du moins que l'on s'aperçoive du doublon, probablement à cause du complexe d'usurpation que ressentent tant d'autodidactes. Somnambules succédait ainsi à Alphabet.
Raymond Sarti a dessiné le décor blanc de la reprise de L'émission de télévision mise en scène par Thierry Roisin à Montreuil. Je suis chaque fois épaté par le travail de mon ami. La scénographie éclaire le texte. Tous les lieux cohabitent sur le plateau. Les comédiens ne le quittent jamais, ils restent en bordure, devenant les musiciens de la partition sonore qui souligne avec simplicité et brio certains gestes importants. Les bruitages font surtout exister le hors-champ alors que leurs interprètes sont à vue, raclant une sonnette, jouant de fourchettes, transvidant une bonbonne d'eau pour faire discrètement couler un bain... L'idée est formidable, sa réalisation parfaite. J'ai d'ailleurs préféré le décor et le son de François Marillier au jeu dramatique dont la direction m'a échappé. Vinaver connaît évidemment si bien le monde de l'entreprise, ici une émission de télé-réalité et une grande surface de bricolage, que les échanges sont aussi jubilatoires qu'effroyables.


J'ai rencontré Raymond Sarti en 1989 aux milieux des tours de Mantes-la-Jolie. Le metteur en scène Ahmed Madani et lui nous avaient été "imposés" par la DRAC, mais nous n'eûmes pas à le regretter ! De notre côté, nous apportions J'accuse, avec Richard Bohringer dans le rôle d'Émile Zola. Un drame musical instantané était secondé par une harmonie de 70 musiciens dirigée par Jean-Luc Fillon et par la chanteuse de Pied de Poule, Dominique Fonfrède. Raymond avait collé un chapiteau gonflable de cinq étages de haut le long de l'une des tours destinée à être détruite. La façade de l'immeuble comme l'ancien parking ainsi recouverts étaient entièrement bleus avec de grosses croix blanches ici et là. Il avait fait creuser une tranchée pour notre trio, monter une colline pour l'orchestre et empiler des sacs de jute au milieu de la scène. Des croisillons plantés dans la terre donnaient au décor des allures de Verdun. Tout avait été repeint, un étrange mélange de Klein, Christo et Kubrick ! Richard arpentait les étages jusqu'aux balcons. Son rôle lui permettait les envolées lyriques qu'il affectionnait. Filmée à plusieurs caméras sans intelligence musicale, la "captation" n'a jamais été diffusée par la télévision. La même année, nous avons repris la partie de l'orchestre sous le titre de Contrefaçons à la Maison de la Radio. Après "J'accuse", nous avons monté Le K toujours avec Bohringer et Sarti. Raymond et moi avons continué à travailler ensemble, pour des expositions comme Il était une fois la fête foraine, pour des affiches, des disques, des théâtres de marionnettes... et nous sommes restés amis tout ce temps-là. En admirant son travail, je saisis chaque fois l'importance d'un décor laissé à la libre imagination d'un véritable scénographe.

J'ACCUSE...


Les archives se suivent, mais ne se ressemblent pas. 1989, c'était le Bicentenaire de la Révolution française. Trois ans avant de monter Le K avec Richard Bohringer qui nous valut une nomination aux Victoires de la Musique, nous avions choisi l'acteur pour incarner Émile Zola dans son célèbre pamphlet J'accuse, modèle du genre et article historique de 1898 sur le racisme et l'antisémitisme publié à l'occasion de l'affaire Dreyfus. L'article était paru sous la forme d'une lettre ouverte au président de la République française, Félix Faure, dans le journal L'Aurore. Un film de notre spectacle avait été tourné, mais personne ne le vit jamais, du moins à ma connaissance.
Ce 18 novembre 1989, Christian Gomila tourna le spectacle à cinq caméras, mais la coupure des instrumentaux au montage me contraria tant que j'oubliai le film dans sa boîte jusqu'à aujourd'hui. Dommage, car la captation donne une bonne image du genre de spectacle que nous montions à cette époque, même si l'orchestre frigorifié jouait complètement faux !
Avec Bernard Vitet et Francis Gorgé nous avions choisi d'accompagner un texte pour changer de nos ciné-concerts qui commençaient à devenir à la mode. Notre trio d'Un Drame Musical Instantané en composa donc la musique. Arnaud de Laubier nous présenta le metteur en scène Ahmed Madani qui apportait dans sa musette le scénographe Raymond Sarti, le créateur lumière Thierry Cabrera et la costumière Malikha Aït Gherbi. De notre côté nous amenions Bohringer alors au plus haut de sa cotte de popularité, la chanteuse Dominique Fonfrède et les 70 musiciens de l'Orchestre Départemental d'Harmonie des Yvelines dirigé par Jean-Luc Fillon !


(...) De même que nous avions choisi une image du Ku Klux Klan pour annoncer le spectacle, nous avions demandé à Dominique de reprendre Der Hass ist der Armen Lohn que je chantais dans l'album Kind Lieder, histoire d'universaliser notre propos. Comme nous jouions au milieu des tours de Mantes, Ahmed Madani avait engagé comme service d'ordre les gars plus méchants de la cité, ce qui n'empêcha pas la femme du vice-président de Louis Vuitton, dont la Fondation pour l'Opéra et la Musique nous aidait, de recevoir un caillou sur la tête ! Cela marqua la fin de notre collaboration ! Trois ans plus tard, Dominique Cabrera tourna Chronique d'une banlieue ordinaire sur les anciens habitants de la tour qui allait être détruite et j'en composai la musique...

vendredi 19 juin 2020

Le bonus absolu [archive]


Article du 28 novembre 2006

J'aurais préféré rédiger ce billet après avoir tout regardé, mais 18 films d'à peu près une heure, et de cette qualité, ne peuvent pas s'avaler comme une saison de 24 heures chrono. Chaque film de la série Cinéma, de notre temps a pour sujet un réalisateur et pour auteur un autre réalisateur. Pour vous mettre en haleine, une liste, simple, efficace, dans l'ordre d'apparition :
- Chantal Akerman de Chantal Akerman
- John Cassavetes de André S.Labarthe et Hubert Knapp
- Alain Cavalier, 7 chapitres, 5 jours, 2 pièces-cuisine de Jean-Pierre Limosin
- Oliveira l'architecte de Paulo Rocha
- Abel Ferrara : Not Guilty de Rafi Pitts
- Philippe Garrel, portrait d'un artiste de Françoise Etchegaray
- HHH, Portrait de Hou Hsiao-Hsien de Olivier Assayas
- Shohei Imamura, le libre penseur de Paulo Rocha
- Aki Kaurismäki de Guy Girard
- Abbas Kiarostami, vérités et songes de Jean-Pierre Limosin
- Takeshi Kitano, l'imprévisible de Jean-Pierre Limosin
- Citizen Ken Loach de Karim Dridi
- Norman McLaren de André S.Labarthe
- Eric Rohmer, preuves à l'appui de André S.Labarthe
- Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) de Jean-André Fieschi
- Danièle Huillet, Jean-Marie Straub, cinéastes de Pedro Costa
- Andrei Tarkovski, une journée d'Andreï Arsenevitch de Chris Marker









Après le jeu du qui est qui ?, rappel des faits. En 1964, Janine Bazin, petit brin de femme montée sur ressorts, et André S. Labarthe, feutre et clope pendante, produisent la meilleure émission sur le cinéma qu'a jamais connue la télévision, Cinéastes de notre temps. Dans les années 70 je découvre ainsi la Première Vague (Delluc, Dulac, L’Herbier, Gance et mon préféré, Jean Epstein, par Noel Burch et Jean-André Fieschi), je vois le Cassavetes en même temps que Shadows, ce qui me donnera des clefs pour improviser. Je me souviens du Fuller monté comme un de ses films chocs (jamais pu voir Verboten depuis), Josef von Sternberg, d'un silence l'autre d'André Labarthe avec la participation de Claude Ollier (Sternberg avait refait la lumière pour s'éclairer lui-même), John Ford, entre chien et loup, l'amiral sourd comme un pot face à Labarthe hurlant et à Hubert Knapp, ou Pasolini l'enragé de Fieschi, fabuleux entretien en français. Je comprends la dimension du poète. Ces "making of" sont des leçons de cinéma incomparables. Pour une fois, on pourrait écrire sans se tromper "making off". "Faire, hors champ". Ils transmettent le savoir et la passion. Après une interruption de 17 ans, la série repart en 1989 sous le nom actuel de Cinéma, de notre temps. Plus de 80 films en tout ; la liste du livret est étonnamment incomplète. Seulement cinq femmes, Akerman, Huillet qui partage l'affiche avec Straub, Shirley Clarke, Agnès Varda et un petit bout de Germaine Dulac. Certains de ces joyaux sont déjà parus en bonus sur divers DVD : Jean Vigo de Jacques Rozier dans l'intégrale Vigo, Jean Renoir le patron : la règle et l'exception de Jacques Rivette en trois morceaux chez Criterion (ce morcellement avait mis Labarthe hors de lui), Le dinosaure et le bébé, dialogue de Fritz Lang et Jean-Luc Godard accompagnant Le secret derrière la porte, le Pasolini...
C'est vrai, cette série représente le bonus idéal, son absolu, parce qu'elle donne d'abord la parole aux auteurs. Remonter à la source est toujours le meilleur et le plus court chemin vers l'énigme ; libre à soi de se faire ensuite sa propre opinion. Documents inestimables. Second intérêt, la réalisation d'un "jeune" auteur, confronté à d'autres magiciens, produit des étincelles. Chaque film devient une œuvre à part entière dans la filmographie de celui qui la tourne. Oh, et puis je ne sais pas quoi ajouter pour inciter tous les cinéphiles à se ruer sur ce coffret de 6 DVD (mk2, 55€). Quel que soit le réalisateur, l'exercice est exemplaire. On aimerait donner mille exemples extraordinaires qui nous ont marqués à jamais. C'est trop long, mieux vaut voir les films. C'est ce que je retourne faire. Si vous êtes capables d'attendre jusqu'à Noël, c'est un cadeau de rêve !

vendredi 5 juin 2020

Le Corbusier [archives]


Articles des 25, 26 août et 11 septembre 2006

INVITATION AU SUICIDE

Le Corbusier rêvait d’un autre monde. En visitant la cité radieuse à Marseille, je suis sidéré par sa rigueur et son imagination. Tout est si cartésien qu’en regardant le plongeoir construit sur le toit, au neuvième étage, on a du mal à imaginer autre chose qu’une invitation au suicide. On dit qu’il rêva la cité radieuse si emblématique que l’on aurait envie de choisir son immeuble pour en finir avec la vie. Et Le Corbusier de construire ce promontoire au-dessus du vide, à côté du gymnase, de la pataugeoire pour les enfants, de la salle de spectacles et de l’écran en plein air. Tous les deux ans, un désespéré ne manque d’ailleurs pas de sauter. Depuis deux ans, la fréquence s'est accrue, deux par trimestre.
Le suicide est une affaire intime, comme la morale ou la psychanalyse. Drôle de comparaison, m’objecterez-vous. La folie, la rébellion, la délinquance, l’expression artistique sont des réponses si peu satisfaisantes face aux difficultés de vivre là. Il y est question de son rapport au social, et l’on peut respecter le choix de chacun, même si ce n’est pas une partie de rigolade pour celles et ceux qui lui survivent. Parfois un peu de patience aurait peut-être eu raison des idées noires. L’humour tout aussi noir du génial « fada » serait-il une leçon de savoir vivre ?
Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier voire Corbu, s’est mystérieusement noyé le 27 août 1965 à Cap Martin. Il est enterré à côté de sa femme, dans la tombe qu'il avait dessinée, au cimetière de Roquebrune.

LE MODULOR


Autour de la cité radieuse, commencée en 1945 et livrée en 1952, s’étalent un jardin, un tennis, des jeux pour les enfants, un parking. À l'entrée de ce monument historique de 337 appartements tous habités par une clientèle de plus en plus bobo (il n'existe même plus d'appartement témoin), et abritant hôtel, restaurant, bibliothèque, école maternelle, supérette, boulangerie, boutiques, cabinets d’architectes, piste de jogging, sauna, ciné-club, etc., les gardiens sont obligés d’être présents 24 heures sur 24.


Les couloirs, qu’on appelle la rue, me font penser à ceux des hôtels de Las Vegas. Les portes dessinent des tâches de couleurs dans l’obscurité. Le Corbusier imaginait que les habitants pourraient les laisser ouvertes, et qu’en bon voisinage, les passants auraient envie d’entrer, attirés par la lumière.


Sauf quelques rares doubles, tous les appartements font 3,66 mètres de large, c’est le module. Conçus tout en longueur, sans aucune place perdue, la plupart bénéficient de la double exposition. Il y a des studios, des apparts avec trois chambres, et quelques plus grands. Séparés les uns des autres par de l’air et reposant sur des plots de plomb, ils sont insonorisés.


Adelaide est fascinée par la place prévue pour accrocher les casseroles. Rosette adore le passe-plat et les boîtes sur le palier qui servaient à la livraison des plats ou de la glace (Corbu n'avait pas imaginé la place qu'allait prendre le réfrigérateur !). Françoise rappelle le travail de Charlotte Perriand qui a conçu le mobilier.


Tous les éléments architecturaux et le mobilier sont calculés sur une sorte de nombre d’or à partir de la taille des Français des années 50, le modulor. Les plafonds peuvent sembler un peu bas, maintenant que les jeunes ont grandi.


Après nous avoir fait visiter son duplex, Emmanuel a la gentillesse de nous guider jusqu’au toit. Vue à 360° sur Marseille. Le Corbusier a pensé au moindre détail pour que la vie communautaire soit favorisée.

DÉCOUPE


L'escalier attire d'abord mon regard. Quatre à quatre. Toujours. Jusqu'au tournis. Escher. On pose sur les marches ce que l'on a besoin d'emporter avec ses jambes pour ne pas grimper les mains vides. La finesse de la rambarde est inattendue. Métal contre ciment. Donc certainement pas un bateau. Du solide. Je recule pour voir la fenêtre. Regarder au travers. Traverser. Le voyeur. Poli. Dépoli au niveau du bas ventre. Zoom sur le paysage. Déjà un souvenir. La côte. Horizontale vue d'une verticale. Le soir ?

samedi 30 mai 2020

Si j'ai bon dos ? [archives]


Articles des 9 juillet 2006, 11 novembre 2007, 20 mars 2010, 11 décembre 2012, 5 avril 2013, 13 et 24 mai 2013, 10 février 2014, 2 mai 2016, 21 février 2017, 21 avril 2020
Quitte à publier d'anciens articles, j'ai choisi de les regrouper par thèmes. Aujourd'hui c'est copieux !

APPUYEZ LÀ OÙ ÇA FAIT MAL (2006)

Passé le massage de confort, je n'ai jamais compris comment ça fonctionnait. L'ostéopathie reste assez mystérieuse, en particulier l'ostéopathie crânienne. Les praticiens ont du mal à l'expliquer lorsqu'on leur pose des questions. Bien sûr que c'est efficace, mais pourquoi ? Au pire, on vous sert un discours baba de comptoir où se croisent méridiens et énergie. Pour les patients, il y a les kinés, jugés souvent basiques, et les ostéos qui font craquer ou pas, mais craquer quoi ? Les termes sont souvent impropres, on ne se déplace pas une vertèbre sans se retrouver en chaise roulante. On peut se coincer un nerf, mais la plupart du temps ce sont des micro-entorses, des tensions musculaires qui vous font prendre des positions antalgiques, de quoi ressembler à un bonzaï. Le bruit serait simplement du gaz accumulé entre les articulations. Que les spécialistes m'écrivent, ils ont gagné. Comprendre, nous ne demandons que cela.
Lorsque j'avais 18 ans, je portais ma sono qui pesait 60 kilos par élément de 1,80m. Il m'arrivait de me faire mal en chargeant la voiture en porte-à-faux et ça passait en deux ou trois jours. À 31, à la fin d'une répétition vers 4 heures du matin, je me suis coincé le dos pour la première fois. Les ennuis avaient commencé. J'ai d'abord accumulé les séances de kiné, puis chaque mois je voyais un ostéo crânien, mais ça ne m'empêchait pas de me retrouver par terre, à genoux, avec un grand cri japonais. Mes amis me disaient que j'en avais plein le dos, qu'il fallait que je change de vie. On me traitait d'hypocondriaque, on sous-entendait que c'était psychologique jusqu'à ce que je passe radios et scanner. Bilan des courses : une hernie discale et trois disques écrasés. Il y a dix ans, mon lumbago a fini par me ficher la paix, lorsqu'un médecin-kiné m'indiqua quelques mouvements simples à effectuer au coucher et au réveil. Il m'est encore arrivé de me faire très mal, mais de plus en plus rarement, et je ne manque plus jamais de faire mes exercices sans me mettre en danger. Je vois de temps en temps un ostéo ou un kiné (variation géographique) pour la révision des 10 000, mais j'ai surtout fait l'expérience du massage chinois. Voilà, on y vient.

Le massage chinois n'a rien à voir avec les pratiques occidentales. Madame J., qui opère à domicile, appuie là où ça fait mal. La douleur est insupportable, il arrive que l'on crie, il paraît même que les chinois hurlent tandis que les occidentaux se retiennent en soufflant comme des phoques. Madame J. attendrie la bidoche comme le boucher avec le bifteck. Elle s'y prend à deux mains en glissant sur la peau, enfonçant ses doigts aux nœuds de tension et malaxant jusqu'à ce que ça lâche. Difficile de résister, Madame J. rit tout le temps, d'un rire bienveillant qui rassure. On en ressort complètement lessivé, et le lendemain courbaturé comme si on avait pratiqué le triathlon pour la première fois. Certains camarades, car Madame J. est un secret que l'on se repasse entre musiciens comme si c'était un trésor vivant, se sont retrouvés avec d'énormes bleus. N'y voyez aucun masochisme refoulé, car trois jours après vous gambadez sans plus aucun souvenir de la douleur, ni celle de la séance de torture, ni surtout celle qui vous a fait crier au secours. Et Madame J. de sourire en vous expliquant les "kolok kolok" par un "quand bruit, mal". J'ai essayé de pratiquer cette technique sur moi-même et ma compagne, ça fonctionne plutôt bien : chercher les tensions avec le maximum d'écoute et masser longtemps jusqu'à ce que le muscle lâche. C'est tout simple, rien de mystique, pas besoin d'y croire : la gym pour l'entretien, l'attendrissement pour les coups durs ! Bon, d'accord, n'excluez pas la visite à un spécialiste lorsque votre cas semble sans espoir... C'est un peu comme l'homéopathie qui est une médecine formidable, mais en cas de crise aigue mieux vaut, par exemple, avoir recours tout de même aux antibiotiques. Chacun doit trouver ce qui lui convient. Un de ces jours, je ferai un article sur l'homéopathie, ça nous changera ! Et puis, j'en ferai un autre sur la douleur, comment la maîtriser en l'apprivoisant...

La photo représente différents objets du culte (physique) permettant de détendre le corps : trois différents tapis à picots (réflexothérapie, absolument géniale, au fonctionnement plus proche de l'acuponcture, tous les méridiens passant par la voûte plantaire, et par les oreilles, mais là, c'est raté, vous aurez beau écouter le train arriver en vous penchant sur les rails, ce n'est pas très pratique pour le massage des oreilles), cylindres pour les pieds toujours (très utile en avion), matchi-pouli (là j'ai des doutes, trop d'efforts des bras pour masser le dos), petits ustensiles pour frapper les endroits douloureux (font partie du quotidien asiatique, mais moi, je ne m'y fais pas), araignée pour la tête (un cadeau exquis trouvé chez Nature & Découverte), moquette (pour la gym), Syntol, Huile de massage et Baume du Tigre (ça soigne tout, des courbatures au mal de tête ou de ventre, c'est l'aspirine de l'Asie), etc. Une véritable panoplie SM (euh, Soins Massage) !

MAL AU DOS (2007)


Y a pas photo, je suis encore de traviole ce matin. S'il est une chose qu'il faut éviter, c'est un effort en sortant d'une séance d'ostéopathie. Rien de mieux pour se coincer le dos, de la façon la plus spectaculaire qui soit. Lorsque je me fais mal, ma colonne vertébrale dessine une forme en baïonnette, position antalgique mémorisée par le corps pour éviter de souffrir. C'est à ne pas croire, le tronc ne semble plus en face des jambes ! Si je m'y prends à temps, je peux l'éviter en prenant rapidement deux Di-Antalvic. La crainte d'avoir mal et le rééquilibrage de la pyramide de cubes en os produisent de multiples déplacements depuis le sacrum jusqu'à l'occiput. Si les analgésiques ne suffisent pas, je passe au Bi-Profenid, anti-inflammatoire puissant qu'il faut ingurgiter durant cinq jours. Mais le mieux est de faire ce qu'il faut pour ne pas en arriver là !
Depuis une dizaine d'années, chaque matin en me levant et chaque soir avant d'aller me coucher, quel que soit mon état de fatigue, je fais trois exercices salvateurs qui m'ont été astucieusement soufflés par le bon Docteur Mussy. Depuis, je ne m'écroule plus jamais à quatre pattes avec un grand cri japonais. Lorsque je dois voyager longtemps assis, rester debout pendant des heures ou porter quoi que ce soit de lourd, j'entoure mon ventre d'une gaine élastique qui le soutient. Les chaussures qui épousent la voûte plantaire sont également d'une aide certaine, sehr gut ! Plier les jambes quand on se baisse fait partie des conseils de base. Mon état n'a hélas rien de psychologique (du style "j'en ai plein le dos"), la radio et le scanner ayant montré une jolie hernie discale et trois vertèbres écrasées.
(...) J'ai vu des kinés, puis des ostéos les plus zélés, mais rien n'a valu de me prendre en charge moi-même. Depuis dix ans, je souffre beaucoup moins qu'avant. J'ai appris à gérer mes faiblesses. C'est une consolation. Le corps se déglingue petit à petit, mais plus on vieillit, mieux on apprend à vivre avec, et la vie est plus douce.

SCOTCH 1 - JJB 0 (2010)


Mes lecteurs connaissent mes points faibles. À part le dos, mon petit orteil gauche est mon talon d'Achille. Un coup de vent rasant, et paf, cela suffirait à le froisser. Je lisais tranquillement dans mon lit allongé sur le dos lorsque le chat a sauté comme une puce mais de ton son poids sur mes pieds tournés vers le plafond. Huit kilos et demi se sont abattus sur mes arpions fragiles. J'ai senti le craquement. Arrêt de jeu. Massage à l'arnica, granules et Di-Antalvic tant qu'il en reste. J'ai aussitôt pensé à l'EMDR, technique intéressante de désensibilisation et retraitement de l'information par mouvement des yeux ! Comme je suis embarrassé de demander à Françoise de jouer les hypnotiseuses en faisant osciller un stylo devant mes yeux, je me suis fait offrir un métronome. Pour un musicien, quoi de plus naturel ? Sauf que celui-ci est mécanique, on n'en fait plus beaucoup, et que je ne m'en sers que pour m'autohypnotiser. Ainsi personne n'attrape de crampe. Et mes yeux de suivre l'oscillation du balancier en me concentrant sur la douleur et le choc initial. Auto-suggestion ? Effet placebo ? Technique de libération émotionnelle (EFT) ? La douleur s'estompe miraculeusement et je peux m'endormir. Le lendemain matin, je réitère l'opération métronome, et mes yeux d'aller de droite à gauche et de gauche à droite. J'arrive à poser le pied par terre ! J'ai cru comprendre qu'il s'agit de reprogrammer des réflexes anciens générés par la douleur. Ainsi lorsque je me coince le dos, il se met en position de baïonnette à tel point que les jambes ne sont plus en face du tronc. Impressionnant ! Or il s'agit d'une position antalgique, mon corps se souvenant qu'ainsi je compense la coincette. Hélas cette position génère toute une suite de rééquilibrages catastrophiques, comme une colonne de cubes empilés sur une base tordue. La reprogrammation est censée effacer cette mémoire du corps, me permettant de réagir plus efficacement sur le traumatisme. Vous me suivez ? Après des années de pratique (le choc, suivi de sa prise en main !) j'ai réduit la convalescence de trois semaines à quelques jours, essentiellement en me relaxant au lieu de m'énerver contre la douleur. L'expérimentation de l'EMDR est donc une nouvelle plongée passionnante dans les possibilités du cerveau à la contrôler, qu'elle soit physique ou psychique. Miracle ! Je réussis à enfiler chaussette et chaussure, à pédaler, et en fin de journée je gambade comme si de rien n'était. Cela ne m'est jamais arrivé en 37 ans de casse-pied. Je n'ai même plus d'inquiétude pour le concert de demain où je dois jouer debout et déambulant. Je n'aurai pas vécu de bouts et d'ambulances.

ESCALADE DES DROGUES LÉGALES (2012)


Il arrive parfois que les transitions arrivent à propos. Au moment où le Di-Antalvic, analgésique miracle, est retiré du marché, ce qui représente une catastrophe pour quantité de personnes souffrant du dos ou de diverses douleurs, le massage chinois que je suis héroïquement depuis quelques années prend le relais, et ce sans les effets secondaires redoutés. Si la séance est souvent douloureuse cette pratique a l'immense mérite d'avoir supprimé totalement les lumbagos que je traînais depuis plus de 25 ans. Qui ne m'a jamais vu en baïonnette avec les jambes décalées du tronc ne peut imaginer la souffrance à l'origine de cette position antalgique. Or je n'ai vécu aucune crise depuis trois ans alors qu'elles étaient quasi mensuelles et particulièrement redoutables. Pendant des années j'ai évité de prendre le moindre médicament allopathique, m'en remettant d'abord aux bons soins de kinésithérapeutes, puis de zélés ostéopathes, sans parler de la magie exercée par le magnétiseur ou un rebouteux au fin fond de campagnes quasi médiévales. Leurs pratiques m'ont souvent tiré d'affaire, mais je replongeais irrémédiablement, accompagnant ma chute d'un grand cri japonais. J'avais donc trouvé deux méthodes pour m'éviter de devenir nonagénaire en l'espace de quelques secondes. Au moindre soupçon, heureusement devenu rare, je prenais deux gélules de Di-Antalvic pour ne pas envenimer la situation. Je tuais ainsi dans l'œuf torticolis, sciatalgies et lombalgies. Le massage chinois, supplice inadapté pour certains, était l'autre botte secrète. Il tira d'affaire nombre de mes camarades musiciens, médecins, dentistes, etc.

Mais voilà que le Di-Antalvic et autres Propofan, mélanges d'antalgique et d'opiacé qui avaient su séduire 8 millions de Français, sont interdits depuis octobre 2011, le surdosage pouvant entraîner la mort. C'est le propre de quantité de médicaments entreposés dans votre pharmacie, sauf que le Di-Antalvic coûtait très cher à la Sécurité Sociale, car il était délivré sur ordonnance et remboursé. À moins que le brevet de la petite molécule DXP, arrivé à expiration depuis déjà pas mal de temps, n'était plus aussi rentable avec l'apparition des médicaments génériques ! Chaque nouvelle molécule mise sur le marché assure minimum 20 ans d'exclusivité à son laboratoire. Dis Tonton, pourquoi tu tousses ? La dextropropoxyphène est donc remplacée par le bon vieux paracétamol prescrit seul (c'est l'aspirine qui fait des trous dans l'estomac et ne soulage pas du tout certaines douleurs), par la codéine (inefficace pour 13% des gens qui ne le métabolisent pas) ou par le tramadol (la voilà, la petite dernière). Depuis que les analgésiques existent, ils ont toujours été dangereux en cas de surdose, accidentelle ou suicidaire. L'industrie pharmaceutique se targue chaque fois de retirer tel ou tel du marché à cause des risques prétendument découverts récemment. Les migraineux se souviennent du magique Optalidon ! Les nouveaux seront incriminés dans quelques années, comme les précédents. C'est avant tout une histoire de gros sous contée par de cyniques profiteurs.

Alors qu'en est-il des médicaments de remplacement ? C'est là qu'on se marre. Ils sont plus puissants que le Di-Antalvic qui occasionnait très peu d'effets secondaires. D'après ma pharmacienne l'Ixprim, composé de tramadol et de paracétamol et ne réclamant aucune ordonnance, produit des vertiges et des nausées, tandis que le paracétamol codéine donne des nausées et constipe ! Comme elle me dit que je peux combiner les deux, j'en déduis que je pourrais profiter à la fois de vertiges, nausées et constipations pour désirer être soulagé des conséquences de ma hernie discale et de mes deux disques écrasés... Sympa ! Pas d'autre solution que de tester.

Si le paracétamol codéine n'a servi à rien, j'ai par contre réussi à être complètement défoncé avec l'Ixprim. Deux gélules ont suffi à me rendre ivre, hilare et béat. Le genre de truc totalement déconseillé si l'on doit sortir de chez soi, qui plus est, conduire. Je n'y pense même pas. Mais si un jour j'ai vraiment mal et que j'ai envie de m'envoyer en l'air j'ai une boîte pleine de cette drogue légale qui ne réclame aucun surdosage pour voir des éléphants roses. Quand je pense que la loi interdit le cannabis et laisse en liberté les dealers patentés je me pose des questions sur les lobbys qui les y autorisent.

Toutes ces considérations doivent être prises avec des pincettes, car je ne suis pas médecin, mais un simple usager. Cette phrase me rappelle une des Claudettes revenue d'une nuit avec Jimi Hendrix avec un T-shirt où était écrit "I've been experienced !". J'ai parfois de drôles d'idées, mais cet article a été écrit sans l'aide d'aucun expédient.

ÇA Y EST, JE SUIS PASSÉ À LA PLANCHE À CLOUS (2013)


Comme si ma collection de tapis de réflexologie pour les pieds ou le massage chinois Tuina Anmo de Madame Ji ne suffisaient pas, je suis passé à la planche à clous, ou plus exactement à sa forme moderne et occidentale, le tapis Shakti dont il existe de nombreuses imitations que je n'ai hélas pas testées. Première impression, ce n'est pas pour les douillets. Le moment où l'on s'allonge dessus ou, pire, celui où l'on se relève n'est pas piqué des vers. On me les tirera donc facilement du nez, j'avoue, j'avoue tout. Après quelques minutes une sensation de chaleur vous envahit et on pourrait même s'endormir dessus, nulle contre-indication. La séance fut redoutablement efficace. Impression de détente et soulagement immédiat des douleurs dorsales. Il me semble plus approprié en fin de journée qu'en matinée. Livré dans un sac en coton, le petit tapis peut s'emporter partout avec soi en voyage. Le site de Shakti est plein d'informations en anglais, mais le mode d'emploi basique est en français. La technique est vieille de 7000 ans et l'exercice ravira les adeptes du yoga de plus en plus nombreux. Lancé en 2007, il a obtenu un succès phénoménal en Suède il y a quelques années tel que plus de 10% de ses habitants en possèdent. Il se pourrait bien que la France en plein stress et déconfiture s'y mette bientôt.

LUMBAGO BLUES
(2013)

(...) N'ayant pas eu de lumbago depuis plus de trois ans grâce au massage tuin anmo de Madame Ji je me croyais à l'abri. C'était sans compter de coquins mouvements du bassin, les quatre kilos de l'hiver et le jardinage de printemps. Assis sur le divan, j'ai plongé stupidement vers mes lacets sans plier les genoux, et clac, merci Kodak ! L'impressionnante photo montre mon dos en baïonnette : le tronc n'est plus en face des jambes. Si je marche mon corps me semble suspendu en l'air avec mes guiboles comme des rubans de papier flottant au-dessus du sol. J'ai arrêté les anti-inflammatoires qui cette fois ne m'ont fait aucun effet, j'ai vu les praticiens les plus zélés, j'ai tenté l'EMDR en m'auto-hynotisant, je suis resté allongé des jours entiers à regarder des films dans le noir, mais après dix jours tourdepisiens je ne sens aucune amélioration et cela commence à bien faire. Je n'ai pas encore épuisé toutes les ressources des magiciens du corps et je ne m'avoue pas vaincu quant au travail intérieur que je continue à produire sereinement. Si pour l'avoir déjà vécu je ne savais pas qu'un jour je gambaderai comme un chevreuil je serais drôlement inquiet...

L'ORIGINE DU MAL (2013)


Me lisant handicapé par un lumbago persistant, de bonnes âmes m'ont écrit pour me conseiller diverses pratiques de guérison. Soulagé momentanément par les bons soins de la masseuse chinoise, de l'ostéopathe, du réflexologue et de la nouvelle pharmacopée, en l'occurrence de l'Ixprim, savant cocktail de tramadol et de paracétamol, mais néanmoins bloqué en position allongée depuis trois semaines, j'ai eu tout le loisir de lire Healing Back Pain en anglais dans le texte, le best-seller du Docteur John E. Sarno. Le médecin américain y livre son intuition sur l'origine du mal au dos et comment s'en débarrasser définitivement, même affecté comme je le suis par une hernie discale et trois disques écrasés !
L'hypothèse formulée par le médecin américain tient du bon sens, mais son style est celui d'un auteur à succès s'adressant à une large population plutôt inculte en matière psychanalytique. Dès lors que l'on considère que la majorité de nos afflictions proviennent de la somatisation, ou du moins que notre mental a une influence indéniable sur les maladies que nous attrapons, pourquoi ne pourrait-on guérir par ce qui provoqua le mal ? D'où sa suggestion de soigner les TMS (Tension Myositis Syndrome, en français Troubles musculosquelettiques) sans médicaments, ni chirurgie, ni exercice physique, mais par le seul pouvoir du cerveau... Si l'I.R.M. montre une lésion vertébrale, Sarno prétend que ce n'est pas elle qui provoque la douleur. Il est question de manque d'oxygénation des tissus, mais je ne vais pas réécrire ici son bouquin. Le stress et la colère rentrée seraient à l'origine du mal, comme on peut se fabriquer un cancer, un ulcère à l'estomac, de l'asthme, quelque maladie dermatologique, etc., la liste est longue. Pour avoir envisagé moi-même depuis fort longtemps cette théorie et l'avoir testée avec succès, la lecture confirme mon hypothèse. On peut évidemment atténuer la douleur et la faire disparaître en l'apprivoisant, de même on peut très bien guérir de moult maladies par un travail psychologique ou psychanalytique, tout dépend de l'ampleur des dégâts. L'inconscient est hélas plus puissant que la concentration volontariste et la relaxation philosophique, aussi n'est-ce pas toujours facile, particulièrement en période de crise aiguë. Sur tous les terrains il est fondamental de juguler la peur.
Là où Sarno est léger, c'est évidemment dans la guérison miraculeuse qui tient, malgré ses dires, plus d'une sorte de conviction à laquelle je ne peux adhérer, n'ayant pas en son temps acquis la petite croix Vitafor qui guérit tout, peines du corps et peines du cœur, il suffit d'envoyer le bon de commande, ici un petit livre de poche à quelques euros, je ne me suis pas ruiné. Le pouvoir de suggestion des praticiens ayant recours à la méthode du médecin américain est certainement la clef de leurs succès, mais j'ai beau avoir suivi, ou plus justement précédé à la lettre, les conseils avisés prescrits, soit traiter l'affaire par le mépris, je me suis tout de même coincé le dos après trois ans et demi de rémission alors que je pensais être sorti de là ! Cela fait trente ans que ma cinquième lombaire joue le rôle de mon talon d'Achille. Si le ciboulot est souvent à l'origine du mal, s'il est possible de s'en débarrasser par un travail psychique, il n'en reste pas moins que le best-seller qui aurait soigné des milliers de personnes de par le monde tient par son style d'une entreprise commerciale juteuse qui laisse planer le doute sur les intentions philanthropiques de son auteur. Ouvrage de vulgarisation sur le pouvoir de l'inconscient, il n'empêchera pas chacun de morfler et de trouver également l'issue qui lui convient...

LUMBAGO (2014)


Faut-il être idiot pour me coincer le dos une fois de plus ! Rien de nouveau sous le soleil, je me suis abîmé à 18 ans, la hernie discale et les trois disques écrabouillés j'en avais 31, voilà donc trente ans que je suis (ir)régulièrement handicapé. J'en prends chaque fois pour trente ans, mais quelques jours plus tard j'obtiens une remise de peine. Les ostéos ont remplacé les kinés, et depuis quelques années je ne pousse plus jamais de grand cri japonais en m'écroulant par terre, en particulier grâce au vigoureux massage chinois. La gymnastique matin et soir devrait m'empêcher de me mettre en baïonnette, avec les jambes décalées du tronc, position antalgique qui n'amuse que les camarades devant qui je me désape. Mais voilà, il arrive que j'exagère en faisant des folies de mon corps. Si certaines sont trop agréables pour les éviter, d'autres relèvent de la plus grande stupidité. Il faut pour cela un concours de circonstances, fatal, comme de porter un arbre en torsion après avoir scanné trois cents photographies du Drame toute la journée. C'était à prévoir, surtout après une légère prise de poids. Donc voilà, il ne suffit plus que d'enfiler ses chaussettes pour se retrouver avec un lumbago pas piqué des hannetons. Je l'écris comme un pense-bête, mais tout effort prévisible devrait automatiquement m'inciter à me gainer. Dans le cas contraire je n'arrive pas à penser à grand chose d'autre, d'autant que j'ai avalé analgésique et anti-inflammatoire, aussi ressasse-je dans cette colonne le spleen du bonzaï humain qui prend son mal à patience.

LES SOUFFRANCES DES JEUNES VERTÈBRES (2016)



Les copains me disaient que j'en avais plein le dos et me conseillaient de changer de vie. J'avais tout de même fait des radios en 1983 et quelques années plus tard je suis entré dans un tube qui ressemblait à un cercueil relooké 2001, l'odyssée de l'espace. Les machines ont beaucoup changé depuis, et l'aspect claustrophobe de l'IRM a presque disparu. On est allongé sur une table de kiné qui glisse sous un court tunnel ouvert aux deux extrémités. Un casque diffusant une musique sans style protège du bruit des bobines qui vibrent et produisent un rythme binaire de techno lourdingue. Une poire glissée dans la main vous permet d'éventuellement avertir le préposé du moindre désagrément. La séquence m'a semblé durer une dizaine de minutes.
Lorsque j'avais 20 ans je transportais seul mes enceintes amplifiées Yamaha de 1,80m de haut pesant 60 kg chaque lorsque je partais en concert. L'épreuve résidait à les enfiler dans la voiture par le haillon. À cet âge les tours de rein passent en deux ou trois jours. Lorsque j'eus 31 ans , terminant une séance d'enregistrement dans mon sous-sol avec Un Drame Musical Instantané vers 3 heures du matin et désirant débrancher mon synthétiseur PPG j'attrapai les câbles en torsion et me retrouvai à genoux avec un grand cri japonais. À cette époque on allait se faire décoincer chez un kinésithérapeute. Le bon Docteur Thébaut Place de la Concorde expérimentait toutes sortes de techniques comme la magnétothérapie. Plus tard je passai à l'ostéopathie crânienne, puis au massage chinois Tui Na An Mo, voire l'EMDR, et aujourd'hui lorsque je me coince j'oscille entre crac et la rééducation par la méthode Mézières. Récemment j'enchaînai un lumbago suivi de cruralgies dansant d'une jambe sur l'autre. Cette bascule instantanée des douleurs de l'aine droite et gauche justifia que je repasse une IRM, histoire de numéroter mes abattis.
Alors que les images d'il y a 25 ans montraient une hernie discale L5-S1 et trois disques écrabouillés, celle de la semaine dernière révèle que la hernie est rentrée (merci au Docteur Mussi qui me fit faire des exercices autodisciplinés pendant toutes ces années), mais que l'ensemble des disques lombaires sont pincés et en hyposignal sur la séquence sagittale T2 témoin d'une discopathie dégénérative étagée, signifiant que toute ma production discographique lombaire est raplapla. Mon kiné actuel m'annonce que lumbago, sciatiques et cruralgies sont des problèmes de jeunes et que cela passe en vieillissant, la bonne nouvelle ! Quant aux séances Mézières elles m'apprennent à respirer et à retrouver une posture qui devrait m'éviter tous les déboires dont je suis victime depuis 32 ans. J'aurais bien cité le nom de tous les praticiens qui m'ont aidé à vivre pendant tout ce temps-là, sans compter les prescriptions d'analgésiques et d'anti-inflammatoires, mais cela fait beaucoup de monde et je ne suis pas certain qu'ils aient l'envie ou les moyens de récupérer plus de patients qu'ils n'en ont déjà !
Si vous avez réussi à lire ce billet médical et paramédical jusqu'ici, je conseillerai simplement aux plus jeunes, qui se croient donc invincibles, de ne pas soulever de poids en torsion, de plier les genoux, de porter une gaine comme font les motards, d'éviter le métier de contorsionniste, de faire du sport mais sans jamais forcer et de vivre vieux pour apprécier le bien fondé de ces avertissements.

PSOAS, LE MUSCLE DIABOLIQUE
(2017)


33. Dites 33. 33 ans depuis le premier grand cri japonais ! 33 ans de lumbago. J'ai vu des médecins, des kinés, des ostéos, des réflexologues, des masseuses, des rebouteux, des sorcières, des acuponcteurs, des ophtalmos, des magnétiseurs, j'ai fait des radios, des IRM, de la gymnastique, du taï-chi, j'ai avalé des antalgiques, des anti-inflammatoires, des relaxants, lu des livres, fumé des pétards, changé de matelas, pris des vacances, tenté l'EMDR, je me suis allongé sur le dos... Avec le temps et mes exercices matin et soir j'ai résorbé la hernie discale, mais tous mes disques lombaires sont écrasés. On me dit pourtant que je ne fais pas le poids. J'ai maigri, me suis recoincé, regrossi, j'ai fait du yoyo, du vélo, de la marche à pied, mangé moins, mais rien n'y fait, devant la peur de la douleur je me mets en baïonnette, les jambes ne sont plus en face du tronc, rien de grave, juste impressionnant... On m'a parlé du "muscle poubelle", le psoas sur lequel viendraient se fixer les toxines à cause de la proximité des reins, mais il paraîtrait que c'est du flan. Ce serait simplement la proximité du colon. Si l'un ou l'autre s'enflamme, il y aurait contagion. Est-ce plus juste ? Je l'ignore. Le psoas part de la hanche, traverse l’abdomen et s’attache profondément sur les cinq vertèbres lombaires. Aïe ! Certains prétendent que le psoas réagit au stress émotionnel et aux peurs. Aux dernières informations, une position assise trop longue le raccourcirait et produirait cambrure et lumbago. Même origine pour le point de côté. Il faut donc l'étirer. Allongé, je laisse tomber ma jambe gauche en attrapant mon genou droit. Jusqu'ici j'avais évité les génuflexions. Je ne suis pas croyant. Peut-être que quelques prières à Cinq-lombaires auraient eu raison de ma récurrence ? Je respire, me redresse doucement, le soleil revient, maudit psoas !

JE NE SUIS PLUS MALADE (2020)


Il n'y a pas que le Covid-19. On meurt aussi d'autres causes, mais faute de tests on impute au virus maints départs précipités. Il y a plein d'autres petits bobos, mais les patients évitent les visites chez le médecin par crainte d'une éventuelle contagion dans la salle d'attente. Les hypocondriaques guérissent étonnamment vite ces temps-ci...
Mes amis le savent. Ma principale faiblesse est mon dos qui me rappelle à lui de temps en temps, au point que je suis obligé de le cajoler sans attendre les crises. Lorsque j'avais 18 ans, portant régulièrement les enceintes de 60 kg de ma sono pour jouer en concert, je me collais un tour de rein qui passait en trois jours. À 31 ans, dans ma cave, à la fin d'une séance d'enregistrement d'Un Drame Musical Instantané, j'ai voulu débrancher un câble en torsion et je me suis retrouvé à genoux avec un grand cri japonais dont je ne me suis jamais relevé complètement ! Depuis, j'ai vu trente-six praticiens (kinés, magnétiseurs, rebouteux, masseurs, ostéopathes, etc.) qui m'ont chaque fois sorti de là, mais je reste fragile. Ces derniers quinze ans je me reposais sur une masseuse chinoise pratiquant le tuin anmo, un ostéopathe virtuose et des gélules d'X-Prim. Bonne nouvelle pour les jeunes qui souffrent de ce genre de mal, je vais beaucoup mieux qu'il y a 36 ans ! Grâce aux exercices quotidiens suggérés par un étonnant médecin il y a belles lurettes, j'ai résorbé mon hernie discale, et grâce à la Sainte Trinité évoquée plus haut les lumbagos sont devenus très rares. Or, en cas de blocage pouvant arriver n'importe quand et n'importe comment, le confinement m'empêche de rencontrer mes deux sauveurs ou de prendre le médicament déconseillé dans l'éventualité où le virus frapperait à ma porte. Et bien voilà plus d'un mois que je me porte comme un charme. Évidemment je continue à pratiquer le sauna chaque matin, infrarouges qui chauffent mon corps à 67° ; je ne me suis jamais coincé après cette séance, toujours avant, ou parce que j'avais été extrêmement imprudent, c'est-à-dire totalement imbécile. Il n'empêche que depuis que je n'ai aucun moyen d'être soulagé en cas de coincette, je n'ai pas eu l'ombre d'une alerte. Bon d'accord, mon asthme s'est réveillé avec le printemps, mais je n'ai (hélas) besoin de personne pour le soigner !
Cela me rappelle une autre histoire. Je vivais dans le même immeuble qu'un ami docteur, qui est toujours mon ami et mon médecin traitant, mais j'ai déménagé. Du jour ou lendemain je n'étais plus malade. Cela m'aurait probablement trop ennuyé de traverser Paris pour le consulter alors que jusque là je n'avais qu'à grimper deux étages, et même en ascenseur, que mon inconscient hypocondriaque préférait m'épargner la moindre contrariété physique. À l'époque je n'étais hélas pas à l'abri de celles de l'âme, mais pour guérir je n'aurai à compter que sur moi, ce à quoi je m'emploierai ardemment.
Comme je partageais cette histoire avec d'autres proches, loin de leurs praticiens chéris, l'une me raconte qu'elle n'a plus mal au ventre, l'autre que sa poitrine ne l'oppresse plus depuis le début du confinement, etc. Ces améliorations considérables ne concernent hélas que notre condition physique, entretenue par la gymnastique et la marche à pied, mais n'empêchent pas les inquiétudes légitimes qui assaillent les uns et les autres sur l'avenir social et politique...

Illustration : ophtalmotrope de Ruette photographié lors de la création de La chambre de Swedenborg au MAMC de Strasbourg pendant l'exposition L'Europe des esprits avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö

mardi 26 mai 2020

Lysistrata [archives]


Articles des 1er juillet 2006 et 1er janvier 2016

En commentaire du billet d'hier 30 juin, la lectrice "Alibi à la une" écrivait :
"Alors ils s'y sont tous et toutes mis..."
toutes ??? je voudrais bien LES y voir !
Allez sans rancune (?) c'est partout les grandes absentes même si c'est la moitié de l'humanité. Je sais elles ressassent et ne prennent pas le pouvoir.
À qui la faute ?

Je commençai par répondre :
"Toutes" pas plus que "tous", mais c'est vrai, beaucoup moins. Toutes celles qui ont répondu "présente !", celles qui sont là, celles qu'on est allés chercher pour ne pas rester qu'entre hommes : quel ennui une fratrie de mecs, quelle obscénité ! Le jazz est un monde masculin où les femmes sont des emblèmes de publicité ou, au mieux, des égéries alcoolisées.
Heureusement celui de l'improvisation libre, des musiques barjos, est un peu plus ouvert, les filles y font leur place, pas facile. Les plus militantes ont d'abord revendiqué leur homosexualité, les plus ambitieuses rejetaient le féminisme pour être considérées à l'égal des hommes, les plus laborieuses se contentaient d'un strapontin...
Y a-t-il une expression féminine ? Je le crois. Leur sensibilité d'artiste ne s'exprime pas de la même manière. C'est moins tranché, arrondi aux entournures, c'est plus fin, parfois, comme chez les mecs pas trop machos, leur part de féminité s'exprimant plus ou moins librement...
C'est à ce moment-là que je choisis d'en faire le billet de ce matin, sachant bien que ce ne sera qu'une parole d'homme de plus, pas le choix cette fois !
Pour compléter le petit panorama rapide et réducteur, j'ajoute aux lignes précédentes que le monde de la musique classique, et, par extension, contemporaine, est tristement potache et réactionnaire, l'esprit de compétition qui y règne en fait une foire d'empoigne où les femmes n'ont à y gagner qu'une forme de contamination. La question des variétés se pose un peu moins, parce qu'on est en milieu populaire, l'enjeu n'est pas le même dans la chanson, l'arrogance porte un bémol à la boutonnière. On préfère y faire pousser des étoiles, quitte à mépriser là aussi le petit peuple des musiciens qui les accompagne, encore des mecs. Les musiques savantes, élitaires, sont chasse gardée, chasse à cour(re) ! On se plaît à croire qu'il y est question de pouvoir. Mais le pouvoir, c'est "pouvoir" faire, c'est le potentiel à créer, à diriger, à diriger sa vie, et malheureusement trop souvent celle des autres, et celle des femmes certainement.
Vaste sujet, "la moitié de l'humanité" ! Cela méritera qu'on y revienne, souvent ?! Alors autant commencer dès aujourd'hui. La parité me semble une mystification de plus, un truc en plumes inventé par les hommes pour que les femmes qui la ramènent leur ressemblent. Regardez Ségolène Royal sur les pas de Margaret Thatcher et Condolezza Rice, quelle horreur ! Il en est d'autres qui se battent avec plus de jugeotte, mais n'y a-t-il pas d'alternative à prendre le pouvoir en package avec la stupidité des mâles ? Faut-il qu'à leur tour les femmes nous gouvernent avec la même brutalité, carnage destructeur et suicidaire ? Au secours, Lysistrata (texte de la pièce d'Aristophane) ! Adolescent féministe et non-violent, j'avais trouvé géniale cette grève du sexe pour arrêter la guerre. Pourquoi les femmes qui y perdent leurs enfants, leurs frères, leur père et leur époux, ont-elles toujours été solidaires de ces bouchers sanguinaires ? Faut-il aller chercher quelque explication dans la biologie comme le fait le documentaire 1+1, une histoire naturelle du sexe (et dont j'eus la joie de composer la musique) ? Doit-on en passer par la barbarie ? Ou bien est-ce l'absurde qui nous gouverne ?
Ayant grandi dans les années 70 au milieu de femmes revendiquant l'émancipation féminine, la question n'a eu de cesse de me poursuivre. Sur les murs de la cuisine étaient épinglés des petits papiers découpés portant tous les slogans de l'époque, certains même ambigus : "Une femme sans homme, c'est comme un poisson sans bicyclette". J'aimais l'impossible. J'en rêve toujours. Attention à moi si, en discutant, j'accordais mal un adjectif, j'étais immédiatement repris et le e final était accentué avec sa liaison phonétique, appendice qui pour une fois dépassait du mot féminin. J'ai pris ainsi l'habitude d'accorder les fonctions, surtout en haut de l'échelle sociale, Madame la présidente, Madame la directrice, une écrivaine, etc.
Dans le Drame, nous n'avions qu'un tiers de musiciennes, cinq sur quinze, l'atmosphère y était tout de même plus digne, ça changeait des chambrées des autres orchestres. Dans le Journal des Allumés, chaque fois que nous le pouvons nous invitons ces dames au parloir, cette fois la harpiste Hélène Breschand, la compositrice et chef d'orchestre Sylvia Versini, les dessinatrices Chantal Montellier et Laurel (son blog). Nous le savons, c'est peu et ce n'est pas le reflet du monde réel, nous forçons les portes. Un seul des Cours du Temps fut consacré à une femme, la contrebassiste Joëlle Léandre, sa parole y est emblématique. Même si Valérie Crinière réalise le Journal (et pas seulement techniquement !), il n'y a que des hommes au comité de rédaction, et peu de femmes dirigent parmi les 42 labels de l'association. Notre trésorière, Françoise Bastianelli, en charge du label Émouvance, a redressé les comptes de l'assoc lorsque nous étions au plus mal. J'aurais pu écrire "au plus mâle" tant l'unisexicité peut être nauséabonde. Les femmes entre elles ne valent guère mieux, c'est pour cela que Lysistrata n'eut jamais gain de cause. Il faut la mixité, le partage des tâches, oui si c'est ensemble, pas de prérogatives ni de territoires réservés, l'échange est plus juste que le partage.
Je repense toujours aux derniers mots de L'innocente de Lucchino Visconti, son dernier film, quelque chose du genre : ''Pourquoi faut-il que, vous les hommes, vous nous portiez aux nues ou nous traitiez comme moins que rien ? "

AVEC "CHI-RAQ" SPIKE LEE RETROUVE LE TON DE SES DÉBUTS


Depuis que je connais Lysistrata je me suis toujours demandé pourquoi les femmes acceptaient la mort de leurs maris, fils, pères ou frères. Comment peuvent-elles être complices de la violence des hommes ? Quel pouvoir ont-elles oublié qui ne leur permettent pas d'enrayer la folie des brutes machistes qui ne trouvent jamais que la guerre pour (ne pas) régler leurs conflits ou asseoir leur emprise ? Est-ce que la mort est intrinsèquement liée au sexe ? Les explications psychanalytiques ne sont pas de mon ressort, mais Aristophane a su proposer une solution pacifique qui ne semble pas avoir convaincu puisque cela continue de plus belle !
Spike Lee s'empare donc de cette comédie pour dénoncer la violence qui s'exerce entre Afro-Américains. Il y a plus de morts à Chicago liés aux bagarres entre gangs qu'il n'y en eut en Iraq, d'où le surnom du quartier sud, contraction de Chicago et Irak. Comme dans la comédie grecque le réalisateur de Do The Right Thing, Mo Better Blues et Malcolm X emploie un langage direct qui sied à l'argot des rues, les acteurs s'exprimant en vers, rap nerveux de cette comédie musicale où l'on retrouve le ton de ses premiers films. Spike Lee n'évite pas quelques longueurs, mais le sujet est formidable et son adaptation parfaitement à propos.


Chi-Raq est un film militant à la portée populaire. Il devrait être projeté dans les quartiers, là où l'esprit de clan a remplacé la solidarité de classe. Le prêche du pasteur Michael Pfleger interprété par John Cusack est explicite, la misère entretenue par le capitalisme et le chômage poussent ces jeunes à s'entretuer, ce dont profitent les marchands d'armes soutenus par la NRA, la criminelle National Rifle Association. Samuel L. Jackson joue le rôle du chœur commentant les péripéties de cette bande de filles qui décident de faire la grève du sexe tant que leurs mecs utiliseront leurs armes. Elles s'opposent aux gangsters et à la police, à l'armée et à la résistance de leurs sœurs. Dans cette South Side Story Wesley Snipes et le rappeur Nick Cannon sont les chefs des Spartans et des Trojans, Teyonah Parris est Lysistrata, Angela Bassett est Helen et Dave Chapelle fait partie de la bande. La musique nerveuse porte le film, les couleurs éclatent sur l'écran, orange et violet représentant celles des deux gangs. Des vers scandés s'affichent parfois en infographie, plus agit-prop que clip-vidéo. Chi-Raq est à la fois drôle et sérieux, swing et sexy.
Mais est-ce que cela changera grand chose à la violence absurde, criminelle et suicidaire des hommes ? Cette brutalité mortifère reste pour moi un mystère. À moins qu'elle ne s'explique par l'intérêt des pouvoirs en place, et ce depuis des millénaires (Aristophane a écrit sa pièce cinq siècles avant J-C), à exciter les pauvres les uns contre les autres pour mieux les contrôler et les opprimer ? Cette culture de la guerre est-elle inhérente à l'espèce, le fruit d'un calcul cynique ou de l'inconséquence des chefs ? Peace and Love revendique Lysistrata et à sa suite le réalisateur Spike Lee, fatigué de voir sa communauté s'entretuer. C'est ce que je vous souhaite pour cette nouvelle année en cette période qui pue le sang et les larmes, l'exploitation et le profit, la manipulation et l'aveuglement.

jeudi 5 mars 2020

Roda-Gil rime avec utile, c'est si facile


Si j'aime la musique, une chanson c'est d'abord un texte. J'ai besoin de comprendre les paroles et que la musique l'exprime comme dans un film muet sans pour autant qu'elle soit illustrative. J'ai commencé par écrire des mots avant de jouer des notes. Je parlais anglais, je suis devenu le chanteur du groupe. Et puis très vite j'ai eu besoin de les envelopper avec des bruits bizarres. Mes premières chansons ont été enregistrées avec Un Drame Musical Instantané, mais mes préférées sont celles que j'ai écrites pour ma fille Elsa et qui n'ont jamais été publiées. Je suis égelement très heureux de notre adaptation de Crasse-Tignasse et surtout Carton réalisé avec Bernard Vitet qui avait un don fantastique pour les mettre en musique. Il avait un sens de l'harmonie exceptionnel alors que je m'occupais de l'orchestration. À la trompette et au bugle, Bernard avait enregistré pour Gainsbourg, Barbara, Montand, Bardot, tourné quatre ans avec Claude François et tant d'autres. Il prétendait avoir écrit le pont de My Way (Comme d'habitude) et se fichait totalement de ne pas l'avoir signée. Il disait de toute façon ne pas aimer cette chanson, même s'il aurait pu être châtelain. Jouer avec Colette Magny ou Brigitte Fontaine dressait un autre pont avec son côté free jazz, avec Parmegiani rappelait son passage au GRM. Je pense à lui chaque fois que je me remets à la chanson, un genre difficile parce qu'il est censé s'adresser à un plus large public. Les compositeurs contemporains ont rarement des textes aussi forts que ceux des paroliers de la chanson française. J'achète encore les disques de Camille, Brigitte Fontaine, Claire Diterzi, comme avant Noir Désir ou Bashung.
On l'appelait Roda, le film de Charlotte Silvera m'a donné envie de rendre hommage à cette chanson française qui nous lègue tant de standards. Les jazzmen ont fini par s'en apercevoir au lieu d'aller puiser exclusivement dans le répertoire américain. Pour convaincre, leurs instrumentaux doivent être dictés par les paroles, pensées sans être dites.


Étienne Roda-Gil, dont les 747 chansons ont toutes été interprétées, incarne l'ambiguïté de l'engagement politique et du désir de reconnaissance. Il se disait poète industriel, rêvait de détruire cette industrie qui le nourrissait. S'il a su séduire Julien Clerc, Claude François, Johnny Hallyday, Juliette Gréco, Vanessa Paradis, Barbara, Mort Schuman, France Gall, Angelo Branduardi, Alain Chamfort, Françoise Hardy, Christophe, Pascal Obispo, Sophie Marceau, Catherine Lara, Louis Bertignac, Astor Piazzola, Marianne Faithfull, Roger Waters, etc. Roda-Gil avait aussi écrit La Makhnovstchina dans le formidable disque situationniste Pour en finir avec le travail. Pas seulement Utile pour Julien Clerc, Alexandrie Alexandra pour Claude François, Le Lac Majeur pour Mort Shuman, Joe le taxi pour Vanessa Paradis...
Il était anarchiste, fidèle à ses parents qui avaient fui l'Espagne franquiste, à son père qui avait été militant libertaire de la CNT, commissaire général, membre de la colonne Durruti, puis maquisard français. Les Bérurier noir, Barikad, Serge Utgé-Royo ont aussi repris certaines de ses chansons. Marqué par mai 1968 alors qu'il avait 26 ans, il n'a jamais renié ses idées, les insinuant parfois dans un inconscient subversif, une abstraction suggestive... À condition de bien écouter ce que son romantisme d'écorché vif suggère... Roda-Gil disparut en 2004 à l'âge de 62 ans. Je l'ai toujours considéré avec une attention particulière, sachant que ses sous-entendus étaient à tiroirs. Le film de Charlotte Silvera, constitué d'un long entretien, de nombreux témoignages et d'extraits, lui rend un bel hommage, rappelant ce que notre culture lui doit, comme à Brel, Ferré, Brassens, Barbara...

→ Charlotte Silvera, On l'appelait Roda, DVD Doriane Films, 1h37 + bonus de 26 minutes, 15€, sortie le 4 mars

lundi 11 novembre 2019

Dans la terrible jungle


Dans la terrible jungle, le film d'Ombline Ley et Caroline Capelle est enfin sorti en DVD, de quoi vous réconcilier avec ce que l'on appelle documentaire, mais qui trop souvent ressemble à un reportage ou à de la radio filmée. Associant leurs talents réciproques, les deux jeunes réalisatrices nous offrent un film positif et foncièrement humain sur un sujet que d'autres auraient rendu larmoyant, explicatif ou condescendant. En cela elles me rappellent les fictions d'Aki Kaurismaki qui lui aussi porte ce rare regard poétique et bienveillant sur ses personnages en soignant ses décors, et puis Jacques Tati pour leur sens de l'observation. Ombline Ley et Caroline Capelle ont passé une semaine par mois pendant un an et demi à l'I.M.E. (Institut Médico-Éducatif) La Pépinière, centre fermé mais qui accueille des résidences d'artistes, où une dizaine d'adolescents handicapés, atteints entre autres de mal-voyance, sont devenus les héros d'un film réalisé "avec" eux et non "sur" eux. Si vous ne l'avez pas vu en salles, courez acheter ce DVD, comédie musicale pleine d'humour et de tendresse ! Il avait été soutenu par l'ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) dont le site propose extraits, teasers, dépliant et qui l'avaient porté au Festival de Cannes l'an passé. C'est d'ailleurs à l'ACID que je dois la "promotion" de mon film Le sniper, tourné à Sarajevo pendant le siège, il y a 25 ans ! Les deux réalisatrices font donc le tour de France avec leur film, tout en préparant la suite qui pourrait bien être une fiction documentaire d'anticipation sur des principes identiques, soit savoir capturer la fantaisie du réel...


Le DVD a l'avantage de présenter une collection de bonus à la hauteur du film. Leur entretien avec leur monteuse Céline Perreard est un petit bijou d'impertinence drôlatique et les teasers vont piocher dans des rushes que j'imagine imposantes. Les 5 épisodes de Duo Kor, avec ses percussions corporelles, révèlent l'humour pince-sans-rire d'Ombline Ley et son sens du rythme tandis que le précédent court métrage de Caroline Capelle, Et puis tout passe, possédait déjà la justesse de ses cadres et un humour délicat où le comique de répétition n'a rien de statique. On peut aussi télécharger un dossier pédagogique que je n'ai pas encore regardé. Je connaissais Caroline lorsqu'elle avait été l'assistante de Françoise Romand, cinéaste que j'admire au plus haut point pour sa manière d'assumer la mise en scène de ses documentaires. Toutes se moquent du cinéma-vérité, sachant que, dès que l'on pose une caméra ou que l'on effectue le moindre montage, la prétendue objectivité s'évanouit aussitôt. Autant assumer ses choix, en choisissant des cadres qui font sens, en travaillant le son avec le même soin que les images, et surtout en cherchant la complicité de celles et ceux qui sont filmés.
Montrer les paysages juste avant que les personnages entrent dans le champ valorise la nature qui entoure ces jeunes expérimentateurs qui semblent bénéficier d'un encadrement totalement à l'écoute de leurs angoisses. La musique constitue un exutoire exceptionnel, que ce soit en montant un groupe de rock épatant ou dans une danse époustouflante. Le texte au dos du boîtier résume parfaitement cette petite merveille aussi belle à regarder qu'à écouter, n'imposant aucune lecture par son absence de commentaire, fut-il même suggéré : "Dans la terrible jungle réunit tous les ingrédients d’un bon blockbuster d’auteur : un super héros, des cascades, un peu de sensualité mais pas trop, un jeune en fauteuil roulant turbo speed, des adolescents en ébullition, une fille populaire, un groupe de rock et quelques lapins pour les amateurs de nature... Normalement tout y est."

→ Ombline Ley et Caroline Capelle, Dans la terrible jungle, DVD ESC, 16,99€

jeudi 3 octobre 2019

Les clefs du coffre


Voilà cinq ans que je cherche les clefs du coffre-fort de l'ancien propriétaire. Comme je ne possède rien de précieux j'y avais entreposé ma collection numismatique, histoire de rêver à ce trésor amassé lorsque j'étais enfant ! Un jour que nous partions en vacances, Françoise, qui y avait momentanément déposé 2000 dollars, m'a demandé de cacher la clef dans un endroit moins évident. Rentrés, nous n'avons jamais retrouvé l'endroit astucieux où nous l'avions déplacée. J'ai cherché, cherché, repellé toute la maison... En vain.
L'été dernier, comme Françoise n'habitait plus là, j'ai fait découper la porte du coffre à la disqueuse par un serrurier pour lui rendre sa petite liasse de billets américains. Il y a quelques jours, comme je cherchais comment me vêtir pour ma performance de remix des vidéos de John Sanborn, j'enfilai la veste Roma peinte par Raymond Sarti que je n'avais pas mise depuis des années. Arrivé au Blackstar, qui depuis a hélas fermé ses portes, je range les clefs de la Kangoo dans une de ses poches et qu'est-ce que je trouve ? Deux exemplaires de la clef du coffre évidemment ! J'avais cherché dans tous mes vêtements, dans les placards, mais cette veste était accrochée bien visible dans le studio d'enregistrement avec d'autres tenues de scène historiques. Maintenant c'est trop tard. Le coffre-fort est défoncé. Les clefs ne servent plus à rien. La mise en scène a changé. Je laisse mes vieilles pièces de monnaie à l'intérieur. Le scénario s'est étoffé. Long John Silver n'a rien perdu au change.

mardi 18 juin 2019

Quel temps fera-t-il demain...


Lundi dernier l'empereur, sa femme et les petits princes sont venus chez moi pour me serrer la pince... Sauf qu'aucun d'eux ne se prend réellement au sérieux, ou plus exactement qu'Ella & Pitr forment un duo égalitaire qui ont fondu le style de chacun/e dans une signature commune à laquelle participent de temps en temps leurs deux jeunes enfants. Des affiches détourées et découpées comme jadis Ernest Pignon Ernest ils sont passés aux anamorphoses à la Georges Rousse avant de réaliser les plus grandes œuvres de la planète, peintures éphémères que l'on ne voit totalement que depuis l'espace ! Eux-mêmes utilisent un drone pour voir comment étaler les 1500 litres de peinture acrylique qu'ils pulvérisent en même temps que leur propre record, peignant la dernière en date sur le toit du Parc des Expositions à la Porte de Versailles, soit 25 000 mètres carrés. Elle représente une nouvelle géante, vieille dame pensive devant la futilité orgueilleuse des petites voitures roulant sure le Boulevard Périphérique parisien, un sac en plastique s'envolant polluer notre univers absurde... L'ont-ils appelé Quel temps fera-t-il demain... en référence au seul lien qui relie l'ensemble de ces automobilistes tournant en rond, les infos diffusées par FIP ?


J'étais donc tout heureux de leur montrer le bleu ciel sur lequel se détache maintenant Bientôt, le personnage qu'ils avaient peint tout en haut de ma façade. Leur empire n'est que celui de l'imagination et les deux petits princes facétieux étaient restés à Saint-Étienne où la famille Trapp des arts plastiques a élu domicile. Pour fêter leur venue à Bagnolet j'avais préparé un poulet à la grecque consistant à cuire au four cuisses et ailes immergées dans l'origan et le citron, recette familiale que je tiens de ma maman. Le dessert dont ils raffolent ne pouvait provenir que du plus célèbre glacier parisien auquel je suis maladivement abonné. Ils n'ont pourtant jamais encore travaillé sur ce support alors qu'ils préparent un nouvel emballage pour le chocolat stéphanois Weiss après le succulent blanc aux fruits rouges qu'ils ont orné d'un cœur qui s'envole !


Je ne pouvais partager les images d'Ella & Pitr avant la diffusion du reportage de TF1. Aussitôt l'embargo levé et lu le superbe article d'Emmanuelle Jardonnet dans le Monde dressant le portrait de ce couple d'artistes qu'on affuble "de rue", mais qui se moquent du street art comme jadis, disent-ils, le trio des Inconnus épinglaient le rap ! Cela n'empêche pas Loïc dit Pitr de m'indiquer le sulfureux Booba tandis que nous regardons les épatants clips d'OrelSan. Ella & Pitr critiquent essentiellement les fresques murales qui ne tiennent pas compte du contexte urbain... Leurs interventions tiennent toujours compte de l'espace social et géographique dans lequel se lovent leurs géants, souvent des laissés pour compte de notre société malade. Leurs personnages "énormissimes" n'étant pas visibles à l'œil nu le couple d'artistes prend de la hauteur sans en rajouter à la pollution visuelle qu'engendre entre autres la publicité. Entre ces encombrements et ceux des automobiles, véritable cancer de la ville, ils nous renvoient à notre condition humaine de fourmis dans l'immensité du cosmos, éphémérité n'empêchant pourtant pas le gâchis dont nous sommes les auteurs.


Comme on peut le voir dans le long métrage Baiser d'encre que leur avait consacré Françoise Romand et dont j'avais composé la partition sonore, l'univers pictural d'Ella & Pitr alimente leur quotidien autant que celui-ci les inspire. Leurs fantaisies narratives sont composées d'une vision critique du réel et d'une poésie de l'enfance qui s'interpénètrent au point de créer un réalisme poétique laissant deviner un imaginaire plus vrai que nature...

lundi 13 mai 2019

France Musique, un autodafé


Chaque fois que j'ai travaillé à France Musique ou France Culture comme producteur, j'ai repensé aux Propositions au directeur de la radio que Bertoldt Brecht rédigea le 25 décembre 1927. Il commence par "Vous devriez à mon avis essayer de faire de la radio quelque chose de vraiment démocratique" et termine par "il est absolument nécessaire que vous rendiez compte publiquement des sommes fantastiques qui sont absorbées par la radio, ainsi que de l'utilisation, jusqu'au dernier pfennig, de ces deniers publics." On se rendrait compte aujourd'hui que les coûts administratifs sont colossaux en regard du budget alloué à la création. D'ailleurs Brecht souligne les "honoraires minables et ridicules que l'on paie pour l'heure d'antenne à fins culturelles."
Près d'un siècle plus tard, rien n'a changé, la situation s'est même tragiquement aggravée. La direction de Radio France, pour faire des économies de bouts de chandelle, vient de supprimer les rares émissions de création de France Musique qui n'avaient pas encore été sabordées. Disparaissent ainsi Tapage Nocturne de Bruno Letort, À l'improviste d'Anne Montaron, Le Cri du Patchwork de Clément Lebrun, Ocora Couleurs du Monde de Françoise Degeorges, Le portrait contemporain d'Arnaud Merlin et l'on ne donne pas cher de la peau de L'expérimentale du GRM... Ce pourrait être une refonte des programmes, mais la chaîne s'orienterait vers la diffusion d'un flux de musique classique à partir de 23 heures, ne proposant aux amateurs de musiques contemporaines, musiques improvisées, musiques électroacoustiques, musiques du monde, etc. qu'un créneau de deux heures maximum le week-end, soit une sorte de cabine des Marx Brothers à la mode de chez nous qui ne savons même plus planter les choux. La place du direct ou des concerts, n'en parlons même pas ! Le fleuron de France Musique disparaîtrait d'un coup, si les auditeurs de ce service public ne se révoltent pas contre cette décision arbitraire totalement absurde et mortifère. Ce n'est même pas criminel, c'est suicidaire. Mon syntoniseur de modulation de fréquences évitait déjà les stations où la publicité pollue les émissions, il va se retrouver au grenier. J'imagine que les gestionnaires de Radio France bavent d'impatience pour franchir ce nouveau pas, afin de s'aligner derrière le formatage commercial de la FM passée aux mains des marchands. La logique voudrait même que, faute d'un Audimat catastrophique suite à toutes ces décisions aussi stupides que morbides, la radio de service public suive celle qui a valu aux aéroports, par exemple, d'être vendus au privé ! Si vous pensez que je fais de la parano ou que je nage en pleine science-fiction, regardez autour de vous la casse sociale et la désertification culturelle qui ne cesse de s'accroître.
Il est loin le temps où France Musique nous commandait des émissions de création de près de trois heures comme USA le complot ou La peur du vide ! J'ai même produit un direct quotidien de 20h à 20h30 sur France Culture intitulé Improvisation Mode d'emploi avec un musicien ou une musicienne différent/e chaque soir. Malgré cette peau de chagrin arrivée aujourd'hui à son ultime extrémité, les émissions À l'improviste, Ocora Couleurs du monde, Tapage nocturne, Le cri du patchwork, Le portrait contemporain ou L'expérimentale sont ce qui se fait de mieux sur la chaîne que l'on rebaptisera désormais France Mutique. Déjà Radio France ne voulait plus payer les musiciens qui venaient jouer en direct sous prétexte que cela leur faisait de la pub. Anne Montaron résistait, sinon je n'aurais jamais joué avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö à l'improviste...


J'imagine qu'une pétition va voir le jour pour tenter de sauver le service public au travers de ces émissions passionnantes, dernier maillon qui nous reliait à une chaîne dont les journées me semblent remplies par de la diffusion de disques de musique strictement classique avec des commentateurs lisant le dos des pochettes ou leurs petits livrets. Les émissions d'Anne Montaron, Françoise Degeorges, Bruno Letort, Clément Lebrun, Arnaud Merlin, etc. ouvraient des fenêtres sur le monde, un monde vivant. Je parle au passé, mais il ne tient qu'à vous qu'elles ne soient pas murées et qu'elles continuent à exister. J'irai même plus loin, faisons en sorte par notre engagement total que l'intelligence refasse surface et se répande comme une traînée de poudre... Radio France suivra ! La radio fait partie des médias extraordinaires qui donnent à rêver, vecteurs d'une reconstruction qu'il faut heureusement envisager après le massacre à l'œuvre aujourd'hui.
Ce ne sont pas simplement des émissions qui disparaissent, c'est un maillon d'une chaîne indissociable qui est brisé. Tout un secteur artistique est mis en danger par cet autodafé, depuis les auteurs, compositeurs, éditeurs, représentés par la SACEM jusqu'au public en passant par les interprètes, techniciens du son, journalistes, organisateurs de concerts, labels discographiques, disquaires, etc. Le compositeur Edgard Varèse écrivait : "le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir". C'est la musique vivante qui est attaquée par des irresponsables au salaire confortable. Il ne faut pas seulement réclamer le maintien de ces émissions, mais leur expansion, et, plus encore, la démission de ceux qui ont commis cet acte d'inculture d'une arrogance inimaginable.

N.B.: le concert "à l'improviste" de ce soir 19h30 se tient hors-les-murs au Théâtre de l'Alliance Française avec la performeuse Violaine Lochu (voix, accordéon) suivie du trio SatureDay avec Michael Nick (violon, composition), Yaping Wang (yangqin) et Diemo Schwarz (électronique)...

P.S.: Signez la pétition !

mercredi 1 mai 2019

Combat de fleurs un 1er mai


Voilà bien deux mois que j'ai planté le muguet de Maman dans un pot du jardin. Depuis, mes visiteurs sont chaque fois surpris qu'il ait déjà fleuri. Comme j'esquisse le sourire d'un garnement content de sa farce, ils comprennent la supercherie. Si j'avais trouvé un nain sur la terrasse de son appartement avant de le vendre, je l'aurais planté de l'autre côté, là où se reposent les faux canards de Jean-Claude, mais il n'y avait pas plus de nain que de beurre en branches. Les sampuru sont pour moi comme la nourriture des pensionnaires du Musée Grévin. Ils font partie d'un monde d'illusions aussi réelles que ce qu'il est entendu de considérer comme tel...


Regardez les grappes de fleurs du palmier que Lara m'avait offert il y a dix-huit ans. Elles ressemblent à des branchies d'aliens. Sont-elles plus réelles que la proliférante glycine que Françoise avait plantée il y a une dizaine d'années ou bien le tamaris qui date d'avant mon emménagement et qu'on avait cru mort ? La pousse des arbres relativise notre temps. Le gingko biloba offert par Sonia pour mes soixante ans prend tout le sien, il sera peut-être encore là quand il n'y aura plus personne. Celui d'Olivier a disparu avec les travaux des nouveaux propriétaires de sa maison. On voit de plus en plus de gingkos, alors que pendant longtemps je ne connaissais que ceux du Père Lachaise, près de Gambetta, sous les fenêtres de Marianne...


Je repense toujours au titre du roman de Christiane Rochefort, Encore heureux qu'on va vers l'été, parce que l'ambiance est plutôt morose, pour ne pas dire saumâtre. Je pourrais incriminer Macron et la bande de bandits qu'il entretient et qui le remercieront plus tard pour services rendus, mais cela ne va guère mieux de l'autre côté de la frontière, quel que soit l'horizon vers lequel on se tourne. Ils ont les mêmes maîtres. J'achèterai bien quelques brins aux gilets jaunes si j'en croise aujourd'hui, mais de savoir que cette crapule de Pétain a lancé cette mode en 1941 pour remplacer l'églantine rouge qui s'offrait jusque là pour la Fête Internationale des Travailleurs me gâche un peu le plaisir. Alors je combats la glycine qui a décidé d'étouffer mon églantier. Le complot prend racine ! Dix ans en arrière, il y avait encore du vrai muguet dans le jardin. Il n'a pas tenu. J'imagine que c'est ce qui finira par arriver, du moins quand reviendra le temps des cerises. Mais d'ici là ce sera Struggle for Life. Qui s'y frotte s'y pique, suggère le yucca. Les plantes ne sont pas plus gentilles entre elles que les humains. Elles font seulement moins de ravage parmi les autres espèces...

mercredi 17 avril 2019

Pianissimal


Bon je rabâche, mais je me sens toujours aussi incompétent pour évoquer les disques de pianistes. Déjà en solo c'est difficile, mais le trio piano-basse-batterie m'échappe le plus clair du temps. Peut-être est-ce le croisement du meuble bourgeois avec le swing du jazz que je n'assimile pas vraiment ? Pour les solos est-ce simplement parce que je conçois la musique d'abord comme un art d'équipe, le summum de la conversation où tout le monde parle en même temps tout en s'écoutant les uns les autres ? Il m'aura fallu aujourd'hui celui de Françoise Toullec pour que je me lance. Un hibou sur la corde rassemble des pièces conçues pour l'opus 102, un piano exceptionnel construit par Stephen Paulello, quatorze notes supplémentaires, une sixte dans le grave et une quarte dans l’aigu, encore plus surprenant que le Bösendorfer Impérial que nous avions l'habitude de réclamer à Radio France quand nous y faisions nos interventions hirsutes avec le Drame. Je triche aussi parce qu'il s'agit d'un piano préparé ou, plus exactement, d'un piano étendu. Le piano préparé est une perversion haute en couleurs me laissant souvent croire qu'il s'agit d'un ensemble de cordes et de percussions, un gamelan occidental entre les mains de quelque marionnettiste. Elliptique, Françoise Toullec tourne les pages d'une fiction abstraite. Pour honorer cet instrument grandiose elle a préféré ne pas lui greffer de vis, chevilles et d'autres petits objets iconoclastes ; si elle a surtout plongé dans son espace intérieur, elle l'a tout de même caressé, gratouillé, frappé avec des baguettes, et effleuré d'un archet électronique, l'e-Bow qui donne son titre à l'album. Au lieu des rythmes auxquels le piano préparé est habitué, elle a laissé résonner les cordes parallèles de l'opus 102 dans la lenteur, savourant chaque vibration en gourmette. J'ai enfilé mon maillot et j'ai plongé dans le son pour un bain de minuit à quatorze heure. Les autres n'y étaient pas.
Réveillé, j'ai remis les autres disques sur la platine. Guillaume de Chassy joue avec délicatesse les chansons de Barbara. Assumant son héritage hexagonal, lui aussi a pris là ses distances avec le jazz, n'en conservant que la souplesse de l'improvisation. Les compositeurs classiques ont d'ailleurs toujours usé de cette liberté. N'avez-vous jamais entendu les improvisations de Camille Saint-Saëns au Pianola sur Samson et Dalila ? Ou Granados ? Ou Mahler réduisant ses symphonies sur un Welte-Mignon ! Comme pour les standards de jazz qui sont en fait les chansons que chantaient leurs mamans aux futurs jazzmen virtuoses, de Chassy s'approprie celles de Barbara en les impressionnant début du XXe, pour un résultat sans âge, on dit "millésimé".
Le pianiste bulgare Mario Stantchev, dont j'avais apprécié son Jazz Before Jazz avec les œuvres Louis Moreau Gottschalk, conjugue le swing à tous les temps, échappant ainsi aux poncifs nord-américains. Les cinq autres pianistes qui s'empilent devant ma platine ont préféré s'adjoindre un bassiste et un batteur, c'est leur droit, mais franchement j'aurais préféré qu'ils composent des associations aux timbres moins convenus. Yaron Herman sautille avec grâce, accompagné par Sam Minae et Ziz Ravitz. Plus moderne, Stephan Oliva s'inspire toujours de son goût pour le cinématographe, mariant le jazz aux émotions qu'il procure. Peut-être de jouer avec les Américains Or Bareket et Leon Parker, Fred Nardin est plus classique et attendu. Même question avec Vincent Bourgeyx qui a passé trop de temps à New York et ne coïncide pas du tout avec mon "rêve cosmique", même à y rajouter un sax. Il y a des amateurs pour ce genre, heureusement pour eux, mais dès que cela ressemble à ce qu'on est susceptible d'entendre dans une boîte de jazz, ma tasse de thé déborde... Je préfère le Coréen Heo avec Alexis Coutureau et Kevin Lucchetti, c'est un peu plus bizarre, probablement dû aux éléments asiatiques qui fusionnent avec le jazz. La chanteuse Youn Sun Nah est venue soutenir son compatriote sur un titre. Il n'empêche que chaque fois je me souviens que Saint-Saëns avait ajouté les pianistes à son Carnaval des Animaux ! Il y en a que j'adore évidemment, on m'aura lu ailleurs, car ce n'est pas le piano qui m'ennuie, mais l'attribut pianistique. Je pense que cela me fait le même effet avec tous les instruments. Il n'y a qu'en art que j'apprécie les pervers.

→ Françoise Toullec, Un hibou sur la corde, cd Gazul Records, dist. Musea
→ Guillaume de Chassy, Pour Barbara, cd NoMadMusic, dist. Pias
→ Mario Stantchev, Musica Sin Fin, cd Cristal, dist. Believe Digital
→ Yaron Herman Trio, Songs of The Degrees, cd Blue Note, dist. Universal
→ Stephan Oliva / Sébastien Boisseau / Tom Rainey, Orbit, cd Yolk, dist. L'autre distribution
→ Fred Nardin Trio, Look Ahead, cd Naïve, dist. Believe
→ Vincent Bourgeyx, Cosmic Dream, cd Paris Jazz Underground, dist. L'autre distribution
→ Heo Trio, Sherpa, cd Cristal, dist. Sony Music

lundi 1 avril 2019

Le nouveau Blog d'Étienne Mineur


Le 4 août 2005 je mettais en ligne mon premier article de blog. Comme j'avais l'intention d'imaginer une œuvre artistique en m'appuyant sur ce nouveau mode d'expression, j'étais allé voir le graphiste Étienne Mineur qui publiait quotidiennement des choses passionnantes depuis le début de l'année. Mon ami m'aida à installer l'application DotClear que j'utilise toujours. Je fus instantanément happé par cette nouvelle addiction, le blog lui-même devenant au fil des années une de mes œuvres les plus importantes, totalisant plus de 4000 articles aujourd'hui !


De son côté, jusqu'en août 2012 Étienne Mineur s'appuya sur DotClear qu'il quitta après 1670 articles pour construire un nouveau blog d'Archives qu'il abandonna au bout d'un an. C'est donc avec surprise et ravissement que j'apprends qu'il remet le couvert avec une troisième mouture ! Cette fois le site d'Étienne rassemble son nouveau blog, un safari typographique à travers le monde où il photographie la signalétique urbaine sauvage (enseignes, graffitis, peinture murale, affiches, stickers…), un portfolio, des croquis et bientôt ses enthousiasmantes conférences filmées.


Lorsqu'on connaît l'entrain et la passion partagée généreusement de mon camarade on ne peut que se réjouir d'avoir à découvrir des merveilles dégottées par ce chercheur de trésors. Que ce soit pour sa fougue communicative et son insatiable appétit d'étonnements je me reconnais évidemment dans ce zébulon avec qui je commençai à travailler en 1995 sur le CD-Rom Au cirque avec Seurat chez Hyptique dont il était directeur artistique. Nous avons ensuite collaboré sur mon CD-Rom Carton, l'habillage télévisuel d'EuroPrix 98 à Vienne en Autriche, pour Gallimard avec Moebius le site Magado qui ne verra jamais le jour, La Maison Fantôme avec Sacha Gattino, la série Zéphyr des 5 Balloons et l'incroyable jeu World of Yo-Ho chez Volumique, les emballages des DVD de Françoise Romand, les pochettes et livrets de mes derniers disques (El Strøm et mon Centenaire), et pas mal d'autres projets...


Internet est devenue une encyclopédie vivante, une médiathèque tentaculaire, qu'il serait plus que regrettable, voire dangereux, de voir muselée, censurée, marchandisée par les gouvernements et leurs commanditaires sous les prétextes les plus fallacieux. Si les informations sont toujours à prendre avec des pincettes, cette règle vaut d'abord pour les organismes contrôlés par l'État et la presse traditionnelle qui ne s'est jamais privée de fake news et autres manipulations à des fins mercantiles ou politiques. Les blogueurs n'étant pour la plupart pas rémunérés pour leurs partages restent libres d'écrire ce qui leur chante...

vendredi 1 mars 2019

Chasseurs


Je me souviens de mon embarras il y a 16 ans lorsque Françoise m'avait raconté que son père était chasseur. En 1983, sur le disque Les bons contes font les bons amis d'Un Drame Musical Instantané, nous avions enregistré Ne pas être admiré, être cru qui était une pièce contre la chasse et Bernard Vitet en avait remis une couche avec Bonne Nouvelle en 1987. J'avais accompagné des chasseurs en Sologne pour en capter l'ambiance dans la forêt. Après avoir longtemps discuté avec mon ex-beau-père, qui est aussi pêcheur et cueilleur, ainsi que lu son livre Passion Chasse, ma critique était plus nuancée, même si la fréquentation des chasseurs ne m'est pas particulièrement agréable. Jean-Claude cachait d'ailleurs à ses camarades du Parti Communiste qu'il était chasseur et il évitait de parler du PCF à ses amis de la Fédération de Chasse. Je n'avais jamais rencontré personne qui connaissait aussi bien la nature. Comme j'apprécie toujours le gibier, la viande et le foie gras, il m'est difficile de rejeter les chasseurs, les éleveurs et les bouchers dont je paie les basses œuvres ! Contrairement aux végétariens et végans je n'ignore pas le cri de la carotte. Je pense sérieusement que les plantes communiquent entre elles et que nous ne connaissons rien de leur vie et de leur mort. J'avoue avoir même des doutes sur le fauteuil sur lequel je suis assis en train de taper ces lignes. Aucun mysticisme là-dedans, mais une interrogation fondamentale sur les atomes et leurs combinaisons, puisque rien ne se perd ni ne se crée.


En écoutant Chasseurs, l'œuvre radiophonique qu'Amandine Casadamont présentait mercredi soir au Musée de la Chasse et de la Nature en son spatialisé pour 20 haut-parleurs, j'étais rassuré d'entendre un autre son de cloche à la fin de la pièce après avoir été immergé pendant une heure dans une battue magnifiquement rendue. J'ai fondamentalement besoin de dialectique pour comprendre la moindre chose. Dans le cadre de la Saison France-Roumanie 2019 avec l'Institut français et l'Institut culturel roumain, elle a réalisé ce documentaire pour l’Atelier de Création Radiophonique et la nouvelle émission de France Culture, L’Expérience, enregistrant avec deux systèmes de prise de son, le premier, immersif, tenu par Bruno Mourlan, et un couple stéréo ou deux micros mono dont un canon qu'elle tenait au bout d'une perche pour avoir des sons de proximité. Elle a ensuite monté trois battues pour rendre cette impression étonnante d'y participer, du moins en auditeur libre ! Comme l'a souligné la sociologue Dana Diminescu à l'issue de l'avant première au Musée de la Chasse, Amandine a relevé les traces des chasseurs comme eux-mêmes le font avec les sangliers, les lynx ou les chacals. On suit ainsi les "respirations, marches à travers la neige et les feuilles, cris lancés dans l’écho des montagnes, coups de feu et feux de joie" dans cette Transylvanie, restée pays fantasmé dans l'obscurité de l'auditorium. En choisissant la voix enfantine d'India Hair pour traduire et accompagner les voix roumaines, Amandine indique le jeu puéril de cette ambiance virile. Parallèlement à ce que nous improvisons ensemble avec Harpon, les évocations radiophoniques d'Amandine Casadamont, que ce soit au Costa Rica avec les courriers de la drogue, à Fukushima en zone interdite, au Mexique sur le silence ou en Birmanie, abordent toujours des zones d'inconfort qui l'interrogent en nous entraînant avec elle.

Photos : Mirela Popa - Amandine Casadamont

Chasseurs, diffusion stéréophonique sur France Culture dimanche 3 mars 2019 à 23h
Le site de l'émission avec le podcast et plein de photos !

jeudi 28 février 2019

L’antisionisme est une opinion, pas un crime

Lettre ouverte - Tribune parue dans Libération le 28 février 2019 à 18:06
Pour les 400 signataires de ce texte, l’antisionisme est une pensée légitime contre la logique colonisatrice pratiquée par Israël. Le fait qu’il serve d’alibi aux antisémites ne justifie pas son interdiction.

L’antisionisme est une opinion, pas un crime

Monsieur le Président, vous avez récemment déclaré votre intention de criminaliser l’antisionisme. Vous avez fait cette déclaration après en avoir discuté au téléphone avec Benyamin Nétanyahou, juste avant de vous rendre au dîner du Crif.

Monsieur le Président, vous n’êtes pas sans savoir que la Constitution de la République énonce en son article 4 que «la loi garantit les expressions pluralistes des opinions.» Or, l’antisionisme est une opinion, un courant de pensée né parmi les juifs européens au moment où le nationalisme juif prenait son essor. Il s’oppose à l’idéologie sioniste qui préconisait (et préconise toujours) l’installation des juifs du monde en Palestine, aujourd’hui Israël.

L’argument essentiel de l’antisionisme était (et est toujours) que la Palestine n’a jamais été une terre vide d’habitants qu’un «peuple sans terre» serait libre de coloniser du fait de la promesse divine qui lui en aurait été donnée, mais un pays peuplé par des habitants bien réels pour lesquels le sionisme allait bientôt être synonyme d’exode, de spoliation et de négation de tous leurs droits. Les antisionistes étaient, et sont toujours, des anticolonialistes. Leur interdire de s’exprimer en prenant prétexte du fait que des racistes se servent de cette appellation pour camoufler leur antisémitisme, est absurde.

Monsieur le Président, nous tenons à ce que les Français juifs puissent rester en France, qu’ils s’y sentent en sécurité, et que leur liberté d’expression et de pensée y soit respectée dans sa pluralité. L’ignominie des actes antisémites qui se multiplient ravive le traumatisme et l’effroi de la violence inouïe dont leurs parents ont eu à souffrir de la part d’un Etat français et d’une société française qui ont largement collaboré avec leurs bourreaux. Nous attendons donc de vous que vous déployiez d’importants moyens d’éducation, et que les auteurs de ces actes soient sévèrement punis. Mais nous ne voulons certainement pas que vous livriez les juifs de France et leur mémoire à l’extrême droite israélienne, comme vous le faites en affichant ostensiblement votre proximité avec le sinistre «Bibi» et ses amis français.

C’est pourquoi nous tenons à vous faire savoir que nous sommes antisionistes, ou que certains de nos meilleurs amis se déclarent comme tels. Nous éprouvons du respect et de l’admiration pour ces militants des droits humains et du droit international qui, en France, en Israël et partout dans le monde, luttent courageusement et dénoncent les exactions intolérables que les sionistes les plus acharnés font subir aux Palestiniens. Beaucoup de ces militants se disent antisionistes car le sionisme a prouvé que lorsque sa logique colonisatrice est poussée à l’extrême, comme c’est le cas aujourd’hui, il n’est bon ni pour les juifs du monde, ni pour les Israéliens, ni pour les Palestiniens.

Monsieur le Président, nous sommes des citoyens français respectueux des lois de la République, mais si vous faites adopter une loi contre l’antisionisme, ou si vous adoptez officiellement une définition erronée de l’antisionisme qui permettrait de légiférer contre lui, sachez que nous enfreindrons cette loi inique par nos propos, par nos écrits, par nos œuvres artistiques et par nos actes de solidarité. Et si vous tenez à nous poursuivre, à nous faire taire, ou même à nous embastiller pour cela, eh bien, vous pourrez venir nous chercher.

Premiers signataires :
Gilbert Achcar universitaire
Gil Anidjar professeur
Ariella Azoulay universitaire
Taysir Batniji artiste plasticien
Sophie Bessis historienne
Jean-Jacques Birgé compositeur
Simone Bitton cinéaste
Laurent Bloch informaticien
Rony Brauman médecin
François Burgat politologue
Jean-Louis Comolli cinéaste
Sonia Dayan-Herzbrun sociologue
Ivar Ekeland universitaire
Mireille Fanon-Mendès France ex-experte ONU
Naomi Fink professeure agrégée d’hébreu
Jean-Michel Frodon critique et enseignant
Jean-Luc Godard cinéaste
Alain Gresh journaliste
Eric Hazan éditeur
Christiane Hessel militante et veuve de Stéphane Hessel
Nancy Huston écrivaine
Abdellatif Laâbi écrivain
Farouk Mardam-Bey éditeur
Gustave Massiah économiste
Anne-Marie Miéville cinéaste
Marie-José Mondzain philosophe
Ernest Pignon-Ernest artiste plasticien
Elias Sanbar écrivain, diplomate
Michèle Sibony enseignante retraitée
Eyal Sivan cinéaste
Elia Suleiman cinéaste
Françoise Vergès politologue.

Liste complète des signataires disponible sur : https://bit.ly/2BTE43k

vendredi 15 février 2019

Le son sur l'image (27) - Rien que du cinéma ! 3.6.2


Rien que du cinéma - 2

Depuis mes balbutiements à l’époque du light-show, j’ai toujours été inspiré par les montages photographiques. Je réalisai les partitions sonores de nombreux audiovisuels didactiques de Michel Séméniako et Marie-Jésus Diaz. C’est un plaisir de devoir produire du sens, de faire passer des intentions claires par la musique et les articulations qu’elle compose avec les images. Récemment, responsable des Soirées des Rencontres Internationales de la Photographie en Arles, grâce à Olivier Koechlin j’ai eu la joie de me confronter à nouveau au montage d’images fixes. En plein air, dans le Théâtre Antique ou devant les anciens entrepôts de la SNCF, Olivier projette des images de douze mètres sur douze montées sur ordinateur avec un logiciel de son invention, iSlide, qui permet de caler très facilement les photos sur la musique et réciproquement. Il s’agit alors de donner une unité à l’ensemble des images fixes que l’auteur a conçues individuellement et qu’il n’a jamais imaginées autrement que muettes. Le récit qui n’a jamais existé que dans l’intention ou l’inconscient de l’artiste doit être structuré, ce hors champ psychique doit apparaître comme un nouveau discours critique, le seul but étant de réussir à produire un spectacle qui fascine ou provoque les spectateurs réunis sous les étoiles. En général, j’essaye de ne pas zapper les séquences musicales pour éviter de souligner encore un peu plus le morcellement de ces montages photographiques souvent découpés en courts chapitres. Musiques préexistantes ou originales, je recherche ou compose des pièces qui se transforment et s’articulent sans coupure. Si je peux tout sonoriser avec une seule pièce, je suis aux anges. Parfois, un silence me permet d’en changer. Je recherche toujours l’unité, l’élément commun à toutes les images. Le reste est affaire de rythme. Si je ne réalise pas moi-même certains des montages, je cherche des illustrateurs sonores ou des compositeurs en adéquation avec les photographes, soit dans leur sensibilité partagée, soit dans la critique qu’ils suggèrent. Il m’arrive de construire un dispositif comme ce quiz où les musiques suggéraient le pays d’origine des estivants en maillots de bain de Paolo Verzone et Allessandro Albert. Parfois, je théâtralise, au sens dramatique du terme mes références restant toujours cinématographiques, tel reportage sur Tchernobyl, une assistante sociale chinoise, les inondations d’Arles ou un abri anti-atomique en Suisse… Parfois, je recherche des effets comiques comme pour les autoportraits de Martin Parr, ou un rythme comme pour la mode en Chine. Je me débrouille pour que puisse toujours s’exercer l’alternance tension-détente, pour surprendre quand cela est possible.


Pour la remise des prix, je suggère toujours un orchestre sur scène pour contrecarrer l’aspect guindé de ces festivités autoglorifiantes. J’arrive à l’imposer deux fois. En 2003, la soirée est chamboulée par le mouvement des intermittents auquel nous participons. Bernard est juste devant moi à la trompette et au piano, Didier Petit singe les simagrées du jury avec humour et violoncelle, Éric Échampard me fait oublier qu’il est batteur mais musicien. Nous improvisons sans aucune conduite pendant plus de trois heures. Après chaque intervention musicale, je n’ai que quelques secondes pour aller m’informer de la suite des événements et transmettre le message à mes trois camarades. Un orchestre d’improvisateurs est l’ensemble rêvé pour ponctuer et accompagner ce genre de festivité, capable de réagir au moindre accident ou changement de programme, redonnant vie à ce qui est compassé… Nous recommençons en juillet 2005, cette fois en trio, avec le clarinettiste basse Denis Colin et le guitariste Philippe Deschepper. Accompagnant la comédienne et chanteuse Élise Caron qui fait office de maîtresse de cérémonie, nous improvisons, même si j’ai préparé le déroulant de la soirée, attribuant une ambiance à chaque présentation des photographies des nominés selon leur caractère, affublé d’un thème la montée des marches et organisé des petits ensembles instrumentaux divers et variés.

Il y a peu, j’adorai imaginer la musique du film 1+1, une histoire naturelle du sexe de Pierre Morize . Comme c’est urgent, comme d’habitude, je choisis de travailler en improvisation, en me concentrant sur le sens du film, sur ce qui doit être compris ou suggéré. Je réunis un quatuor d’improvisateurs chevronnés et nous travaillons à l’écran pendant trois jours. Je regrette de n’avoir pu me mêler de la bande-son elle-même, tant le film est sensible et intelligent. Je livre néanmoins suffisamment de sons isolés pour sonoriser la partie dvd-rom de cette édition. C’est étonnant à quel point il est possible de changer le sens d’un film en y adjoignant telle ou telle musique. Pour Profession, femme de… de Françoise Romand, je considère son personnage, une agricultrice volontaire, secrétaire générale de la Confédération Paysanne, comme le héros positif d’un film soviétique des années 30 et compose une musique symphonique à la Prokofiev, dynamique et colorée. Pour son précédent film, sur l’adoption internationale, Si toi aussi tu m’abandonnes, j’improvise de grandes parties sur l’orgue de Sainte Elizabeth pour montrer la puissance de l’église, imite une vallenato colombienne pour rappeler les origines du personnage principal, détourne un module de notre site somnambules.net avec le violoncelle lyrique de Didier Petit ou retravaille les voix synchrones prises en reportage en les mélangeant à des cris d’hyènes pour la scène du cauchemar. Le moment où l’on trouve le traitement exact qui convient à chaque projet est des plus excitants.


En 1993, je suis retourné à la réalisation avec un épisode de la série Vis à Vis produite par Point du Jour. Il s’agit de faire dialoguer, pendant trois jours et en vidéo compressée, deux artistes à deux bouts de la planète (le premier est kabyle dans une Algérie où monte la tension, le second est un anglais, juif de surcroît, adopté par les zoulous dans une Afrique du Sud dont Mandela n’est pas encore président !), deux artistes qui résistent au pouvoir dominant par la culture et par leur art. Au bout de trois quarts d’heure, Idir et Johnny Clegg a capella glisse vers une sorte de film psychanalytique, où les deux chanteurs parlent de leurs mamans, et tandis que Idir joue de la guitare Clegg se met à danser zoulou au milieu de son salon. Surréaliste ! Je n’ai pas osé demander à Clegg de me fabriquer un arc vocal tel celui qu’il confectionna devant la caméra, après être allé cueillir un bambou au fond de son jardin. Je me serais bien vu jouer de son archet en transformant le son avec ma cavité buccale comme je le fais avec ma collection de guimbardes.

Quelques mois plus tard, je me retrouve à diriger une douzaine de courts-métrages de la série Sarajevo, a street under siege, toujours produits par Point du Jour, cette fois en coproduction avec la BBC et Saga. Mille obus par vingt-quatre heures, le plus grand dénuement, une expérience humaine hors du commun où règne une solidarité totale et absolue. Je me lave en crachant dans mes mains, m’endors en comptant les obus comme si c’était des moutons, une partition sublime qui me fait penser à Ionisation de Varèse, je n’ai jamais aussi bien dormi de ma vie. Le réveil est plus brutal, chaque matin vers cinq heures, je suis soulevé de mon lit par une énorme explosion. Revenu transformé, je n’ai plus peur de la mort, mais je mets un an à m’en remettre. Je filme en langue bosniaque sans comprendre immédiatement les réponses à mes questions. Nous sommes neuf réalisateurs à nous relayer toutes les trois semaines et à filmer la vie d’une rue au quotidien. Tournage le matin, montage l’après-midi dans les locaux de Saga, diffusion le soir par satellite après avoir emprunté Sniper Allée tous feux éteints, le pied au plancher, avec des malades qui nous canardent de chaque côté. Vingt millions de téléspectateurs chaque soir. Je filme un chirurgien à l’œuvre, un accordéoniste qui interprète Grana od bora, une famille qui se préoccupe de leurs animaux de compagnie mieux que d’elle-même, un sketch sur la cuisine de la pénurie, un herboriste au marché de Markala, une séance de cinéma où nous montrons nos films aux gens du quartier… Un de mes films est censuré, interdit d’antenne par la production, parce que j’y parle à la première personne : on voit de belles images esthétisantes des bâtiments grêlés par les éclats d’obus sur fond de ciel bleu tandis qu’on entend ma voix lisant une carte postale à ma compagne et à ma fille. J’y emploie des mots qui ne seront acceptables que deux semaines plus tard au Parlement Européen. Le dernier film que je tourne va faire le tour du monde, il s’agit du Sniper, deux minutes comme les cent vingt autres épisodes de la série. On y entend la voix de celui qui est visé et qui pense à voix haute tandis que l’on voit la cible dans la lunette du fusil du tchetnik. C’est un champ-contrechamp audio-visuel. Imaginez le geste de celui qui hésite entre tirer sur un enfant, sur un chien, une vieille femme, un bidon, pour montrer sa puissance, son pouvoir de vie et de mort, tandis que Feodor Atkine dit le texte que j’ai demandé d’écrire à Ademir Kenović, celui qu’il me racontait chaque soir dans la voiture sur Sniper Allée et que je n’ai jamais écouté. Car pour ma part, je rentrais le ventre en essayant de me prendre pour une feuille de papier à cigarette, imaginant donner moins de prises aux balles qui risquaient d’arriver de chaque côté.


« Je décide toujours avec soin comment, quand et où passer : près des bâtiments ou au milieu de la rue ? Je zigzague ? Je traverse vite ou lentement ? Je fais en sorte qu'on me voit le moins possible des collines qui sont beaucoup trop proches de nous et que personne n'aime plus regarder... Parfois en marchant j'essaie d'imaginer ce que c'est que d'être touché par un sniper... Est-ce qu'on peut sentir la balle vous transpercer le corps ? Est-ce que ça fait mal ou chaud ? Je me demande si je tomberai, si j'entendrai le sifflement de la balle avant qu'elle me touche... Ou après...? Quel bruit font les os en craquant ? Le cycliste qui s'est fait décapité par une mitrailleuse antiaérienne, a-t-il été conscient de quoi que ce soit ? Je continue de croire que je serai "juste" blessé, je ne pense jamais que je serai tué. Je me demande si j'aurai le temps de voir voler une partie de mon corps devant moi après avoir été touché ? Est-ce que ça produit une odeur, un goût ? À quoi pense l'homme qui se cache la tête derrière son journal en traversant là où tirent les snipers ? Je pense : ai-je peur ou suis-je seulement curieux parce que je déteste ignorer les choses qui me concernent ? Et puis je me demande pourquoi certains marchent sans rien comprendre, l'air hagard, pourquoi certains en protègent d'autres et pourquoi d'autres encore courent machinalement ? D'autres enfin essaient de vaincre leur peur en marmonnant des explications stupides... Parfois je pense à ceux qui tirent : comment choisissent-ils leurs victimes, homme ou chien, femme ou enfant, quelqu'un de jeune ou de célèbre, ou peut-être que c'est par la couleur de leurs vêtements ? Est-ce que le tireur est heureux quand il fait mouche ? Je pense souvent au mépris profond des habitants de Sarajevo pour ceux qui disent qu'ils ne savent pas qui et d'où l’on tire et pour tous ceux qui font semblant de les croire. Ils regardent simplement les futurs fascistes, autour d'eux, qui tirent sur leurs enfants...»

Après Alger, Johannesburg et Sarajevo, je refuse de m’envoler pour Belfast, et j’écris le scénario d’un long-métrage inspiré par un roman de Ramuz dont le sujet n’enchante personne, la fin du monde ! Je compose même la musique de L’astre avec Bernard Vitet, comme une préparation au tournage. Hanna Schygulla accepte de jouer le rôle de la récitante, je suis fasciné par certaines voix, Delphine Seyrig, Marlene Dietrich, Lauren Bacall, mais aussi Cocteau, Guitry, Godard, Lacan… Celle d’Hanna Schygulla me fait fondre. Phénomène historique, l’avance sur recettes ne m’est ni accordée ni refusée, deux fois de suite. Je perds courage et retourne à mes moutons, naturel pour un birgé !

Précédents chapitres :
Fruits de saison : La liberté de l’autodidacte / Déjà un siècle / Transmettre
I. Une histoire de l’audiovisuel : Hémiplégie / Avant le cinématographe / Invention du muet / Régression du parlant / La partition sonore
II. Design sonore : La technique pour pouvoir l’oublier / Discours de la méthode / La charte sonore / Expositions-spectacles / Au cirque avec Seurat / Casting / Musique originale ou préexistante / Bruitages et un peu de technique 1 / 2 / Le synchronisme accidentel / La musique interactive
III. Un drame musical instantané : Un drame musical instantané / Un collectif / Des films pour les aveugles 1 / 2 / L'image du son / La nouvelle musique du muet / Rien que du cinéma ! 1 / 2
IV. L'auteur multimédia (à suivre)

vendredi 4 janvier 2019

Nu Creative Methods au Souffle Continu


Durant plusieurs semaines j'ai cherché comment aborder la réédition en vinyle de l'album Nu Jungle Dances du duo Nu Creative Methods composé de Pierre Bastien et Bernard Pruvost. Je me souviens qu'en 1978 dans son grand studio de la rue Charles Weiss Bernard Vitet en avait un exemplaire avec un petit poisson au feutre noir naïvement ajouté au dos de la pochette déjà dessinée à la main. Il y avait probablement une connexion entre Bernard et Pierre, parce que l'ancien contrebassiste a toujours été un grand admirateur de mon ami trompettiste, évidemment, mais aussi parce que le disque La Guêpe de Bernard Vitet s'appuyait sur un texte de Francis Ponge qui était également l'auteur de My creative method. Si on ajoute qu'il avait fini par vendre sa trompette de poche sertie de fausses pierres précieuses à Don Cherry qui le tannait, celle qui avait appartenu à Joséphine Baker, et que Don avait signé un morceau intitulé Nu Creative Love, il y a des points de convergence certains, d'autant que de son côté Bernard aimait beaucoup Pierre. J'avais rencontré l'un et l'autre en 1976 à la clinique anti-psychiatrique de La Borde au sein du big band déjanté Opération Rhino plus ou moins dirigé par Jac Berrocal. J'écris "plus ou moins dirigé", car y régnait une douce folie libertaire en vogue à l'époque.


Cette gentille inclinaison pour les univers imaginaires brindezingues se retrouve dans la plongée ornithologique en jungle artificielle de Nu Creative Methods, enregistrée par Daniel Deshays, "chevalier des Palmes Académiques", et parue alors sur Davantage, label de Berrocal. Les deux compères, Bastien et Pruvost, s'y transforment en hommes-orchestres ou plutôt en animaux-forêt. Le capharnaüm instrumental listé au dos de la pochette n'est pas un inventaire à la Prévert car aucun raton-laveur n'y est soufflé ni joué, mais une panoplie de zoologues partis se tailler un chemin buissonnier dans la serre du jardin des Plantes. Leurs Nu Jungle Dances sont celles de deux gamins qui avancent méthodiquement à pas "contés" dans une bande dessinée comme ils avaient dû en dévorer dans les journaux à feuilletons hebdomadaires Tintin ou Spirou. En grandissant, Pierre Bastien passera à des jeux plus constructifs, délaissant les déguisements d'explorateur pour fabriquer des machines célibataires à base de Meccano et adopter la trompinette de Cherry et Vitet. Mais ça c'est une autre histoire !

→ Nu Creative Methods, Nu Jungle Dances, LP Le Souffle Continu, 20€
Jeudi 10 janvier à 18h30 Pierre Bastien retrouvera Dominique Grimaud, Françoise Crublé, Jacky Dupéty et Gilbert Artman pour fêter la réédition récente de leurs trois disques respectifs sur le label du Souffle Continu, à savoir Nu Creative Methods, Camizole et Lard Free... Dédicaces et concert improvisé !

jeudi 6 décembre 2018

On voudrait revivre ranime Manset


En 1980 avec le spectacle Rideau ! Un Drame Musical Instantané mettait en scène le discours de la méthode. Nous commencions par improviser derrière le rideau. Lorsqu'il s'ouvrait enfin, nous discutions entre nous comme si nous étions à la maison et décidions de réécouter ce que nous avions joué, cette fois à vue ! Le spectacle continuait sur le mode de l'analyse à bâtons rompus, nous faisant mutuellement écouter des œuvres que nous aimions, etc. Le public nous alpaguait de temps en temps. Samedi dernier j'ai eu l'immense plaisir d'assister au Théâtre d'Ivry au concert-spectacle de Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet construit sur des principes cousins, faisant exploser le cadre du concert et, par extension, du théâtre. Si j'avais adoré Blumen im Topf, le disque de Léopoldine H H, je ne m'attendais pas du tout à une mise en scène des chansons de Gérard Manset.


Léopoldine et Maxime y expriment leur admiration pour l'auteur de Animal on est mal, Il voyage en solitaire, Rouge-gorge, On ne tue pas son prochain, Y'a une route, sans céder au mythe un peu ridicule de l'artiste un poil paranoïaque. Leurs arrangements minimalistes mettent en valeur les mélodies et les passages théâtralisés lui taillent un costume à sa mesure. Il y a énormément d'humour dans leur manière conviviale de s'adresser au public, improvisant en fonction des réactions des spectateurs. Cette simplicité cache un vrai travail de réappropriation tant des chansons de Manset que de l'espace théâtral. Ils ont choisi à raison les tubes les plus connus et les plus réussis, car l'œuvre de l'auteur-compositeur-interprète recèle tout de même un paquet de textes ringards et de musiques basiques. Surtout ils savent en faire ressortir la magie, à la fois fragile et tendre, tragique et poétique, tout en restant eux-mêmes. En donnant le titre On voudrait revivre à leur spectacle de tréteaux ils redonnent une nouvelle jeunesse à ces chansons sans aucune nostalgie. Quelques notes de guitare, une basse, un clavier suffisent. Lorsqu'ils griffent le sol de charbon, des écorchures d'or fin brillent dans les ténèbres. Dans la mise en scène de Chloé Brugnon il y a même un rideau qui s'ouvre, se déplie comme un escargot, se replie, permettant apparitions et disparitions ! Avec l'album d'hommages Route Manset paru en 1996 (interprété par Murat, Bashung, Cabrel, Françoise Hardy, Cheb Mami, Brigitte Fontaine, Annegarn, Salif Keita...) c'est certainement ce que j'ai préféré de Manset, peut-être parce qu'il a besoin de se dévêtir des oripeaux du mythe pour que l'on profite de son art. Léopoldine et Maxime exposent une tendresse d'une rare sincérité, sans ne jamais en rajouter. Au contraire ils dépouillent, mettent à nu leurs émotions, bégaient et se reprennent, sachant que comme au cirque se planter et reprendre avec succès crée une complicité que le public recherche, loin des shows médiatiques désincarnés avec écrans géants. Musiciens et comédiens, ils jouent, comme des enfants, des enfants de Manset aussi, qui règlent leur conte avec les anciens...

Photos © Félix Taulelle

vendredi 30 novembre 2018

De l'improvisation libre des années 70...


Nous ne savions pas toujours jouer des instruments que l'on utilisait, mais le désir et la fougue suppléaient à nos incompétences. Je ressens cette excitante perversion productive à l'écoute du double vinyle du groupe Camizole publiée par Le Souffle Continu. En général les musiciens maîtrisent leur instrument, mais devant un autre, étranger à leur pratique, ils retrouvent l'innocence créative de l'enfance. Ainsi dans les années 70 Michel Portal qui aimait alors prendre tous les risques s'adjoignait des Jac Berrocal qui le mettaient en danger ou adorait que le trompettiste Bernard Vitet passe au violon que celui-ci jouait coincé entre les genoux comme un violoncelle. Dans ces cas-là, même si l'on fait ce qu'on peut, il en sort souvent des choses qu'aucun virtuose n'aurait osé produire, ce qui à mes oreilles est bien dommage. Les acquis finissent par formater les usages. Ainsi j'ai toujours aimé m'attaquer à des instruments dont j'ignore tout, oubliant leur histoire ou leur géographie, pour ne considérer que leur état, analysant leur constitution et les systèmes d'émission qui les caractérisent. Cette candeur rafraîchissante n'empêche pas de maîtriser ses principaux outils si on le souhaite. Je crois sincèrement être resté un virtuose des sons de synthèse, des ambiances narratives ou de la guimbarde, mais par exemple personne ne me propose jamais de tenir un pupitre de ce petit objet que trop de mes collègues pensent désuet !
L'absence de maîtrise ne génère pas que de l'inouï. Les fantasmes accompagnant certains instruments créent aussi des pastiches "corny" des plus amusants ou des plus instructifs, les acrobates en herbe révélant parfois l'essence-même d'une fanfare ou de quelque maniérisme pompier. Ces déviances délicieuses constituent les fondements d'un groupe comme Camizole. Le batteur Jean-Luc Dupéty souffle tuba et trompette. Le saxophoniste Jack Dupéty hautboïse et frappe. Le saxophoniste Françoise Crublé gratte. Peut-être que je me trompe et que c'est tout le contraire, ou que personne ne contrôle rien véritablement. Allez savoir ! Dominique Grimaud, que l'on retrouvera dans Vidéo-Aventures, joue du synthé, souffle et gratte comme tout le monde, et comme les autres il est autodidacte. Ces nouvelles musiques offrent à des néophytes la possibilité de créer qui leur était jusqu'ici interdite. L'improvisation totale permet de s'éclater ensemble, de vivre la musique sans contrainte, sans entrave, sans temps mort. Chacune des quatre faces enregistrées en 1977 se rapporte à un concert précis : au Théâtre municipal de Chartres dont ils sont originaires, au Festival de Canteloup, au Festival Dupon et ses Fantômes à Grenoble, à Romainville... Sur la dernière, à la Maison de la Radio, ils sont rejoints par la violoniste Catherine Lienhardt qui souffle tout autant, puis à Saint-Cloud par Christian Chanet éructant. Leurs improvisations ressemblent à de petites madeleines, souvenirs d'enfance qu'ils recrachent avec l'énergie d'une jeunesse toujours présente.
Sans remettre en cause leurs maladresses passionnément créatrices, nombreux des musiciens spontanéistes des années 70 auront du mal à évoluer avec le temps et disparaîtront de la scène musicale. C'est le cas de pas mal des artistes publiés par Le Souffle Continu, marqués par le sceau du free jazz, une appellation plus fantasmatique que réelle. Ils auront marqué une époque, mais les suivantes leur échapperont, faute de savoir s'adapter musicalement ou financièrement. Certains de leurs cadets reprendront brillamment le flambeau comme le duo Fabien Robbe et Jérôme Gloaguen, secondés par Julien Palomo, dont le CD Anima Animus vient de paraître. Le style d'improvisation s'est transformé en une sorte de répertoire, datant le travail à défaut de le millésimer. Je reconnais forcément ici et là les débuts d'Un Drame Musical Instantané. La trompette, l'ARP 2600, le foisonnement d'idées ne sont que quelques marqueurs. Mais quarante ans nous séparent. Heureusement les revivals permettent aux vieux nostalgiques et aux jeunes curieux de découvrir les années d'or de la seconde moitié du XXe siècle.
L'autre récent vinyle qui réunit Camizole et Lard Free est plus caricatural d'un free jazz à la française, héritier de mai 68 plus que de la révolte des Black Panthers. Aux quatre piliers de Camizole se sont joints le batteur Gilbert Artman, également au vibraphone et à l'orgue, et le sax baryton Philippe Rolliet qui joue aussi de la basse. Je fis moi-même quelques concerts au sein de Lard Free en 1974, en trio avec Gilbert et Richard Pinhas.
Quoi qu'il en soit le chat adore, il ronronne en écoutant ces disques libertaires, son choix allant clairement au récent Anima Animus sur lequel il a jeté son dévolu. Comme pour l'eau du robinet il préfère ce qui est frais du jour aux plats réchauffés. Alors Django, et la mémoire, tu t'en bats les oreilles ? Peut-être es-tu comme ces artistes qui vivent leur musique au jour le jour, lorsque leurs sons se substituent au dialogue ? Pourquoi me regardes-tu ainsi en miaulant avec cet air de connivence ? Ignores-tu que nous ne sommes tous que des agrégateurs de contenu et que nos échanges réfléchissent le monde bien au delà de la sphère musicale ? Pour une fois que c'est moi qui t'apprends quelque chose, ne me regarde pas avec ces yeux comme deux ronds de flan !

Camizole, 2 LP Le Souffle Continu, 24€
Camizole + Lard Free, LP Le Souffle Continu, 18€ (38€ avec le précédent)
Robbe Gloaguen, Anima Animus, CD MazetoSquare, 15€

mardi 27 novembre 2018

Souvenir de La Maison Rouge


En feuilletant l'ouvrage rétrospectif 2004-2018 de La Maison Rouge, j'ai la surprise de trouver notre photo en double page lorsqu'avec Vincent Segal nous avions imaginé une visite commentée en musique de l'exposition Vinyl, disques et pochettes d'artistes, de la collection Guy Schraenen. Il faut dire que la petite bible bleue fait tout de même 880 pages dont 736 illustrées ! Notre intervention du 21 mars 2010 est immortalisée ici devant le disque souple de Salvador Dali dont j'avais moi-même copie et que je fais tourner sur l'électrophone pendant que Vincent l'accompagne au violoncelle.


J'avais raconté ici notre petite aventure et Françoise Romand l'avait filmée de station en station.
La première partie (8'37) tourne autour de Christian Marclay, Helio Oiticica, Philip Glass, Laurie Anderson et je suis au Tenori-on...


Dans la seconde (5'46) je suis au Kaossilator et Martin Fournier nous prête sa voix pour Allen Ginsberg, mais nous continuons également avec Laurie Anderson, William Burroughs, John Giorno, Salvador Dali, Iannis Xenakis, Pierre Boulez...
Pour la troisième (9'00) Vincent joue aussi du tourne-disques et de ses keuss keuss en plus du violoncelle tandis que je passe à la flûte, au tourne-disques, au susu et à la varinette ! Comme le 33 tours d'Hélène Sage et Bernard Vitet, Supposons le problème résolu paru chez GRRR figurait dans le catalogue de l'exposition aux côtés de Rideau ! et À travail égal salaire égal nous nous arrêtons devant ceux d'Un Drame Musical Instantané ainsi que Michael Snow et Maurice Lemaître...


Filmé avec une HandyCam, le court-métrage rend bien l'ambiance de la performance qui dura près de deux heures. Nous avions exclu l'interprétation mémorable de 4'33 de John Cage qui se prêtait mal à une diffusion cinématographique et avions écourté nombre de stations. De même, nous ne nous sommes pas attardés sur les dizaines de pochettes que nous avons commentées en direct, préférant privilégier les séquences musicales. Pour rendre digeste la diffusion sur Internet, nous avions découpé le film de 23'23 en trois parties.

Sur la photo de Pauline Seckel parue sur l'ouvrage rétrospectif 2004-2018, on reconnaît Gary May venu nous écouter...

lundi 22 octobre 2018

À la découverte des Yatzkan


L'histoire est totalement différente, mais la démarche est la même. Parvenus à un âge où nos anciens nous quittent, il nous faut fouiller, remontant le temps comme s’il y avait dans les archives une clef d’accès à notre identité. J'ignorais les ascendances juives d'Anna-Celia, je la croyais anglaise, mais Kendall n'était que le nom de guerre de son père. En 1978 je faisais partie du jury qui l'a reçue à l'Idhec (l'ancêtre de La Femis) et je fus le responsable de la pédagogie de sa Promotion lors de l'année qui suivit. Le concours d'entrée exigeait de déceler les aptitudes créatrices des candidats. Nous ne nous sommes pas trompés.
Cette année j'ai découvert les archives familiales en haut de l'armoire dans la chambre de ma mère, j'ai constitué mon arbre généalogique et même séquencé mon génome. Je savais d'où je venais, mais j'ignorais maints détails. Les dossiers concernant la déportation de mon grand-père, l'évasion de mon père après les sévices subis par la Gestapo, les documents historiques concernant mes deux parents issus de la communauté juive d'Alsace m'ont poussé à creuser cette piste digne des meilleurs feuilletons.
De son côté, avec des outils similaires, Anna fit ce travail de deuil et de renaissance après la mort de sa mère. Il fallait trier, choisir quoi conserver, jeter, vendre, donner. Mais il était aussi nécessaire de lever certains dénis, contrebalancer le refus de se souvenir des aînés par l'étonnant champ de recherche que constitue Internet, avoir le courage de retourner là où les crimes avaient été commis. La caméra suit la réalisatrice dans son enquête jusqu'en Pologne où l'antisémitisme est toujours présent. Découvrant des Yatzkan survivants des massacres de 1941 perpétrés en Lituanie, et d’autres issus d’une autre branche ayant fui les pogromes de la fin du XIXe siècle et réfugiés aux États-Unis, Anna renoue avec eux et devient elle-même une Yatzkan, ajoutant le patronyme de sa mère au sien et devenant ainsi Anna-Célia Kendall-Yatzkan. À la suite, entre autres, de cinéastes d'origine juive, elle a recours à l’autodérision, une manière d'assumer la souffrance pour continuer d'avancer. Si Les Yatzkan est un film fondamentalement tendre, il peut être aussi drôle que passionnant. Je n'ai pu retenir mes larmes lorsque les cousins venus d'Europe, d'Amérique ou d'Afrique du Sud débarquent à l'aéroport, mais j'ai ri des petits poings rageurs d'Anna face à l'agressivité d'un rougeaud ou devant cette fille qui tente en vain de se débarrasser des affaires de sa mère lors d'un vide-grenier.


Adepte de l'auto-fiction comme Françoise Romand, Agnès Varda, Dominique Cabrera, Sophie Calle, Maïwenn, beaucoup de femmes, mais aussi Alain Cavalier, Nanni Moretti, Alejandro Jodorowsky et quelques autres, la cinéaste se met en scène et façonne le réel avec les ressources d'une fantaisie lui offrant de faire éclater la vérité de l'imaginaire. Elle plie et déplie les papiers qui se transforment en origamis ou en affiches géantes, photographies collées sur les lieux-mêmes où elles furent prises le siècle précédent. La langue yiddish devient le vecteur d'une histoire lituanienne qui a traversé les siècles et l'Europe. Lorsqu'elle n'arpente pas les rues ou les bois à la recherche des traces du drame, notre Kendall-Yatzkan est rivée à son ordinateur. Elle fait l'acquisition de documents rares sur eBay, retrouve les lieux sur Googgle, contacte les membres de sa famille perdue et retrouvée et se fait traduire mot à mot ce qu'elle ne comprend pas. Et l'inconscient fait son travail, car le non-dit est souvent explicite sous l'évocation poétique. Les artistes ont cette chance terrible de transposer et sublimer leurs émotions. La performance de sa cousine Doris avec le sang et le lait est d'autant plus poignante. Anna est une petite souris comme celles que dessine Art Spiegelman dans Maus. Elle est tenace, impertinente, amusée, rêveuse, et elle se sait maintenant faire partie de sa famille souris, les Yatzkan.

→ Anna-Célia Kendall-Yatzkan, Les Yatzkan, à 13h du 7 au 20 novembre (sauf le 13) et le 27 au cinéma Le Saint-André-des-Arts,
avec, à l'issue de chaque projection, la présence d'une personnalité (Doris Bloom ou d'autres Yatzkan telles que Diana Huidobro et Nathalie Weksler accompagnée de Jean-Gabriel Davis, l'historienne et chanteuse Éléonore Biezunski, les historiens Annette Wieviorka et Philippe Boukara, le psychanalyste Daniel Sibony, les sociologues Nathalie Heinich et Claudine Dardy, la psychologue clinicienne Yaelle Sibony-Malpertu, le professeur de yiddish Arnaud Bikard, les cinéastes Jérôme Prieur, Yves Jeuland, Dominique Cabrera, Amalia Escriva, Pauline Horowitz, Jacques Royer).

mercredi 17 octobre 2018

Bruno Billaudeau, électroacousticien en temps réel


Ce week-end j'ai arpenté les ateliers d'artistes de Montreuil qui avaient ouvert leurs portes. J'étais surtout intrigué d'aller écouter les instruments construits par Bruno Billaudeau qui les exposait au Théâtre Berthelot. J'ai d'abord imaginé la musique en regardant ses sculptures sonores, mais c'est seulement lors du concert que j'ai découvert ses improvisations électro-acoustiques. Les micros contact captent le son de la matière qu'il excite de différentes manières, avec archet, mailloches, pincements, etc., mais il utilise également des micros magnétiques et des capteurs piézzo comme sur une guitare électrique. Les noms de ses instruments fabriqués avec des matériaux recyclés suggèrent leur sonorité : totem de scies, celloharpa, guitaressort, harpependulair, sciegong... Ne pas croire que c'est un Indien qui joue roots sous prétexte que le bois et le métal rappellent leur passé d'objets d'usage. Billaudeau traite ses sons avec l'informatique de Live Ableton et Max MSP. Ce jour-là il avait également apporté ses Boîtes bleues, petites valises de circuits électroniques éclairés par des diodes : la Spring Suitcase, la Clock Writer Box, l’Electro Box, la BipBip Box ! Je ne pouvais pas rester pour les concerts suivants, mais j'aurais été intéressé de l'écouter jouer avec d'autres improvisateurs, car les sons de sa démonstration en forme de show-case étaient vraiment très intéressants, envahissant l'espace en privilégiant la profondeur... Or souvent les nouveaux luthiers ont du mal à prendre du recul et à pervertir leurs instruments comme savent le faire les compositeurs. Il existe des exemples fameux comme celui de Harry Partch qui inventa des instruments aptes à jouer ce dont il rêvait. Il me semble ainsi nécessaire que l'idée précède le style...
J'ai la chance d'avoir conservé quelques uns des instruments inventés par mon camarade Bernard Vitet : frein (contrebasse à tension variable) et alto à frets en laiton et plexiglas, flûtes en PVC et plexi, trompes, trompettes à anche, cloches tubulaires, pots de fleurs accordés, etc. Si Françoise Achard a pu sauver le célèbre Dragon (balafon géant), les autres ont probablement disparu de son ancien domicile avec le reste de ses souvenirs... Je regrette en particulier l'incroyable pyrophone (orgue à feu) et les instruments qu'il avait fabriqués pour Georges Aperghis comme la vielle à roue qu'on actionnait en poussant le caddy qui l'abritait ! Je possède également des flûtes construites par Nicolas Bras, une crakle box d'Éric Vernhes. Éric m'a également programmé un synthétiseur perso, le JJB64, et Antoine Schmitt la Mascarade Machine. La Pâte à Son et Fluxtune conçus avec Frédéric Durieu ne fonctionnent hélas plus que sur de très vieilles machines. Alors je dévie de leur fonction originelle quelques applications que les Inéditeurs ont conçues pour iPad comme la Machine à rêves de Leonardo da Vinci et DigDeep...
Mais les pièces de Billaudeau sont vraiment très belles. Il est seulement dommage que toute cette lutherie originale reste toujours à l'état de prototype et que seuls soient reproduits des instruments dont le marché pense pouvoir tirer un substantiel profit, ce qui n'est pas toujours le cas, les plus délirants disparaissant évidemment très vite...

mardi 9 octobre 2018

Quand c’est cassé c’est cassé


Il ne reste plus qu'à recevoir la confirmation du notaire pour valider notre divorce. C'est mon deuxième. Je me suis chaque fois marié pour des raisons techniques et qui ne m'incombaient pas directement. L'amour n'a rien à y faire, même si j'étais follement amoureux des deux femmes en question. Le mariage n'est que l'assentiment de la société, administratif et dans le regard des autres, la famille, les amis, les collègues, cela dépend des milieux. Plus le mariage est simple, plus le divorce le sera. S'il a lieu, ce n'est heureusement pas obligatoire, qu'on me comprenne. J'envisage pourtant toujours la rupture au début de chaque association, qu'elle soit amoureuse ou professionnelle. Si cela craque, tout est réglé sans trop de chamailleries. Je crains que les jeunes gens qui dépensent des fortunes pour leur mariage n'aient pas fini de payer leur emprunt avant de se séparer ! Mes deux divorces se sont donc passés à l'amiable, formule simplifiée comme on l'appelle aujourd'hui, 960 euros le menu pour deux personnes, service compris. Ce n'est pas donné, mais ce n'est pas une catastrophe. Si c'en est une, ce n'est pas là qu'elle se situe. J'ai vécu treize ans avec la mère de ma fille, plus de quinze avec Françoise, longtemps parfois avec d'autres, avant et entre temps.
Après quelques semaines plutôt déstabilisantes, j'ai tranquillement accepté mon sort et envisagé une vie nouvelle. Pour me consoler, ma fille m'a dit que j'allais rajeunir et perdre quelques mauvaises habitudes. J'ai en effet changé de régime, perdu les six kilos qui me transformaient en homme enceint, marché tous les matins à jeun, je suis sorti autant que possible. J'ai d'abord regardé les filles comme un ivrogne qui suit des yeux la bouteille qui passe dans un restaurant. J'ai testé sans succès les sites de rencontres pendant un mois avant de m'en désinscrire, mais je pourrais écrire une thèse sur le sujet. J'y reviendrai ici certainement, cela en dit long sur l'évolution de la société.
Il vaut mieux retrouver son calme. Django et Oulala n'ont jamais été aussi câlins. Les amis sont adorables. C'est une question de rythme. Au jeu des chaises musicales chaque chose retrouve sa place. Le romantisme fleur bleue oblige à ne pas s'installer dans un confort célibataire que le conflit bienveillant du couple bouscule heureusement. Celles et ceux qui tiennent à nous émettent des critiques fondamentalement positives. Le collectif est tellement plus marrant que le solo, exercice bien pâlichon en regard des modes associatifs. On privilégiera la dialectique. Le fatalisme, n'empêchant nullement mes facultés de résistance et de révolte permanentes (qui n'ont rien à voir avec ma situation sentimentale à laquelle je ne fais aucune allusion pour une fois dans ce billet), m'a dicté une petite samba le jour où j'ai cassé un objet auquel je tenais. Il n'y a que dans les films de Cocteau que l'on peut remonter le temps...

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Y a pas moyen
D’rembobiner
Pour recoller
Les sentiments

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Y a plus qu'à vivre
Au jour le jour
Car c'est l’amour
Qui nous rend ivre

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Vous entendez les maracas ?

mercredi 5 septembre 2018

La flamme retrouvée


En vérité j'avais froid. La mise en ligne d'albums inédits sur Bandcamp m'avait vissé sur mon fauteuil face au jardin tout l'après-midi. Le matin j'avais fait des courses chez les Coréens de l'Opéra, moins chers que leurs collègues japonais. Calamars et poulpe crus marinés dans une sauce pimentée à se damner, kimbap, ozousai, ail noir, papatto furi furi, champignons nametake, salades d'algues, moutarde extra-forte à réveiller un mort, sauce de soja au kombu, crème de sésame, etc. Je commence par K-Mart pour les produits frais du traiteur et je termine chez ACE qui ne propose pas le même assortiment de sauces et d'assaisonnement pour le riz.
Après avoir donc mis en ligne les chefs d'œuvre classiques inédits interprétés au piano par la jeune Brigitte Vée, les Chansons imprévisbles en duo avec Birgitte Lyregaard et le trio avec l'accordéoniste Pascal Contet et le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang, j'ai commencé à frissonner (de l'anglicisme free sons). Ce week-end j'avais fait de même pour le premier volume d'Un coup de dés jamais n'abolira le hasard avec le chanteur-cornettiste Médéric Collignon et le guitariste Julien Desprez, le trio original d'Un Drame Musical Instantané de 1984 avec le trompettiste Bernard Vitet et le guitariste Francis Gorgé, ainsi que la pièce de théâtre musical Un théâtre de dernier ordre en quartet avec la chanteuse Françoise Achard sur un texte du cinéaste Josef von Sternberg. C'est du boulot, mais cela me change de la promo de mon Centenaire !
J'avais préparé le feu début juin lorsqu'il faisait froid et la canicule l'avait laissé en plan. Le ramoneur était même passé entre temps. Brûler des cageots en guise de petit bois entartre considérablement les parois de la cheminée d'un résidus gras dangereusement inflammable. C'est un peu comme avec les éclairages du jardin, j'ai tendance à l'allumer surtout lorsque je reçois des visiteurs. J'appelle cela "mettre le jet d'eau" en référence au film Mon oncle de Jacques Tati. C'est idiot si je dois attraper froid, d'autant que je n'ai pas encore repris ma cure quotidienne de CitroPlus, quinze gouttes d'extrait de pépins de pamplemousse qui évitent en amont rhumes et angines. Deux bûches ainsi suffisent pour me réchauffer plusieurs heures jusqu'à mon départ pour le concert solo de Roberto Negro à l'Ermitage.


Alors que l'enregistrement de l'album est très délicat, la scène renvoie une prestation musclée, deux faces d'un même projet qui se complètent admirablement. De plus, la création visuelle d'Alessandro Vuillermin souligne la forme spectaculaire par des projections et une scénographie lumineuse. C'est toujours agréable lorsque des musiciens s'en préoccupent ! Le piano préparé et les effets électroniques y trouvent un écho évident.

vendredi 22 juin 2018

CINÉ-ROMAND, happening cinématographique ce soir à Bagnolet


Dix ans après l'évènement qui avait donné lieu à un DVD, Françoise Romand reprend son happening cinématographique, CINÉ-ROMAND, cette fois autour du Cin'Hoche à Bagnolet et dans une dizaine d'appartements où les films de la cinéaste s'enchaînent. Les spectateurs accompagnés d'anges déambulent dans le centre de Bagnolet pour assister subrepticement aux projections des films en situation chez les voisins qui jouent là du théâtre documentaire… C'est un évènement rare, c'est gratuit et c'est plein de fantaisie.

La bande-annonce du DVD :


Jeu de piste avec la complicité des voisins, chez eux, entre fiction et réalité. Le spectateur se perd dans un labyrinthe de ruelles en passant par des appartements aux portes entrouvertes où il surprend des scènes de la vie quotidienne avec la télé diffusant en boucle les films de Françoise Romand. À partir de son travail de réalisatrice, l'artiste génère une création à la croisée du théâtre documentaire et du cinéma. L'ensemble réfléchit la fantaisie et la profondeur de son œuvre avec humour et générosité. Un long métrage de fiction est projeté au Cin'Hoche, un autre dans une maison en face de la médiathèque, des films documentaires, des petits sujets impertinents un peu partout...

La bande-annonce d'un précédent Ciné-Romand :



L'entretien de lundi dernier sur Radio Aligre avec Géraldine Cance

→ Dernières inscriptions sur alibifilms@gmail.com
→ Rendez-vous au Cin'Hoche de Bagnolet ce vendredi 22 juin 2018 à partir de 18h30
Site de Françoise Romand
→ Articles sur les précédents Ciné-Romand :
en 2007 : Façon Gala 1 /Façon Gala 2 (qui reconnaîtrez-vous sur mes photos riquiqui ?)
en 2008 : à la Bellevilloise / Une traversée du miroir / Le film (illustrés des magnifiques photos d'Aldo Sperber comme celle d'en haut)
en 2009 : Le DVD (design graphique de Claire et Étienne Mineur) / Le site (design graphique de Caroline Capelle) / Sur Univers-Ciné

jeudi 3 mai 2018

Police, zone de non-droit


J'ai croisé hier soir un jeune musicien qui n'avait pu honorer son concert et pour cause. Il était juste allé avec sa mère et une copine participer au défilé du 1er mai. Les Robocops et autres tortues Ninja avaient encerclé un groupe de 200 manifestants qui n'avaient rien à voir avec les black blocs. Ceux qui en faisaient réellement partie avaient été arrêtés bien plus tôt. De cette nasse les nervis ont sélectionné au hasard la moitié d'entre eux, pratiquement autant de filles que de garçons. La plupart sont mineurs. S'en sont suivies 24 heures de garde à vue pour ces jeunes dont le seul crime était d'avoir manifesté dans le calme le jour de la fête du travail. Délit de manifestation, cousin du délit d'opinion dont avait été victime Françoise il y a quelque temps, forcée d'arracher ses auto-collants de la France Insoumise par les uniformes.
Au commissariat on leur raconte qu'ils ont l'obligation de donner le code-pin de leur portable. C'est pourtant contraire à la loi. Les portables sont la principale source des inculpations. On leur explique que la CNIL c'est pour l'extérieur, à l'intérieur du commissariat cela n'existe pas ! On prélève leurs empreintes et leur ADN. À une fille qui résiste un gentil policier lui dit que c'est comme une sucette. Celui qui joue le rôle du "good cop" offre des cigarettes, histoire de récupérer l'ADN des récalcitrants. Parfois ce serait avec les couverts ou le verre de l'unique repas qui leur est servi. Cela semble étrange techniquement, mais toutes les suspicions sont imaginables vu ce qui se pratique là hors la loi.
Dans le premier commissariat ils sont une vingtaine de jeunes dans la cage. Ensuite dispersés, dans le second ils ont droit à une cellule seul. Un banc et un wc impraticable. Cinq fouilles dont une totalement nu. À la cinquième les pandores sont tout contents de trouver une allumette au fond d'une poche. Lorsque l'unique coup de téléphone auquel les boucs émissaires ont droit tombe sur un répondeur, le message expéditif que laisse le flic a tout pour inquiéter les parents qui n'ont aucun moyen de savoir où sont leurs enfants. Les questions portent sur les black blocs, mais aussi sur leurs raisons de manifester. On leur raconte n'importe quoi. Comme les gosses n'y connaissent rien, on leur fournit un avocat commis d'office. A. me confie que l'impression la plus traumatisante est de pouvoir être privé de liberté et de se voir disparaître de la circulation en un claquement de doigt. Heureusement nous ne sommes ni à Santiago ni au Brésil, mais les références sont sues. Si aujourd'hui on ne dénonce pas les pratiques hors-la-loi de la police et les pantalonnades humiliantes, on peut imaginer les magouilles, mensonges, bidonnages et abus tragiques que l'avenir réserve. Nous glissons doucement vers une dictature où la démocratie autoritaire n'aura même plus besoin de faire semblant.
Mais tout va bien, bonnes gens, dormez tranquilles !

Photo de Michel Polizzi, ancien camarade du Lycée Claude Bernard à Paris

lundi 9 avril 2018

Les mystères d'Agatha Christie au cinéma


Il est tard. Si je regarde encore un film, je me coucherai vers une heure du matin. Cela fera quatre ou cinq heures de sommeil, ce n'est pas si mal pour un petit dormeur. Alors je choisis quelque chose de facile. Carlotta m'a envoyé quatre films réalisés d'après Agatha Christie qui sortent en salles dans des versions restaurées inédites. J'ai sauté Le crime de l'Orient Express de Sidney Lumet (1974) parce que j'avais regardé le remake de Kenneth Branagh il y a peu de temps et que je pense bien me souvenir de l'original avec Albert Finney dans le rôle d'Hercule Poirot.
Dans Mort sur le Nil de John Guillermin (1978) et Meurtre au soleil de Guy Hamilton (1981) Peter Ustinov avait repris le rôle du détective belge. Je suis sidéré par les décors naturels de l'Égypte ancienne, vierges de toute trace touristique, superbement photographiées par Jack Cardiff. Lors de ma propre croisière sur le Nil il y a une vingtaine d'années une enseigne MacDo défigurait déjà Louxor. Mais c'était vingt-cinq ans plus tard. On a tout fichu en l'air en si peu de temps ! Je m'étais servi des pistes audio du film que j'y avais tourné pour la bande-son du CD-Rom Sethi et la couronne d'Égypte. À la même époque, Françoise avait réalisé un feuilleton documentaire de huit fois 26 minutes pour France 3 intitulé Croisière sur le Nil dans son style habituel, plein de fantaisie.


Dans les quatre longs métrages, la première heure de chaque film est consacré à la présentation des personnages, sachant que le meurtrier est toujours le plus improbable. La règle des "dix petits nègres" se retrouve presque toujours. Les ressorts de l'intrigue sont le point faible de tous les auteurs de romans policiers dont on finit par comprendre la démarche systématique, si l'on en lit suffisamment. Les mobiles du crime sont ici la vengeance ou l'appât du gain, mais chaque protagoniste est successivement suspecté jusqu'au coup de théâtre final.
Le quatrième film, Le miroir se brisa de Guy Hamilton (1980), met en scène la détective amateur Miss Marple jouée par Angela Lansbury, future héroïne d'Arabesque, entourée d'Elizabeth Taylor, Geraldine Chaplin, Tony Curtis, Rock Hudson et Kim Novak. La distribution est toujours étoilée, Lauren Bacall, Ingrid Bergman, Jacqueline Bisset, Jean-Pierre Cassel, Sean Connery, Anthony Perkins, Vanessa Redgrave, Richard Widmark, Michael York dans l'Orient Express, Jane Birkin, Bette Davis, Mia Farrow, David Niven, Maggie Smith sur le Nil, James Mason, Diana Rigg, encore Birkin et Smith au soleil, etc. L'intrigue se déroule cette fois dans un cottage anglais parmi des gens du cinéma, tandis que Meurtre au soleil a pour cadre une île au large de la Yougoslavie. Dans tous les cas j'ai passé une très agréable fin de soirée.

jeudi 22 mars 2018

José Maria Berzosa, cinéaste insolent et baroque


Il y a des aberrations flagrantes dans la production DVD, mais avant tout dans le travail que devrait réaliser l'INA pour diffuser son immense patrimoine vidéographique. Que dis-je en employant le singulier possessif, car, service public, c'est de "notre" patrimoine dont il est question ! Ainsi les films de José Maria Berzosa sont presque invisibles alors qu'ils sont d'une profonde originalité. La seule filmographie accessible, à moitié complète puisqu'on n'y trouve répertoriées qu'une cinquantaine d'œuvres, vient du Festival Punto da Vista qui s'est tenue récemment en Navarre. Je le salue une fois de plus au lendemain de sa mort en me rendant compte de l'influence majeure qu'il exerça sur les œuvres de Françoise qui fut pendant dix ans sa première assistante !
Il y a quelques jours les Ateliers Varan organisaient deux projections, la première constituée d'extraits à commencer par son premier film en 1967, visite du Musée de la Police dont le responsable est incapable de retirer les menottes qu'il a enfilées à Michel Simon. Suivait un interview hilarant où Berzosa répond courtoisement malgré l'inanité des questions, en nous offrant une remarquable leçon de cinéma. L'humour sophistiqué et glacé, comme disait Gotlib, est particulièrement corrosif, mais la tendresse se révèle face aux personnages qui la suscitent. Il filme souvent ceux-ci en gros plan tandis qu'il prend ses distances avec ceux qu'il fustige. Le programme comportait également un extrait d'un film sur la Bretagne titré Des choses vues et entendues ou rêvées en Bretagne à partir desquelles Dieu nous garde de généraliser, deux extraits de La sainteté et le chapitre Les pompiers de Santiago tiré de Chili Impressions.
La salle était comble le second soir pour Pinochet et ses trois généraux (en prime time en 1977, remonté dans une version courte en 2004), Berzosa ayant réussi à déjouer la méfiance de la junte en pénétrant leur vie familiale. Le pot aux roses fut dévoilé seulement lorsque la presse évoqua le pamphlet terrible, camouflet à la figure de la dictature chilienne. Épousant les théories de Hannah Arendt sur la banalité du mal, le réalisateur dévoile la médiocrité de ces monstres, par ses questions a priori innocentes, mais en réalité retorses. Malgré la gravité des conséquences meurtrières, on est plié de rire devant l'inculture et les mensonges odieux des quatre généraux. Ce procédé sera largement utilisé plus tard par des humoristes comme Pierre Desproges ou Raphaël Mizrahi. La sombre et grandiloquente musique symphonique accompagnant chaque apparition des quatre Dark Vador en Antarctique, les marches militaires, les charmants petits oiseaux, les aboiements du berger allemand participent au recul brechtien dont use Berzosa avec la délectation enfantine d'un Buñuel.
Dans un CV à l'image de son auteur, Berzosa raconte sa formation d'avocat et son entrée à l'Idhec sur la recommandation de Juan Antonio Bardem qui le présente à Georges Sadoul (13e promotion avec Bernard Gesbert, Roman Polanski, James Blue, Annie Tresgot, Christian de Chalonge, Costa-Gavras...). Il fut l'assistant de Jean Renoir sur Le testament du Docteur Cordelier, puis de Robert Valey, Jean-Marie Drot, Michel Mitrani, Michel Drach, André S. Labarthe, Stellio Lorenzi, Marcel Bluwal, soit la crème des beaux jours de la télévision française. Il réalise quantité de films exceptionnels sur des peintres (Dubuffet, Picasso, Zurbarán, Matisse, Greco, Daumier, Bacon, Giacometti, Antonio Saura, Magritte, Fernand Léger...) et sur des écrivains (Asturias, Borges, Rafael Alberti, Montaigne, Colette/Sido, Juan Carlos Onetti, Charles Fourier...) cosignant parfois avec d'autres. Ses films les plus connus sont Chili Impressions (l'original de 1977 dure 5 heures), De la sainteté (sous-titré Quatre épîtres perplexes autour de la foi, de la crédulité et de la croyance, 4 heures, 1985-86), L'élection d'une miss, Iconoclasme (avec Henri Cueco)...
S'il mélange fiction et documentaire dont les limites lui échappent, ses quatre longs métrages de fiction sont Entre-temps ("Deux récits parallèles. Un employé de bureau de trente cinq ans voit un matin sa vie future compressée en 24 heures, une journée qui correspond à 40 ans de la perception "la plus fréquente" du temps. Simultanément un nain, ancien artiste de cirque, se voit catapulté à l'époque de Napoléon III où il devient l'ami d'une petite fille violoniste qui vieillira d'un siècle en 24 heures..."), Passe-temps (écrit avec Julio Cortázar et Danielle Obadia ; "une femme quitte son domicile et fuit un danger que nous ne connaîtrons jamais. Après un long chemin émaillé d'aventures initiatiques, elle s'installe dans la salle vide d'un musée et attend la solution à des problèmes qui nous échapperont toujours"), Joseph et Marie ("La vie quotidienne d'un couple de retraités, très très vieux, généreux, lucides et extraordinairement doués pour le bonheur"), Mourir sage et vivre fou ("Une femme noire dans une Rolls Royce conduite par un chauffeur aveugle et sourd-muet se promène sur la route de Don Quichotte. Un troisième voyageur, un enfant de 10 ans habillé en blanc leur permet de communiquer").
L'Espagne est un sujet d'inspiration permanent. Ainsi il tourne ¡Arriba España! avec Tierno Galván, Ramon Chaó et André Camp, Cinquante ans depuis la guerre civile et Le diable en Galicie avec Ramón Chao, Trois mythes espagnols avec André Camp (Comment se débarrasser des restes du Cid, Don Quichotte Mourir sage et vivre fou, Dom Juan l'amour et la charité), Franco un fiancé de la mort...


Partout José Maria Berzosa affirme sa subjectivité pour dénoncer quelque prétendue objectivité de la télévision. Il le fait avec un humour cruel qui rappelle celui de Luis Buñuel et sa fantaisie s'exerce parmi les sujets les plus graves, "au risque de faire réfléchir les spectateurs" !
L'excellent article d'Antoine Perraud paru sur Mediapart renvoie à d'autres extraits...

mardi 20 février 2018

Mes 24 documentaires résonnants


Il y a peu j'avais listé les "24 films que j'ai encore envie de projeter à des amis qui ne les connaissent pas ou qui auraient comme moi envie de les revoir." J'avais volontairement omis les documentaires, citant néanmoins Ceux de chez nous de Sacha Guitry, A Movie de Bruce Conner et Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard qui sont essentiellement des montages d'archives, ainsi que l'autofiction Thème Je de Françoise Romand et le court métrage L'île aux fleurs de Jorge Furtado. C'est bien la frontière ténue entre fiction et documentaire qui m'intéresse, que l'on en apprenne autant dans les fictions et que les documentaires soient mis en scène avec les ressources qu'offre le cinématographe. J'ai donc cette fois sélectionné 24 nouveaux films qui me touchent particulièrement. Il ne s'agit pas de pointer les meilleurs, mais ceux qui subjectivement font vibrer quelque chose en moi comme une corde sympathique.

Chelovek s kino-apparatom (L'homme à la caméra), Dziga Vertov, 1929 - ce n'est pas un hasard si avec Un Drame Musical Instantané nous l'avons accompagné en grand orchestre, l'idée étant de reconstituer le Laboratoire de l'ouïe de Vertov, voir le lien !
Tabu (Tabou), F.W. Murnau, 1931 - malédiction !
Les maîtres fous, Jean Rouch, 1955 - après une scène de transe, les plus beaux sourires jamais filmés. Voir le film !
Lourdes et ses miracles, Georges Rouquier, 1955 - cette commande du Diocèse n'a pas effacé l'humour de Rouquier, un miracle !
Nuit et brouillard, Alain Resnais, 1956 - pour les derniers mots de Jean Cayrol...
Come Back, Africa, Lionel Rogosin, 1959 - docu-fiction tourné clandestinement pendant l'apartheid, avec la jeune et sublime Myriam Makeba, voir le lien !
The Savage Eye, Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick, 1959 - d'une invention à couper le souffle, aussi pour la voix off et la musique, voir le lien !
Pasolini l'enragé, Jean-André Fieschi, 1966 - un témoignage inestimable de Jean-André qui fut mon maître et de P.P.P. en français à ses débuts, voir le film !
Tarva Yeghanaknere ou Vremena goda (Les saisons), Artavazd Pelechian, 1972 - voir l'article, poème symphonique en hommage à la nature, voir le film !
Fellini Roma, Frederico Fellini, 1972 - j'ai toujours préféré ses faux documentaires à ses vraies fictions, comme Les clowns et Prova d'orchestra...
Télévision ou Jacques Lacan : La psychanalyse, Benoit Jacquot, 1973 - fascinant, on a l'impression qu'on pourrait devenir intelligent, voir le film !
Genèse d'un repas, Luc Moullet, 1978 - j'aurais pu choisir Anatomie d'un rapport ou Essai d'ouverture, mais celui-ci est une critique fantastique et si drôle de notre civilisation marchande.
Filming Othello, Orson Welles, 1978 - un making of passionnant avant la lettre, voir le film ! J'aurais pu choisir tout aussi bien F For Fake (Vérités et mensonges) dont le titre justifie le tour de passe-passe sur l'illustration de cet article. Il me manque d'ailleurs pas mal de boîtiers à prendre en photo...
Mix-Up ou Méli-Mélo, Françoise Romand, 1985 - j'ai choisi son premier plutôt que Appelez-moi Madame parce que sa complicité avec ses acteurs est encore plus évidente dans sa mise en scène du réel. Voir le lien !
L'abécédaire de Gilles Deleuze, Pierre-André Boutang, 1988 - un souvenir d'Arte des débuts...
Step Across The Border, Nicolas Humbert & Werner Penzel, 1990 - un des plus beaux films sur la musique, il faudra d'ailleurs que je fasse une liste de ce genre qui n'existe pas vraiment, voir le lien !
La Commune, Peter Watkins, 2000 - six heures de reportage sur le vif dans une Commune reconstituée, déjà avec The War Game (La bombe) Watkins avait inventé un modèle infalsifiable, voir le lien !
Eux et moi, Stéphane Breton, 2001 - la caméra devient l'enjeu de cette excursion burlesque chez les Papous...
Decasia, Bill Morrison, 2002 - j'aurais pu choisir n'importe quel autre film de Morrison, celui-ci est un des plus évidents, avec la musique Michael Gordon, voir le lien !
Capturing The Friedmans, Anrdew Jarecki, 2004 - la sérenpidité est un des meilleurs atouts du documentaire ; il est absurde de réclamer un synopsis aux réalisateurs...
La mécanique de l'orange, Eyal Sivan, 2009 - le film le plus explicite sur le story-telling qui sévit en Israël à propos de la Palestine; le tout en chansons.
It Felt Like a Kiss, Adam Curtis, 2009 - Les nombreux films radicalement politiques de ce réalisateur britannique de la BBC multiprimé, mais inconnu du public français, sont à découvrir séance tenante. Contrairement aux autres comme The Century of the Self, The Power of Nightmares, Biitter Lake ou HyperNormalisation, celui-ci ne possède aucun commentaire off, mais si je vous dis qu'à la distribution participent Eldridge Cleaver, Doris Day, Philip K Dick, Rock Hudson, Saddam Hussein, Richard Nixon, Lee Harvey Oswald, Lou Reed, Mobutu Sese Seko, Phil Spector, Tina Turner et le chimpanzé Enos, peut-être aurez-vous envie de voir le film ! J'ai découvert ce documentariste grâce à une erreur. Je cherchais des films de Bill Morrison et je suis tombé sur celui-ci par hasard. Heureux hasard !
The Queen of Versailles, Lauren Greenfield, 2012 - délirant, j'adore, voir le lien !
Le temps de quelques jours, Nicolas Gayraud, 2014 - inattendu, beaucoup de tendresse, voir le lien !

J'en oublie probablement certains qui furent pour moi déterminants. Un autre jour la liste aurait été probablement différente, mais je n'ai pas su quel film choisir de José Berzosa (sa disparition récente poussera peut-être l'INA à exhumer ses films), William Klein (pour le cinéma et la télévision), Chris Marker ( je ne suis pas certain de préférer La jetée), Jean Painlevé (pas seulement pour ses choix musicaux, mais pour ses univers où l'humain n'a de place qu'en observateur), Roberto Rossellini (je me souviens bien de La Prise de pouvoir par Louis XIV, mais il y a toutes ses fictions presque documentaires et ses reconstitutions historiques), Barbet Schroeder (par exemple, comment choisir entre Général Idi Amin Dada : Autoportrait et L'avocat de la terreur ?), Agnès Varda (il y en a tant ; j'aime évidemment bien le plan de fin des Plages d'Agnès où je figure), et puis toute la série des Cinéastes de notre temps initiée par Janine Bazin et André S. Labarthe. J'aurais pu choisir Nanook de Flaherty ou Le sang des bêtes de Franju, Le tempestaire d'Epstein ou un film plus récent comme l'amusant Meet The Patels de Geeta V. Patel & Ravi V. Patel, mais non, c'est une liste qui s'est imposée d'elle-même ce soir-là... Ou bien je triche à rallonger la liste en faisant semblant de n'en livrer que 24 ?

lundi 19 février 2018

Dans vos œuvres, vous êtes-vous dicté des règles incontournables, voire intransgressibles ?


Toujours La Question, celle-ci publiée à l'origine dans le n°8 (janvier 2003) du Journal des Allumés du Jazz. Merci à Serge Adam, José Maria Berzosa, Denis Colin, Luc Courchesne, Jean-François Pauvros, Françoise Romand d'avoir répondu à la question "Dans vos œuvres, vous êtes-vous dicté des règles incontournables, voire intransgressibles ?"

Depuis le n°1 du Journal, jamais question ne rencontra autant de difficulté à provoquer des réponses. Nombreux artistes ou penseurs sollicités invoquèrent leur incompétence plus souvent qu'un refus. J'eus beau accumuler coups de téléphone, courriels, cartes postales, évoquer la liberté de ton et du nombre de signes, rien n'y fit. Ce travail devint si pénible et laborieux que j'en viens à croire que l'heure est venue d'abandonner la rubrique, et d'imaginer d'autres formes (P.S.: ce que je fis, mais j'y revins plus tard comme on pourra le constater bientôt). Pourtant, la question des limites, du cadre, du "jusqu'où peut-on aller trop loin ?" chère à Cocteau (encore lui, n'en déplaise aux coupeurs de têtes) suggère l'existence d'un ailleurs, d'un hors d'œuvre comme on dit d'un hors-champ. Définir son champ d'action n'est-ce pas concevoir généreusement, lucidement ou exclusivement, qu'il existe d'autres formes de pensée que la sienne, des territoires étrangers, pour certains hostiles ou inhospitaliers, des gestes qu'on ne voudrait reproduire sous aucun prétexte ? Qu'on la conçoive techniquement ou moralement, la question souligne l'existence ou l'absence du choix. N'existe-t-il, en amont, aucun principe répulsif, aucune révolte qui poussent le créateur dans telle ou telle direction, voire tout simplement à se définir comme tel ? A une époque où les lois sont plus iniques que jamais, où seule règne celle du profit et du crime organisé, avec le mensonge et la manipulation d'opinion comme principaux corps d'armée, n'est-ce pas de son devoir que d'affirmer son indépendance de pensée en refusant la complicité du flou, qui ici, soulignons-le, n'a plus rien d'artistique. S'interroger soi-même sur ce qui est acceptable ou pas, et par conséquent, "que faire ?", n'est-ce pas ce qui dessine les œuvres, et, au-delà, la dignité de vivre, ensemble et seul ?

Serge Adam, musicien
Lorsqu’on est étudiant en composition, en orchestration, en arrangement, on apprend un certain nombre de règles " intransgressibles " (succession et structures d’intervalles, formes, fugues, séries). Ensuite, l’analyse des œuvres nous montre que le non-respect de certaines règles projette la musique ailleurs. La plupart du temps, les règles incontournables sont dictées par des contraintes extérieures : nomenclature et niveau de l’orchestre, temps de répétition, publics visés, technologies mises en place.
Ces paramètres intégrés, il est nécessaire d’établir un cadre de travail : plus il sera rigoureux, plus le travail d’écriture sera précis. Cela peut paraître banal, mais on ne peut se poser la question de la transgression des règles que si elles ont été posées. C’est la première étape du travail : développer les idiomes que l’on s’est fixés (une série, un module rythmique, une enveloppe de timbre par exemple).
Dans cette première étape, il s’agit de constituer " une base de données " des déclinaisons du cadre fixé, comme on le ferait pour un sujet de dissertation, en rassemblant les idées.
Ensuite, vient la deuxième étape : organiser la pensée pour dégager l’essentiel (sélectionner les meilleurs éléments et structurer). L’idée d’une transgression ne serait alors vécue que comme une trahison du cadre que l’on s’est fixé - librement. Mais la vie est ainsi faite : pleine de petites trahisons et d’heureuses transgressions…
Une œuvre musicale, si elle veut rester "juste et honnête", tentera d’échapper à ces petites transgressions mais ira-t-elle jusqu’au bout, au risque de ne pas séduire ?

José Maria Berzosa, cinéaste
Non.
Il y en a assez de ces règles qui nous sont dictées par les autres. Les contourner ou les transgresser presque tout le temps est l'occupation la plus épuisante, la plus "incontournable" et la plus salutaire de mon activité.
Si les règles deviennent incontournables, si l'on sent que l'obstination dans le refus va vous empêcher de commencer votre projet, vous les acceptez. Soyez patient. Le travail démarre et les rapports de force vous seront de plus en plus favorables. Et alors que la rétractation est très improbable, vous entrez dans la phase du DÉTOURNEMENT, longue et compliquée ; très souvent couronnée de succès. Ces manœuvres, qui n'ont rien de cynique, ne sont que de la légitime défense et on devrait les enseigner dans les écoles de cinématographe aux futurs cinéastes angéliques. Le détournement a été pratiqué par les plus grands : Stroheim, Eisenstein, Welles, Fellini, Godard... Nous aussi, malgré la modestie de nos talents, pouvons suivre cette méthode, à condition bien sûr, de procéder pour chaque travail comme s'il était le dernier de notre vie - selon le conseil de Maurice Pialat et de Guy Olivier - évitant ainsi les sirènes de l'avilissant "plan de carrière". Je ne voudrais quand même pas inciter au suicide : il est souhaitable de respecter la logistique contractuelle (rémunérations, moyens techniques, durée des étapes de production...) quitte à jongler avec les dépenses sans sortir du devis.
La transgression est un choc de plein fouet entre l'auteur insoumis et les valeurs établies protégées par les censures. Le front s'élargit, mais parfois, heureusement, industriels et financiers viennent à votre aide : la bataille a presque toujours lieu une fois que le film est fini ; le mal (les investissements) étant irréversible, on trouvera donc alliés les défenseurs de la liberté d'expression avec les responsables économiques qui veulent, au moins, récupérer leur mise. Je ne vois pas quel commandement pourrait m'empêcher de traiter un tabou, un mythe diabolique, un récit de mœurs insupportable afin de conforter une morale soi-disant universelle et permanente. Je ne peux pas accepter des règles générales. Une œuvre, personnelle par définition, est toujours une exception. Devant chaque problème moral, je réfléchis. Pour la forme, je me laisse aller à mes intuitions sans chercher à comprendre et encore moins à faire comprendre. Lorsque je me sens menacé par l'explication, je change de route... L'interprétation est ouverte. À chacun sa lecture. La merveilleuse ambiguïté s'installe. Le canular triomphe. Le rêve.

Denis Colin, musicien
Je me suis dicté des tas de règles. On m'en a dictées aussi, depuis si longtemps que je ne m'en souviens plus. Elles ne m'apparaissent probablement plus commes des règles, mais comme des choses naturelles, allant de soi. Je fouille avec nonchalance pour les détecter, les observer et les archiver. J'ai une étagère pour ça. Un vrai bordel. Je m'en dicte encore et "on" m'en dicte encore.
De toutes ces règles à œuvre dans mon travail, aucune n'est à l'abri d'un contournement voire d'une transgression. Parfois par décision, dans un mouvement libératoire abouti - une règle reconnue périmée ! - parfois à mon corps défendant, par une sorte de nécessité - une digue cède. L'œuvre parle d'elle- même, c'est sa fonction. Je ne suis pas tout-à-fait maître à bord.

Luc Courchesne, artiste, designer et professeur
Autant que possible, j'essaie d'éviter la décoration, les effets, l'artifice... Je cherche la plus simple expression d'une idée, au risque qu'elle disparaisse d'ellemême ou qu'il devienne inutile d'en faire un plat. Pour moi, le miracle se produit lorsque je me dis en voyant l'ouvrage : "Évidemment ! Comment n'y ai-je pas pensé avant ". La règle serait alors de se donner le temps d'y arriver, un luxe souvent inabordable.

Jean-François Pauvros, musicien
Je ne peux répondre qu'un mot à cette question : NON et je ne peux faire ni commentaire ni expliquer pourquoi. C'est viscéral : c'est vraiment non.

Françoise Romand, cinéaste
À chaque film documentaire une position déontologique.
Je filme mes personnages en me posant toujours la question des limites que je n'aimerais pas enfreindre. En m'imaginant à leur place, je sais ce que je n'aimerais pas que l’on m'impose. Paradoxalement j'ai douloureusement expérimenté mon dernier film comme un carnet intime et je suis allée beaucoup plus loin que ce que je ne m'autoriserais avec d'autres. J'ai été beaucoup plus dure avec moi-même que ce que je n'oserais jamais imposer à autrui. Une règle est quasiment récurrente dans tous mes films, pas de commentaire, pas de voix objective qui dicte ce qu'il faut penser.
Chaque spectateur est confronté à sa propre interprétation. À chacun de recréer le réel pour se l'approprier parce que sa vision orientera son comportement, il faut qu'il la forge lui-même. J'aime faire des films dérangeants où le spectateur est perdu et obligé de réagir. Remettre en question ses certitudes pour ne pas rester dans une position confortable avec des réponses dictées. Un film m'intéresse s'il sème le doute en moi, m'oblige à penser différemment, interroge ma propre morale, ma propre motivation. Une autre règle dans mes films, ne pas faire semblant de capter un évènement sur le vif parce qu’à partir du moment où une caméra intervient dans un milieu, elle le corrompt. Les gens ne se comportent plus de la même façon et ce qui est intéressant, c'est justement d'affirmer que la caméra a changé quelque chose de fondamental. Le rapport à la caméra - on l'affronte, on l'interroge, on l'apprivoise - implique la conscience des personnages face à la caméra, en fiction comme en documentaire, ils jouent avec elle, lui adressent des signes de reconnaissance qui placent le spectateur en position d'alter ego.

mardi 13 février 2018

Mes 24 films résonnants


Pourquoi d'abord se limiter à 10 ? Ensuite sur quels critères se baser ? Comment se fier à sa mémoire ? J'ai donc sélectionné 24 films que j'ai encore envie de projeter à des amis qui ne les connaissent pas ou qui auraient comme moi envie de les revoir. 24 comme 24 images par seconde d'un ruban de celluloïd. Je ne prétends pas que ce sont les meilleurs, mais ceux qui me font vibrer par un système d'identification qui parfois m'échappe... J'ai ajouté chaque fois un petit commentaire résonnant qui n'a rien à voir avec une critique raisonnée !

Ceux de chez nous, Sacha Guitry, 1915-1952 - quelle idée géniale que d'avoir immortalisé ces grands artistes qui allaient disparaître, avec cette nouvelle invention qu'est le cinématographe !
Faust - Eine deutsche Volkssage (Faust, une légende allemande), F.W. Murnau, 1926 - signerais-je ?
Das Testament des Dr. Mabuse (Le testament du docteur Mabuse), Fritz Lang, 1933 - la partition sonore y est plus remarquable que tant de films actuels !
La règle du jeu, Jean Renoir, 1939 - Roland Toutain était un ami de mes parents, et puis j'aime me rappeler des dialogues avec Jonathan Buchsbaum en imitant les voix...
Hellzapoppin, H.C. Potter, 1941 - pour des dizaines de fois depuis que mon père me l'a montré quand j'avais 8 ans, voir le lien !
I Know Where I'm Going (Je sais où je vais), Michael Powell, 1945 - bouleversant, un grand film féministe comme L'amour d'une femme de Jean Grémillon ; Powell est l'équivalent de Renoir en Grande-Bretagne.
Anatahan, Josef von Sternberg, 1953 - Sternberg commente le film parlé en japonais, voir le lien !
The 5000 Fingers of Dr T (Les 5000 doigts du Dr T), Roy Rowland, 1953 - comédie musicale freudienne pour les petits et grands...
Johnny Guitar, Nicholas Ray, 1954 - le pianiste de l'Holiday Inn jouait la chanson de Victor Young quand je suis arrivé à Sarajevo sous les bombes... Freudien aussi !
The Night of The Hunter (La nuit du chasseur), Charles Laughton, 1955 - Le making of de 2h40 publié en 2010 est passionnant, on entend Laughton diriger...
A Movie, Bruce Conner, 1958 - j'ai longtemps dit que s'il n'en restait qu'un ce serait celui-là, voir le lien !
Adieu Philippine, Jacques Rozier, 1962 - je connais le moindre dialogue de cette comédie par cœur ! Un des rares films de l'époque avec Les parapluies de Cherbourg et Muriel où la guerre d'Algérie est le moteur du drame
Die Parallelstraße (La route parallèle), Ferdinand Khittl, 1962 - le moins connu de la liste, et pourtant ! Un OVNI total qui nous avait tant impressionné lorsque j'étais étudiant à l'Idhec. Voir le lien !
Muriel ou le temps d'un retour, Alain Resnais, 1963 - le chef d'œuvre de Resnais, il a donné son second prénom à ma fille.
Sedmikrásky (Les petites marguerites), Věra Chytilová, 1966 - il n'y a que Françoise qui ait cette fantaisie dans la vie ;-)
Uccellacci e uccellini (Des oiseaux, petits et grands), Pier Paolo Pasolini, 1966 - avec les courts métrages La Terre vue de la Lune et Che cosa sono le nuvole? mes favoris de PPP...
La voie lactée, Luis Buñuel, 1969 - l'absurdité de la foi, je suis écroulé de rire pendant tout le film !
Une chambre en ville, Jacques Demy, 1982 - j'ai mis du temps à apprécier le récitatif de Michel Colombier tant j'aimais les chansons des Parapluies, des Demoiselles et de Peau d'Âne ; c'est un film bouleversant qui comme Adieu Philippine fait un flop à chaque sortie et personne ne comprend jamais pourquoi ! Rien que le début est à tomber...
Welcome in Vienna, Axel Corti, 1982-1986 - le meilleur film (en fait c'est un tryptique) sur l'époque 1940-45, on a l'impression de voir un documentaire ou d'en être tant on plonge dans le réel...
Beetlejuice, Tim Burton, 1988 - là c'est régressif, on le regardait en boucle quand ma fille était enfant... De toute manière les premiers Burton sont les seuls qui valent la peine.
Ilha das Flores (L'île aux fleurs), Jorge Furtado, 1989 - qu'est-ce que ce court métrage fait là ? Ce n'est même pas une fiction, mais si vous avez "le téléencéphale hautement développé et le pouce préhenseur" comme tous les êtres humains, ne le manquez pas !
Histoire(s) du cinéma, Jean-Luc Godard, 1988-1998 - aujourd'hui s'il n'en restait qu'un c'est celui que j'emporterais sur l'île déserte, mais il y a une manière de le regarder sans attraper la migraine : diffusez-le en continu en vaquant à vos occupations et de temps en temps il vous prendra par la main pendant dix minutes, en vous laissant croire que vous deviendrez plus intelligent, un peu comme écouter Radiophonie de Lacan ou Télévision... Cocteau, Godard et Lacan sont parmi les voix que j'aime le plus. C'est un travail qui fonctionne à la reconnaissance, le propre des émotions cinématographiques...
La face cachée de la lune, Robert Lepage, 2003 - alliage de la poésie et de la science que Lepage semble avoir dillué ces dernières années, dommage !
Thème Je, Françoise Romand, 2011 - impudique et provoquant, Françoise a retourné la caméra sur elle sans la compassion qu'elle a d'habitude pour ses personnages ni celle dont font preuve les réalisateurs qui se prêtent à l'autofiction, probablement aussi son film le plus inventif !

Un autre jour la liste aurait été probablement différente, mais je n'ai pas su quel film choisir de Jacques Becker (que je préfère à Renoir), Robert Bresson (d'une modernité inégalée), John Cassavetes (mais Shadows tout de même...), Jean Cocteau (mon auteur de prédilection), David Cronenberg (qui caresse à rebrousse-poil), Carl T. Dreyer (mais Gertrud tout de même...), Jean Epstein (dont j'ai accompagné vingt fois La glace à trois faces et La chute de la Maison Usher et dont les écrits sont pour moi des modèles), John Ford (jusqu'à 7 Women !), Samuel Fuller (direct et uppercut), Jean Grémillon (comme Becker), Alfred Hitchcock (jusqu'à Family Plot !), Aki Kaurismaki (pour une fois qu'il y a un cinéaste positif et foncièrement humain), Neil La Bute (lui ce serait plutôt le contraire qui me plaît, sa brutale amertume), Ernst Lubitsch (du Luft, comme une pâtisserie de chez Demmel à Vienne !), David Lynch (actuellement le plus gonflé, en plus c'est un des rares à soigner le son sans redondance avec l'image), Mizoguchi Kenji (jusqu'à La rue de la honte), Luc Moullet (surtout Genèse d'un repas et Anatomie d'un rapport), Max Ophuls (quelle élégance !), Paolo Sorrentino (des films comme on n'en fait plus), Jacques Tati (une tarte à la crème, d'accord, mais je n'ai cité aucun burlesque, et pourtant !), Paul Verhoeven (j'adore le commentaire audio de Starship Troopers), Jean Vigo (absolument tout), Lucchino Visconti (jusqu'à L'innocente !), Orson Welles (presque tout) et bien d'autres dont vous saurez me rafraîchir la mémoire, même si mes choix sont explicitement subjectifs ! Pas question de refaire ici l'Histoire du Cinéma. J'ai également laissé de côté les plus récents qui passeront au crible de l'oubli avant de rejoindre cette concession à perpétuité.
Il y a de grands réalisateurs que je n'ai pas cités tout simplement parce que l'estime que je leur porte ne peut se substituer à la subjectivité des émotions que leurs films provoquent en moi. Il n'y a pas non plus ici de films d'animation ni de documentaires proprement dits. Ils feront plus tard l'objet d'une liste particulière, justement parce qu'ils produisent des effets différents des fictions ou des films non narratifs (dits expérimentaux) sur mon ciboulot. Le système d'identification n'y fonctionne pas de la même manière. J'en ai pourtant listé trois ou quatre qui pourraient être aussi considérés comme des documentaires. La frontière est parfois floue. Pour ceux que j'ai choisis, je ne fais pas de différence avec les fictions, parce qu'ils font vibrer en moi des cordes sympathiques. Il n'est question que de ça dans cette liste.

mercredi 7 février 2018

Le pavé de Chris Ware


Moi qui crains que la lecture d'une bande dessinée ne me dure qu'un quart d'heure une fois pour toutes, je ne risque rien avec Chris Ware ! C'est une telle somme d'informations tant typo que graphiques que j'ai chaque fois l'impression de ne jamais en venir à bout, mais là c'est le pompon, 280 pages format 33,5 x 3 x 46,5 cm bourrées à craquer, d'une beauté architecturale à couper le souffle. Le seul problème est sa prise en mains. Pas question de lire ce pavé de 4 kilos, allongé sur le divan : il m'écraserait. Que peut-on attendre d'autre de la monographie d'un des plus grands dessinateurs actuels ? Une version française ? Oui, ce serait chouette, parce qu'en plus des reproductions incroyables il y a beaucoup à lire. Chris Ware avait d'abord été pour moi une énigme. Il livre ici les clefs, après les préfaces d'Ira Glass, Françoise Mouly et Art Spiegelman. Rappelant le sublimissime coffret Building Stories (chaudement recommandé dans son édition française chez Delcourt avant qu'il ne soit épuisé), l'ouvrage recèle des petits formats collés sur certaines pages.
Que dire de cette monographie que je n'ai déjà révélé dans mon article sur Les élucubrations de Chris Ware ? Qu'il y a à boire et à manger, mais l'entendre comme une mine insatiable de mets et breuvages plus surprenants les uns que les autres ! Qu'il faut de bonnes lunettes pour en apprécier tous les détails... Que chaque double page mérite l'achat. Que 50 euros pour cette montagne c'est donné. Que l'on y apprend que l'homme n'est pas à l'image des ses héros. Que le quotidien recèle les plus belles surprises de la vie. Que Ware sait le traduire mieux que quiconque en un rêve halluciné. Que sa critique du monde est évidemment toute en nuances. Que c'est un portrait forcément terrible de l'Amérique. Qu'il n'y a rien de surprenant d'y trouver un zootrope. Que tout cela ressemble à une énorme encyclopédie que l'on peut lire en l'ouvrant à n'importe quelle page. Émerveillement garanti.

→ Chris Ware, Monograph, relié, couverture cartonnée, version anglophone, ed. Rizzoli New York, à partir de 50€

mercredi 31 janvier 2018

Des légumes, des légumes !


Depuis que nous avons adhéré à l'AMAP de notre quartier nous mangeons de fait beaucoup plus de légumes. Le petit panier à 12€ que nous allons chercher chaque lundi soir nous suffit pour la semaine. À soixante kilomètres de Paris le maraîcher cultive juste un hectare et demi, ce qui limite ses possibilités actuelles d'approvisionnement à trente parts de récolte (avec les demi-parts cela correspond à quarante inscrits), mais il se débrouille pour varier les livraisons même pendant les mois d'hiver. Lors de petites réunions j'ai appris quantité de choses sur son métier, l'organisation de sa vie quotidienne, les espèces anciennes qu'il privilégie aux légumes hybrides F1. C'est la même chose avec l'éleveur vosgien qui nous livre le bœuf et le veau, pratiquant la biodynamie. Tout d'un coup le rapport à la nourriture devient concret. Jusqu'ici cela se cantonnait à du commerce, sauf lorsque nous allions à la campagne. Les familles sensibilisées à ces circuits courts où sont privilégiées les fermes de proximité dans une logique d'agriculture durable sont hélas essentiellement issues de milieux plus ou moins aisés, comme les clients du marché. La plupart des habitants continuent de faire leurs courses dans les hypermarchés qui sont souvent plus chers avec des produits de moins bonne qualité.
Nous avons également adhéré à la distribution des œufs, du pain (La Conquête du Pain de Montreuil, mais je vais aussi à La Gambette à Pain dans le XXe), de l'huile d'olive (qui vient de Grèce), d'un peu de laiterie et nous prenons une volaille par mois. En dehors des magasins bio qui se multiplient aux alentours, nous n'achetons plus que des produits ménagers en moyenne surface, et régulièrement je vais à Belleville pour tous les produits asiatiques dont je ne pourrais me passer, car ma cuisine est fondamentalement transcontinentale ! Nous allons aussi chez Ismaël, l'adorable épicier kabyle, centre névralgique du quartier. Le dernier "petit" panier contenait 800g de pommes de terre, 600g de carottes, 400g d'oignons, 200g d'échalote, 2 poireaux, 300g de mesclun (chou chinois, pourpier, mâche), 400g de radis vert, 500g de blettes, du persil, un peu de fenouil et de radis rouges. Le maraîcher ne pouvant produire plus que ce que son terrain lui permet, les nouveaux adhérents doivent attendre des désistements ou de nouvelles AMAP doivent se créer. Ce soir-là Françoise participait à la distribution !

lundi 22 janvier 2018

Ella & Pitr persistent et signent


Samedi à la Galerie Le Feuvre qui avait organisé un nouvel accrochage (jusqu'au 17 février), Ella & Pitr signaient les derniers exemplaires de leur monographie Comme des fourmis parue chez Alternatives, en soignant chaque dessin en fonction de l'acquéreur. La patience des amateurs qui font la queue est largement récompensée.


Si on connaît leurs Hamlet, de celles qu'on "ne peut faire sans casser des œufs", dans le couloir on peut admirer leurs personnages épinglés "comme des papillons".


Au sous-sol sont exposées de très grandes affiches de cinéma X détournées...


Il ne manque que le DVD Baiser d'encre que Françoise Romand leur a consacré, un conte moral de long métrage réalisé sur plusieurs années à suivre cette famille Fenouillard avec leurs deux enfants qui sillonnent la planète en peignant d'immenses fresques sur des toits d'immeubles ou de hangars, sur des barrages hydrauliques ou des pistes d'aéroport.


On peut encore commander le magnifique DVD sur Alibi Prod ou Big Cartel...

mardi 2 janvier 2018

José-Maria Berzosa s'est éteint ce matin


Certains 2 janvier nous rendent bien tristes.
Le réalisateur José-Maria Berzosa est décédé ce matin. Ses documentaires et ses fictions, caustiques et souvent poétiques, distillaient un humour buñuélien et une érudition borghésienne. Il faut avoir vu Pinochet et ses trois généraux, Joseph et Marie : Les mots et les gestes, Arriba España ou sa visite du Musée de la Police avec Michel Simon... La première fois que je l'ai remarqué, c'était en 1969, il jouait en latin le premier diacre de Priscillien dans La voie lactée ! Françoise avait été son assistante pendant dix ans.
Le 2 janvier, c'est aussi l'anniversaire de la mort de mon père, il y a juste trente ans.
Est-ce la raison pour laquelle je me retrouve ce soir dans le noir au fond de mon lit avec une gastro et un rhume carabiné ? Les virus attendent les moments propices pour s'inviter...

mardi 19 décembre 2017

L’art de désynchroniser


Pour le n°11 du Journal des Allumés du Jazz paru à l'automne 2004, je prenais la casquette de designer sonore et de compositeur pour effleurer les relations qu’entretiennent images et sons au cinéma et dans le multimédia. J'y expose certains aspects de ma démarche, en particulier celui de l’asynchronisme.

L’audiovisuel hémiplégique

Dans audiovisuel, le premier terme est audio. Or le son est paradoxalement ignoré par la majorité des acteurs de ce secteur, ou du moins sous-estimé et mal employé. Il est le plus souvent considéré comme de la post-production, là où il devrait intervenir dès les premiers stades de l’écriture. Son budget est d’ailleurs à l’image de cette conception bancale et inadaptée.
Ce qui est vrai pour le cinéma l’est également pour le multimédia, car tous deux appartiennent à la même histoire, celle de l’audiovisuel, qui commença à la fin du XIXe siècle avec Émile Reynaud, Thomas Edison et les frères Lumière. Ainsi devrions-nous tirer profit des découvertes réalisées tout au long du siècle dernier pour écrire et produire les œuvres audiovisuelles d’aujourd’hui et de demain, quels que soient les supports et les ressources qu’engendrent les nouveaux médias.

Pas illustratif mais complémentaire

Au commencement de l’histoire du cinématographe, les films étaient muets. En fait, ils étaient toujours projetés avec du son. Même dans les plus petites salles, il y avait toujours un orchestre, un pianiste ou un autre soliste, voire des bruitistes, un bonimenteur ou un simple Gramophone (c’est ce qui me donna l’idée d’accompagner des films muets avec Un Drame Musical Instantané, dès 1976 et pour plus d’une vingtaine de créations). Pendant toute la période du muet, pour raconter des histoires sans paroles, le cinématographe n’eut d’autre choix que de développer un langage très inventif. Les intertitres pouvaient éventuellement aider à la compréhension de l’histoire. Au début des années 30, les films devinrent parlants, plutôt que sonores. Une catastrophe ! Pendant les décennies qui suivirent peu de metteurs en scène comprirent l’importance du son, oubliant même l’extraordinaire potentiel des images, au profit d’un bavardage explicatif devant une caméra filmant au mieux de beaux plans soulignés par des musiques convenues.
Heureusement, de Fritz Lang à Jean-Luc Godard, de Jacques Tourneur à Luis Buñuel, de Jacques Tati à David Lynch, ils furent quelques uns à chercher à utiliser le son de manière complémentaire aux images, et non comme une redondance illustrative de ce qui se passe sur l’écran. Au début du Testament du Dr Mabuse, la musique du générique se fond dans le vacarme assourdissant de la presse à billets qui envahit tout l’espace sonore pour créer l’angoisse. Le spectateur ne peut deviner ce que disent les acteurs de Fritz Lang qu’en regardant l’action, suspense lent et étouffant, soutenu par l’impressionnant rythme répétitif de la machine. Dans M le Maudit, le thème de Grieg, issu de Peer Gynt, sifflé par l’assassin, est le moteur de l’intrigue. Dans La femme mariée, Jean-Luc Godard montre Macha Méril lisant un magazine de la presse féminine au café tandis que deux jeunes filles ont une conversation sur le sexe à une autre table. Godard pose la question du mixage censé privilégier le dialogue. Dans Lola Montes, Max Ophüls signale un flash-back par une phrase répétée en écho qui s’évanouit dans le lointain : « La Comtesse se souvient-elle du passé, s’en souvient-elle ? S’en souvient-elle ?… ». Jacques Audiard, dans Sur mes lèvres, nous fait entendre un autre monde, celui de celle qui n’entend pas, et exploite ce handicap pour écrire son scénario… Le son peut aussi élargir le cadre en faisant entendre ce qui n’est pas montré. Par exemple, à faire écouter le paysage pendant un gros plan, on peut suggérer un autre espace, un autre temps, que celui de l’écran. Les bords du cadre deviennent la frontière qui sépare l’image du son. L’acteur en gros plan, s’il est placé dans un espace qu’on ne voit pas, pourrait aussi bien imaginer qu’il est ailleurs, ou dans une autre situation. Au début de Psychose, Alfred Hitchcock montre Janet Leigh imaginant ce qui est supposé se passer à l’endroit qu’elle vient de quitter après y avoir commis un vol. Raoul Sangla me faisait récemment remarquer pourquoi, à la télévision, montrer celui qui parle plutôt que celui qui écoute ? Histoire de langage cinématographique. Le son suggère plus qu’il ne montre.
Pour un designer sonore, l’important n’est pas ce qui est montré mais ce qui est suggéré. Je me souviendrai toujours de ce que Jean-Luc Godard disait du montage : «l’important n’est pas ce qui est conservé, mais ce qui est supprimé». Comme les bords du cadre pour le son, il pointe ici la collure, l’ellipse, no man’s land qui n’appartient ni à un plan ni à l’autre. L’intérêt découle de ce que l’on devine. Nous sommes loin de la télévision actuelle, ou du cinéma le plus courant, qui mâche tout de façon à être certain que le spectateur a bien compris. Quelle place reste-t-il à l’imagination ? Quelle liberté d’interprétation est laissée au spectateur ? La leçon prend le pas sur l’émotion.
Alors que l’illustrateur sonore appuie ce qui est montré à l’écran, le designer sonore travaille sur la couleur du son, de manière à le rendre triste ou drôle, inquiétant ou rassurant, il joue des consonances et dissonances pour créer des effets dramatiques. Il peut produire des émotions, du désir, de la colère, de la légèreté ou du drame, donner des clefs sur ce qui est en train de se passer ou sur ce qui pourrait arriver…
Dans Raging Bull, Martin Scorcese sonorise le match de boxe avec des cris d’animaux, renforçant l’aspect bestial de la scène. Dans ses derniers films, Jean Epstein invente le gros plan sonore en ralentissant certains sons. Dans Lancelot, Robert Bresson semble ne jouer qu’une seule piste à la fois, en mixant tous les sons au même niveau, effet saisissant des armures et des pas qui agissent comme les rimes d’un poème, et le sang qui s’échappe d’un corps décapité coule comme une rivière. Dans tous ses films, Mizoguchi mixe les effets sonores et la musique comme s’ils appartenaient à la même partition. Michel Fano avança ainsi, pour les films d’Alain Robbe-Grillet, le concept de partition sonore, qui englobe tous les sons, voix, bruits, ambiances, musique. Écoutez les films de David Lynch ou même la bande-son d’Amélie Poulain !

Partition sonore et charte sonore

Il pourrait y avoir une charte sonore comme il existe une charte graphique. Tout projet audiovisuel devrait faire appel à un designer sonore comme l’image d’un film est travaillée par un créateur lumière ou que le projet multimédia est supervisé par un directeur graphique. Cela produirait une homogénéité sonore, une identité, exactement comme le chef opérateur façonne lumières et couleurs. Cela participerait à la forme et au style de l’ensemble. Si c’est de plus en plus courant aux États-Unis, il est encore extrêmement rare de voir au générique d’un film français le poste de designer sonore. Ainsi les voix, les bruits, la musique, composent tous la partition, et leur choix, la manière de les enregistrer, de les filtrer, de les traiter, de les monter, de les mixer, sont parties fondamentales de cet art audiovisuel.
S’il est rare que le designer sonore puisse avoir son mot à dire sur le casting, le timbre d’une voix peut pourtant être déterminant dans le mixage final. J’ai pris l’habitude de classer les bruits en deux catégories, les courts (effets) et les longs (ambiances). C’est techniquement plus simple, mais cela réfléchit également la différence entre action et situation. En ce qui concerne la musique, j’ai découvert très tôt que n’importe quel morceau pouvait fonctionner avec n’importe quelle scène de film. C’est fondamentalement le sens qui change ! Le rôle du designer sonore est de contrôler ce sens en fonction des besoins du scénario. Il y a aussi l’éternelle question de l’utilisation de musique originale ou préexistante. L’intérêt et le défaut de cette dernière est qu’elle apporte son lot de références. Cela peut être utile lorsqu’on recherche quelque référence culturelle : la cinquième symphonie de Beethoven dans Verboten de Samuel Fuller, la valse de Strauss dans 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, ou encore, je ne sais où, la Marche Nuptiale de Mendelssohn ! Méfions-nous par contre des références individuelles : un souvenir agréable pour les uns peut être un cauchemar pour d’autres (par exemple une chanson entendue lors d’une rencontre pourrait rappeler à quelqu’un d’autre une rupture). Sans parler du coût des droits qui peut carrément ruiner la production…
N’oublions pas qu’une musique, même du domaine public, appartient à son éditeur, celui qui a financé son enregistrement. Prudence donc, d’autant que tant de compositeurs ne demanderaient pas mieux que de composer des musiques totalement adaptées au propos du réalisateur, avec la durée nécessaire, la couleur exacte recherchée, la cohésion de l’ensemble, etc. Dans certains cas, la musique, préalablement composée ou enregistrée, peut même aider au tournage, comme le firent D.W. Griffith, Michael Powell, Jacques Rivette et bien d’autres. Synchronisme accidentel. N’y a-t-il rien de pire que les vidéo-clips où images et sons sont parfaitement synchrones ? Quel est l’intérêt de cette hypnose quasi militaire ? Redondance courante dans les films de long-métrage qui ressassent des musiques convenues en fonction des climax. Il est difficile d’échapper aux cordes sirupeuses dans les passages sentimentaux, et aux rythmes trépidants des scènes d’action.
De mon côté, j’ai souvent préféré suivre le synchronisme accidentel inventé par Jean Cocteau dans La belle et la bête. Cocteau avait commandé à Georges Auric de la musique pour les différentes scènes. Au montage, il permuta les morceaux, couchant la musique d’une scène le long d’une autre et réciproquement. La magie se fit, la musique correspondant à la pensée du film, et Cocteau joua ainsi d’effets d’annonce, de retard, d’écho, plus sophistiqués que toute redondance illustrative. Il n’y a en général aucune nécessité de synchronisme, sauf si l’on désire tel effet de suspense, coup de théâtre, ou une ponctuation particulière… De la même manière, lorsque je compose pour des médias audiovisuels, je m’intéresse d’abord aux idées générales, aux raisons des choix du réalisateur, puis, ayant mémorisé les images, j’écris ou je joue en me calant dans les temps chronométrés. La musique obéit à des lois temporelles, mesurées, telles que toute tentative de la soumettre à celles du montage image risque de saccager. Je ne regarde donc que très rarement l’écran au moment où j’enregistre, et cela colle toujours bien mieux que si j’avais suivi chaque mouvement, chaque respiration. Si le propos est juste, de nouveaux effets de synchronisme apparaissent comme par enchantement. Il est toujours possible, ensuite, de décaler la musique ; il est étonnant de constater comment un décalage d’une image ou deux peut changer le sens d’une scène. Le synchronisme est un leurre. Le design sonore n’a rien à voir avec. Si j’osais, je me résumerais en avançant qu’une plastique appropriée donne sa forme à une œuvre, mais que son fond vient de l’art de désynchroniser !

Medias interactifs

Le son dans les medias interactifs suit les mêmes règles que dans les médias linéaires comme la télévision ou le cinéma, même si certains aspects sont spécifiques, dus aux impératifs techniques. Mais les possibilités offertes par l’interactivité sont réellement déterminantes.
Les objets off-line comme les CD-Roms ou on-line comme sur Internet, sont soumis à des exigences de taille de fichiers, au nombre de pistes utilisables, à la vitesse des processeurs, des connexions ou du temps de chargement. Cela nous oblige à livrer chaque son séparément, en le fabriquant le plus petit possible, à faire des boucles plutôt que de longues ambiances, et ainsi, à composer spécialement pour le support. Mais ces contraintes nous poussent aussi à de nouvelles façons de penser et de composer.
Les questions techniques ne sont pas les plus passionnantes, et j’aime citer Jean Renoir lorsqu’il affirme que la technique n’a d’intérêt que pour pouvoir l’oublier. Selon les projets, j’utilise des instruments acoustiques et électroniques, des sons naturels et ma propre voix, des traitements informatiques et l’enregistrement en temps réel, des séquenceurs et des logiciels de son, etc. À chaque projet correspond une manière originale de procéder. Lorsque je commence un nouveau projet, je recherche d’abord l’orchestration appropriée (la charte sonore, la voici !) et cela ne peut jamais être arbitraire. J’ai différentes petites manies, l’une d’elles consiste, à un certain stade avancé du projet, de ne plus fabriquer de nouveaux éléments, mais de partir de ceux qui existent déjà, pour ne pas risquer d’altérer l’unité de l’ensemble. En dehors de cela, je crois en la rigueur, rigueur du sujet et de ses motivations, rigueur des méthodes de travail, etc.

Humaniser les machines

La question primordiale concernant les médias interactifs est de donner vie aux machines. Rien de plus stupide, de plus servile, qu’un logiciel informatique ! Un ordinateur ne se révolte jamais (en dehors des bugs qui sont, reconnaissons-le, une forme de révolte peu créative), un logiciel est toujours académique… Seul l’homme peut faire de ses erreurs un art. Errare humanum est ! Si un artiste suit parfaitement les lois qui lui ont été enseignées, il ne produira que des œuvres académiques. Ses erreurs forgent son style. Le guitariste autodidacte Hector Berlioz ne savait pas orchestrer, et ainsi inventa-t-il une nouvelle façon de le faire. Les symphonies de Mahler sont trop longues, c’est ce qui fait leur charme. Apollinaire imite Anatole France avec maladresse et invente les poèmes d’Alcools, etc. Comparez une œuvre interprétée par des musiciens vivants et la même programmée mécaniquement sur un séquenceur ! C’est ainsi que j’eus l’idée d’intégrer les erreurs dans le système, pour l’humaniser. Je décidai donc de placer trois sons plutôt qu’un seul pour la même action et de les jouer alternativement en aléatoire. Je choisis de faire de légères variations, et parfois certaines radicales, lorsqu’on revient dans une scène déjà visitée, car le temps a passé. Je trouvai des façons de construire mes boucles pour éviter toute lassitude, en les rendant banales mais en y ajoutant quelques événements sonores isolés, joués aléatoirement à des intervalles irréguliers. Chaque fichier sonore peut être considéré comme un début et une fin, ou appartenir au corpus, pour ne pas briser la continuité de la partition… J’ai ainsi fixé de nouvelles lois que je devrai plus tard à leur tour transgresser…



Musique interactive

Considérant tous ces sons (il y a par exemple 1500 fichiers sonores dans le CD-Rom Alphabet) comme une entité unique, travaillant sur l’interactivité pour éviter toute rupture de rythme, continuant à en découvrir toutes les possibilités au fur et à mesure des avancées technologiques, je fus amené à concevoir, composer et enregistrer de la musique interactive. De mon point de vue, très personnel, design sonore et musique sont très proches l’un de l’autre. Il est vrai que j’ai adopté dès mes débuts une conception varésienne qui consiste à penser que la musique est l’organisation des sons.
Pour produire de la musique interactive, je livre donc au programmeur (appelé aussi développeur) des fichiers sonores séparés et des principes compositionnels. Cette collaboration est une nécessité. Tous les grands programmeurs avec qui je travaille sont des ingénieurs de haut niveau et des mathématiciens totalement allumés : sans Antoine Schmitt, Frédéric Durieu, Xavier Boissarie, je n’aurais pu réaliser ce dont j’avais rêvé, car chaque fois j’ai dû traduire en mots ce qui était intuitif, pour qu’à leur tour, ils traduisent mes idées, concepts, mélodies, harmonies, en algorithmes. En bout de course, et après maints ajustements, c’est censé sonner comme je l’avais imaginé à l’origine ! Cela a réellement commencé ave la lettre L du CD-Rom Alphabet, un trio à cordes que chacun, chacune, peut interpréter à son goût. Cela s’est poursuivi sur le site Internet LeCielEstBleu.org avec les animaux virtuels du Zoo et les trois modules musicaux de Time, enfin avec notre dernière machine infernale, une étonnante boîte à musique programmable intitulée La Pâte à Son (commande de la Cité de la Musique). Je souhaite enfin citer le travail réalisé en collaboration avec le peintre Nicolas Clauss (entretien dans le précédent numéro du Journal et modules sur le site des Allumés) sur les sites flyingpuppet.com et somnambules.net, et avec qui je prépare un spectacle et des installations d’art contemporain.

N.B. : La Pâte à Son était alors exposée au Centre Pompidou (Atelier des enfants) ainsi qu’à Ars Electronica (Musée du Futur). Somnambules était également à Ars Electronica.
P.S. : l'accès à ces œuvres en ligne est devenu difficile aux nouvelles machines et surtout aux nouveaux systèmes. Comme les CD-Rom dont le patrimoine culturel a dramatiquement disparu à vitesse V, le format QuickTime, les plug-ins Flash et Director utilisés pour ces modules interactifs ont été abandonnés. Dans tout ce gâchis il reste des failles qui vous permettront peut-être de vous réenchanter. Cela dépend du système de votre ordinateur et des plug-ins que vous y avez installés...
Aujourd'hui on appréciera des œuvres sur tablette comme La machine à rêves de Leonardo da Vinci (téléchargement gratuit !) ou Boum ! réalisés avec l'équipe des Inéditeurs, ou encore mon travail pour les éditions Volumiques (World of Yo-Ho, La maison fantôme, la collection Zéphyr). Côté cinéma je recommande les DVD Thème Je ou, plus récemment, Baiser d'encre de Françoise Romand dont j'ai composé la partition sonore et la musique...

lundi 27 novembre 2017

Bernard Vitet, mémoire(s) d’un dilettante


Entretien que j'ai réalisé début 2001 pour le Cours du Temps du n°5 du Journal des Allumés du Jazz, retranscrit avec l’aide de Nicolas Jorio. Le Blog des Allumés ayant disparu de la Toile, j'ai décidé de republier ce témoignage exceptionnel de mon camarade Bernard Vitet disparu le 3 juillet 2013, tant pour son parcours extraordinaire que pour son témoignage sur les musiciens et musiciennes qu'il a côtoyés. C'est l'histoire d'un trompettiste à la sonorité inoubliable qui influença quantité de souffleurs, fabuleux mélodiste féru d'harmonie et de contrepoint, luthier inventeur d'instruments incroyables, compositeur expérimental. "Philosophe de bistro" encyclopédiste à la pensée paradoxale, il se moquait de la notoriété et militait contre ce qu'il appelait la mégalanthropie... Peu de gens le savent, mais il est à l'origine du pont de My Way (Comme d'habitude), chanson la plus rémunératrice du répertoire de la Sacem et pour laquelle il ne toucha jamais un sou et s'en fichait ! L'entretien s'arrête au début de notre collaboration qui allait durer 32 ans, c'est donc un Bernard Vitet que je n'ai pas connu qui se raconte ici...

Bernard, voilà vingt-cinq ans que nous avons fondé ensemble Un Drame Musical Instantané (1). Vingt-cinq ans que tu arrives en retard à presque tous nos rendez-vous, vingt-cinq ans que tu brûles la moquette, vingt-cinq ans que tu profères des idées pinchecornées (2), vingt-cinq ans et tu n’as trouvé qu’une seule affaire pour le groupe, vingt-cinq ans... et pourtant tu es toujours mon meilleur ami. Car de toi je continue à (en) apprendre tous les jours. Voilà pourquoi, dans le cadre de ce Cours du Temps, j’ai eu envie de faire partager à nos lecteurs quelques histoires de l’oncle Bernard... Ainsi lorsque j’improvise et que je ne sais plus quoi jouer, je me tais. Lorsque je parle j’évite les insultes animalières. Lorsque je rencontre un mur je le contourne. Lorsqu’une chose me paraît évidente je la reconsidère. Pourtant, aujourd’hui, nous parlerons peu de notre collaboration, mais nous aborderons plutôt ce qui l’a précédée...

(1) Le troisième cofondateur, Francis Gorgé, est parti en 1992 pour se consacrer à la programmation informatique.
(2) "pinchecorné" (page cornée ?) est la traduction du néologisme "pixilated" dans le film "Arsenic et vieilles dentelles".

Ta pratique musicale a-t-elle toujours réfléchi les grands mouvements historiques que tu as traversés : la Libération, la Guerre d'Algérie, Mai 68, et cette chose un peu molle qu'on appelle l'actualité ?

Ma pratique musicale a d’abord été celle d'un auditeur. En fait, si tu inclus dans l'idée de pratique celle de culture, alors on peut dire que mon histoire se déroule en trois temps : avant la guerre, pendant la guerre, et après la guerre. Ceci a beaucoup conditionné ma culture musicale.
Avant la guerre, bien que mes souvenirs soient un peu confus, je distingue deux sources principales. Côté maternel, une culture très populaire, Mistinguett, Maurice Chevalier, Reda Caire, Edith Piaf ; et du côté de mon père, il y avait plutôt une aspiration à la bourgeoisie, de l'opérette, un peu d'opéra mais pas trop pointu. Gounod ou ce genre de choses.
Au moment de la guerre, la musique qu'il était donné d'entendre, surtout par la radio, est devenue très différente. J'ai découvert Wagner, Peter Kreuder, un pianiste de variétés allemand, et puis Rina Ketti, André Claveau, Irène de Trébert, Raymond Legrand… On prenait ce qu’on trouvait. Il y avait un peu de jazz aussi, mais on ne l'appelait pas « jazz », parce que c’était censuré puisque américain. D'ailleurs, quand on voulait en passer, on dissimulait les vrais titres en les francisant. Par exemple, Saint Louis Blues devenait La mélancolie de Saint-Louis (quinze ans après, on faisait des vannes sur le même principe : I cover the water front devenait J’ai un haricot vert sur le front, ou Deep Purple devenait Dis, Popaul, et Pennies from Heaven, Les veines de mon pénis, sans parler de It had to be you, Y tâte du biniou, voire encore I remember April, Le camembert d’avril). Il y avait une série d'émissions à la radio qui s'appelait L’épingle d'ivoire, avec Jean Servais dont j'adorais la voix. C'était une très longue série qui a couru sur plusieurs années, une sorte d'aventure africaine. L'indicatif me fascinait, plus tard je me suis aperçu que c'était un riff de Benny Goodman. Je ne savais pas que c'était du jazz. A l'époque je ne jouais même pas de musique, mais j'étais très influencé par mon frère qui était un zazou. Je l'admirais beaucoup, d’abord pour ses activités dans les FTP (Francs Tireurs et Partisans), ce qui le conduisit à mourir en 42 au camp de Dora. Il était très cool, toujours bien sapé, avec le pantalon juste un peu trop court, semelles compensées, lunettes noires. Il aimait Trenet, et du coup moi aussi. Le « fou chantant » m'a énormément marqué. C'était des programmes vraiment très différents de ce qu'il sont devenus après la Libération. Par exemple, il était exclu d'entendre du Schoenberg à la radio. Au même moment j’écoutais quotidiennement Pierre Dac sur Radio Londres, il chantait : « Radio Paris ment, Radio Paris est allemand... ».

JE NE SAVAIS PAS QUE C’ÉTAIT DU JAZZ

Après la guerre commence ma troisième période musicale, lorsque j'ai finalement découvert Benny Goodman et que j'ai entendu en 1948 le concert de Dizzy qui m'a littéralement abasourdi. C'est là que j'ai commencé à vouloir jouer. A l'âge de quinze ou seize ans, je ne sais plus très bien comment j'ai eu une trompette entre les mains, je m'y suis mis sans ne plus jamais m'arrêter. J’écoutais du jazz Nouvelle-Orléans. J'allais au Lorientais avec les copains. J'aimais beaucoup Claude Luter. J'y allais parce que c'était la mode, mais cette ambiance potache me déplaisait. J'avais des copains qui me faisaient écouter Duke Ellington, que j'appréciais bien. Je me souviens en particulier d'un soir où j'avais fait une fanfaronnade dans la queue d'un cinéma : j'étais allé draguer une fille pour faire le malin, et contre toute attente ça avait marché. Je m'étais donc retrouvé au cinéma avec elle, et après le film, elle m'avait emmené au Tabou. Il s’y passait déjà quelque chose de plus. C’était Jean-Claude Fohrenbach qui jouait. J'y suis retourné souvent, j'y entendais Jimmy Gourley, Henri Renaud et beaucoup d'autres musiciens avec qui j'ai joué par la suite. Très vite, j’ai joué au Tabou dans l’orchestre de Jean-Claude, trois ans, et ce fut mon premier papa musical. En plus j’y ai fréquenté Pierre Dac, comme dans un conte de fées ! J'ai un peu laissé tomber le reste pour me consacrer à ce style-là, du jazz blanc, souvent juif américain, Woody Herman avec les Four Brothers : Stan Getz, Al Cohn, Zoot Sims, Herbie Stewart, les petits enfants de Lester Young. Le jazz noir était un peu violent pour moi. C'était aussi un effet de mode. Et puis il y a eu ce jour où j'ai entendu Miles Davis pour la première fois. J'ai eu l'impression que j'avais trouvé quelque chose d'intéressant à faire dans la vie, et j'ai commencé à essayer de jouer sérieusement de la trompette.

À tes débuts tu fais des baloches...

Oui, assez tôt. Je me suis marié, il fallait que je gagne ma vie. Dans un bal, il y avait une série tango, une série qu'on appelait typique, c'est-à-dire de la musique cubaine, une série jazz, et une série valse-pasodoble. On faisait des petites formations pour reposer un peu l'orchestre, j'aimais bien jouer de la basse pendant les tangos. J'avais appris quelques positions.

Qui étaient les musiciens avec qui tu jouais ?

Il y avait une sorte d'institution à Paris, le marché aux musiciens, Place Pigalle, le mardi après-midi, devant le bistrot Les Omnibus. Quand j'ai commencé dans le métier, j’allais y chercher mes cachetons. Généralement, les galas avaient lieu le samedi et le dimanche. On était pratiquement sûr de trouver. J’ai donc joué avec quantité d'orchestres différents. C'est ainsi que j'ai eu l'immense gloire de tourner avec Alix Combelle ainsi que de jouer avec Gus Viseur. Il revenait du Canada, il était vieux et en mauvaise santé. Je ne sais pas s'il avait besoin d'argent ou s'il s'emmerdait, mais il avait repris les galas.

Est-ce que la guerre d'Algérie a eu une implication sur la musique que tu jouais ?

La guerre d'Algérie était partout. Dans la musique qu'on jouait, aussi. Je me souviens avoir fait une manif contre la guerre à l'occasion du monôme du bac. Mais c'était quand même de grosses farces estudiantines. Il y avait des gens, comme Georges Arvanitas, qui avaient eu moins de chance que moi. Il avait passé trois ans en Algérie et avait dû se battre, tirer, il avait été gravement traumatisé. On en parlait entre nous, mais c’était moins fort que la guerre du Viêt-Nam. Ce sont deux guerres d’indépendance, mais la seconde a eu un plus grand retentissement international. Celle-ci nous a déterminés musicalement. A cette période je jouais avec des musiciens américains qui revendiquaient contre elle, notamment les musiciens du Black Panther Party. Mais le premier avec qui j'ai eu des échanges politiques, c'est François Tusques. Lui aussi avait fait la guerre d'Algérie, alors que moi j'étais déjà dans le métier. J’avais réussi laborieusement à me faire réformer. J'avais beaucoup joué au Tabou, au Caméléon, au Riverside, aux Trois Mailletz, puis au Club Saint-Germain. C'était l'époque du be-bop, et on ne jouait pratiquement que des standards. Rares étaient ceux qui jouaient des compositions originales, comme par exemple Martial Solal. Puis, autour de 1965/66, il y a eu pas mal d'initiatives collectives, voire collectivistes, qui se sont créées. Il y avait des bandes de musiciens qui essayaient des choses, qui faisaient des concerts, des performances. C'était une période d'intense activité souterraine. J'ai le souvenir d'assez nombreuses séances d'enregistrement, qui n'ont pas donné lieu à des disques mais auxquelles participaient Beb Guérin, J-F Jenny-Clark, Aldo Romano, Jean Vern, Mimi Lorenzini, Jeanneau, Thollot, Portal, Barre Phillips… C'était une petite société. Tusques a été un peu notre fédérateur. Lui et moi avions déjà joué ensemble en trio ou en quintet. Il habitait la région de Nantes, et il était assez entreprenant. Il se débrouillait pour organiser ou vendre des concerts. Donc on venait de Paris, avec Luis Fuentes, Michel Babault, Luigi Trussardi… Nous étions habitués à jouer du Miles, du Sonny Rollins ou du Monk, et François, lui, composait des morceaux originaux qui nous ont immédiatement intéressés. Il faut dire qu'à l'époque, c'était plutôt mal vu. Au Club Saint-Germain, par exemple, nous interprétions plutôt des tubes parce que c'est ce qu'attendait le public. Des succès des Jazz Messengers, Horace Silver, Miles Davis... Pendant la guerre du Viêt-Nam, beaucoup de musiciens américains sont venus s'installer en France. C'était pour eux une manière de déserter et de revendiquer leur opposition.

Avais-tu déjà joué avec des américains avant ça ?

Oui. J'avais joué avec Lucky Thompson, Kansas Fields... Avec Chet Baker, surtout. Pendant assez longtemps. Pour quelques concerts j'ai monté des groupes avec Alan Silva, Sunny Murray, Ronnie Beer et Ken Terroade...

Chet Baker ? Un orchestre avec deux trompettes ?

Oui. D'ailleurs quand il m'a demandé d'intégrer son quintet, je lui ai posé la question. J'avais eu une idée malsaine : je me demandais si je n'allais pas jouer un rôle de faire-valoir. Il s'en était indigné et m'avait simplement répondu qu'il s'agissait d'enrichir l'orchestre et qu'il aimait jouer avec moi. Par ailleurs nous avions en commun d'être joueurs d'échecs. Alors pendant les sets au Chat-qui-pèche, on plaçait entre nous un tabouret sur lequel on posait l'échiquier et, tout en écoutant chacun l’autre jouer, on préparait le coup suivant. Une partie durait un set. La tôlière lui louait généreusement une chambre au-dessus de la boîte. Je venais souvent le voir dans l’après-midi pour jouer avec lui quelques inventions à deux voix de Bach.

GRILLÉ A VIE

Mai 68 a-t-il changé ta pratique musicale ?

Ça m'a déterminé à changer de vie, ou plutôt de mode de fonctionnement. Avant ça, je jouais pas mal dans les boîtes de jazz, je faisais beaucoup de baloches, et beaucoup d'enregistrements avec des chanteurs ou des orchestres de variétés. En 68, je jouais avec Claude François. Je lui ai présenté ma démission. Il a d'abord cru que je plaisantais. Après, pendant quinze jours, j'ai reçu des coups de téléphone me disant : « Alors ? Qu'est-ce que tu fais ? Il faut être sérieux. Il y a du boulot. » Je leur ai fait comprendre que pour moi, c'était fini. Mais je ne prenais pas de grands risques puisque j'étais déjà engagé avec Tusques, avec des musiciens américains, avec Sunny Murray, etc. Et puis il faut dire que dès lors qu'on manifestait un intérêt pour l'action politique, on était en quelque sorte mis en marge du monde des studios et des variétés. Par la suite on s’aperçoit même qu’on s’est grillé à vie.

Y avait-il une coupure entre tes séances avec des chanteurs de variétés et tes activités nocturnes ?

Je ne savais pas lire la musique. Roger Guérin a réussi à me mettre le pied à l'étrier. Il m'envoyait faire des remplacements. Il m'a pris aussi dans l'orchestre de Jacques Hélian, sous la direction de Sadi. On est descendu à Madrid où on a joué pendant deux mois. Là j'ai commencé à apprendre à lire, empiriquement. Comme il était à côté de moi, Roger m'avertissait à l'avance des mesures à compter et des dessins rythmiques ! Je n'ai jamais été capable de jouer de deux manières différentes, et lire la musique n'y a rien changé. A ce titre, je ne peux pas dire qu'il y ait eu de coupure à l'intérieur de cette double activité.

Dans le monde de la chanson tu as été amené à travailler avec des célébrités. Gainsbourg ?

J'ai enregistré avec lui, mais comme il était aussi directeur artistique, il m'a plus souvent trouvé des séances. Vian était aussi directeur artistique chez Philips, mais c'est surtout Gainsbourg qui m'a aidé. Il avait de bons arrangeurs, Jean-Claude Vannier, Alain Goraguer...

Montand ?

C'est Hubert Rostaing qui m'avait mis sur le coup. J'avais pas mal joué avec lui. C’était un des trois chefs d’orchestre de variétés de la radio. Les deux autres étaient Jack Diéval et Léo Chauliac. Tous les trois m'avaient entendu jouer sur Soul Jazz de Georges Arvanitas, et m'avaient proposé de rejoindre leurs orchestres respectifs avec mes « copains ». J'ai dit oui aux trois, et du coup les trois orchestres étaient presque identiques : Jeanneau, Babault, Luigi, parfois Fuentes, et moi, certains nous appelaient « l’eau-l’gaz-et-l’électricté ». On avait monopolisé la RTF. J'ai beaucoup voyagé avec Diéval, qui produisait une émission quotidienne qui s'appelait Jazz aux Champs-Elysées, et qui l’a exportée dans toute l’Europe. J'ai eu à cette occasion le plaisir de tourner avec Art Taylor. J’ai aussi participé à la première jam-session en multiplex, avec un pianiste à Londres, le bassiste à Berlin, etc. Chauliac était un excellent arrangeur, il m’a permis d’enregistrer avec Jacqueline Danno, Jean-Claude Pascal et d’autres artistes Pathé Marconi. J’avais beau trouver que Montand avait beaucoup de feeling et de finesse, il m’énervait avec son américanisme de bazar. Il me parlait toujours de mon « beugueull ». Je ne jouais pas du clairon mais du bugle, en anglais flugel horn, il ne voulait pas le savoir.

68 est donc une date charnière pour toi, puisque tu arrêtes la variété. Mais très vite tu arrêtes aussi le jazz…

C'est un peu vrai. Mais en même temps je n’ai jamais cessé de jouer du be-bop et du free. C'est plutôt le contexte qui changeait, mais pas tellement mon jeu. D'ailleurs je ne crois pas que mon jeu soit tellement évolutif. J'ai toujours joué de la même manière, quel que soit le contexte ou les circonstances. Rétrospectivement, de toute façon, je crois que je n'ai jamais vraiment joué du jazz. Bien sûr je jouais des morceaux de jazz, dans des contextes jazz, mais je ne m’y suis jamais senti à l'aise. J’ai toujours eu l'impression d'y être un usurpateur.

Tu as très souvent eu un statut de sideman. Tu as très peu dirigé d'orchestres. Les gens qui t'ont engagé l'ont souvent fait pour tes qualités de provocateur.

Je ne me trouve pas si provocateur. Mais Portal, par exemple, aimait bien me faire faire des bêtises. S’il lit ces lignes, qu’il se souvienne du cri du hérisson !

Quelles sont les musiques fondatrices de ton jeu et de tes compositions ?

Varèse. Bartók. Webern. Monk. Gus Viseur. Miles Davis...

Effectivement, on entend Miles Davis dans ton jeu, par le son, et probablement parce que tu joues comme tu parles.

Si je ne me suis jamais senti dans le jazz c’est peut-être faute d’en avoir adopter certaines disciplines. Je n’ai pas systématiquement étudié et assimilé un style avant de trouver le mien. La pratique de la trompette incite à écouter, à répondre, à construire des phrases comme des bouts de dialogue. Mon jeu prend modèle sur ma rhétorique verbale.

On peut être étonné de t'entendre citer Varèse ou Webern. Comment cela influe-t-il sur ton écriture ?

J'ai une idée universelle de la musique. Je pense que toutes les musiques sont faites de la même façon, sur les mêmes principes. Il n'y a pas, pour moi, de différences fondamentales entre Bartók et le jazz. L'harmonie, le contrepoint, etc., ces choses sont toujours là.

LA RIXE DE MUSICIENS

La création du Unit a été un jalon dans l'histoire de l'improvisation en France et en Europe. Or, Portal a toujours déclaré qu'il regrettait la fin de ce groupe. Peux-tu m'expliquer comment ça a commencé, et comment ça s'est terminé ?

Ah ! Nous jouions souvent ensemble dans ces réunions de nouvelles musiques dont je parlais toute à l'heure. Nous faisions aussi tous les deux beaucoup de séances de studio, pour des chanteurs ou des groupes de variétés. Une amitié est donc née entre nous. Un jour, il m'a dit qu'il cherchait à monter un groupe, avec des musiciens que je ne connaissais pas, à part lui et Beb Guérin. Il a donc pris la responsabilité de ce groupe, bien qu'il parlât de « collectif ». C'est une question qu'on n’a jamais vraiment élucidée. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles ce projet a pris fin. Michel signait tous les thèmes alors qu’il ne les écrivait pas tous, ça commençait à bien faire. Un jour nous étions passés dans une émission de télé à Hambourg (Karlheinz Stockhausen y dirigeait à l'époque un groupe de recherche, et la scène allemande en général était plutôt ouverte et prospective). Après notre prestation, il y avait une interview télévisée du groupe. Beb et moi avions à cette occasion posé la question, à l’antenne, de savoir qui allait signer quoi. Ce n'était d'ailleurs pas très sympa de notre part de choisir ce moment-là pour mettre ça sur le tapis. Mais nous étions allés très loin, jusqu'au sordide même, puisque nous avions carrément sorti les feuilles de droits d'auteur sur le plateau pour les remplir. On a fini par signer la feuille de SACEM sous l'oeil des caméras, en répartissant les droits après de laborieux calculs d’apothicaire. Je ne sais pas si ça a été le dernier concert, mais en tous cas, il y a eu dès lors quelque chose de brisé. J’avais d’ailleurs proposé La rixe de musiciens de Georges de la Tour comme pochette au disque de Chateauvallon, mais ça ne s’est pas fait. C’est devenu plus tard celle de l’album d’Un Drame Musical Instantané À travail égal salaire égal !

Dans ton disque La Guêpe, auquel participaient Jean-Paul Rondepierre, Jouk Minor, Beb Guérin, Jean Guérin, Françoise Achard, François Tusques, il y a la volonté de faire une musique savante. À l'époque, tu as aussi travaillé pour le GRM.

A ce moment-là, la musique savante m'intéressait beaucoup. A vrai dire, je me fichais de savoir si c'était ou non une musique vivante. La Guêpe m’est venue de l’envie de mettre le texte de Ponge, La rage de l’expression, en musique. Dans mon disque solo, Mehr Licht !, les environnements ambiants passent à l’avant-scène.
Au GRM, je faisais ce qu'on appelait de la musique « mécanique », je coupais et montais de la bande magnétique. Il y avait bien des tas d'appareils géniaux, mais pour profiter des avantages que pouvaient offrir les équipements du GRM, il aurait fallu que j'aille au charbon, que je fasse des petites conférences par-ci par-là, ce qui n'est pas vraiment mon fort. Par contre, on m'a donné à traiter des objets sonores de Pierre Schaeffer. Ça a été pour moi très formateur. Il y avait son livre, pour ainsi dire imposé, le Traité des objets musicaux, une méthode de classement des sons par leurs timbres et leurs traitements respectifs. On y apprenait aussi des notions d'acousmatique, il y avait même une dimension philosophique.

Tu a également créé le collectif de production Musique 1...

Je l’ai fondé entre autres avec Jac Berrocal. Ça nous servait à monter des petits festivals qui se déroulaient sur plusieurs jours, au Théâtre Mouffetard par exemple.

Ici tu fais l’effort de te souvenir, alors qu’habituellement tu parles rarement du passé. Quelles relations entretiens-tu avec le temps ?

Je pense que la musique, c'est l'art du temps. Et le temps, c'est la mort...

Tu es connu comme trompettiste mais tu as souvent joué d'autres instruments. Quel est ton propos quand tu joues du piano ou du cor ?

Malgré ma paresse, j'ai quand même travaillé la trompette. C'est donc un instrument avec lequel j'ai des contraintes. Lorsque je joue du violon, par exemple, je ne connais ni les techniques ni les positions. Cela me permet d'exploiter l'instrument sans vergogne. J'arrive à le faire sonner d'une façon qui me convient sans en connaître la moindre gamme. C'est dans le même esprit que j'ai inventé des instruments, dont certains dérivaient d’ailleurs directement du violon : le frein qui est une contrebasse à tension variable, ou l’arbalète, finalisée par Raoul de Pesters... J’ai agi dans l'idée d'un pur traitement du son. Je pense que même lorsqu'on improvise, s’il s'agit de notes, on ne peut que penser à de la musique écrite. C'est de la musique écrite du moment qu'on peut l'écrire. Avec ces instruments et la méconnaissance qu'ils induisent, c'est tout à fait différent. C'est beaucoup sous l'influence d'Alan Silva que je l'ai fait. Quand je lui ai dit que j'avais un violon chez moi, il m'a immédiatement proposer de faire une section de cordes. C'est comme ça que je me suis habitué à toucher le violon. J'ai aussi fabriqué des instruments parce qu'on m'en a commandés, pour Aperghis, ou Tamia et Françoise Achard : une vielle à roue dans un caddy qui joue quand on le pousse, des claviers de limes, de poêles, de pots de fleur, des flûtes, le cor multiphonique, l’orgue à feu... A l'époque, le théâtre musical était très à la mode. Un concert, même le plus banal, est un spectacle. Je trouvais navrant celui qu'offraient alors les musiciens. Je pensais qu'il fallait « spectaculariser » les prestations musicales, et donc avoir ses idées de mise en scène à chaque concert. Je continue à le prétendre.

La trompette plongée dans l’eau, avec un timbre en aluminium, avec un bec de saxophone, ça procède de la même intention ?

Pour la trompette à anche, le spectaculaire ne réside que dans la contradiction entre l’image et le son : on entend du baryton alors qu’on voit une trompette piccolo. La trompette dans l’eau, c’est une sourdine. Mais le son est matérialisé, on voit les turbulences de l’eau, surtout si les on éclaire astucieusement.

UN COLLECTIF A TROIS

Nous nous rencontrons, Francis, toi et moi, en 76, et nous décidons de monter Un Drame Musical Instantané. C'est un changement radical dans ta vie musicale.

Je n'avais plus besoin d'aller à droite, à gauche, pour suivre mon chemin. C'était l'opportunité de me poser un peu. Monter un groupe, ce n'est pas mon truc. C'était pour moi une occasion inespérée puisque ça ne se présentait pas comme le groupe d'untel, mais comme un collectif à trois. J'ai été tenté de tout y investir.

Comment expliques-tu que notre collaboration tienne toujours après 25 ans ?

D'abord, la formule, à l'origine, était très solide parce que c'était un trio, et qu'un trio, c'est vraiment démocratique, dans le sens où il y a toujours une minorité et une majorité. Ça a beaucoup marché sur cette dynamique de groupe. Après le départ de Francis (Gorgé), on avait un passé sur lequel on a pu continuer à construire. Mais il faut dire qu'au départ, ce n'était pas n'importe quelle association : il y avait un protestant, un juif, et un catholique. Euh... Je parle de culture. Je ne parle pas de confession. Il y avait donc au sein de notre collaboration une diversité occidentale intéressante.

La première fois que je t'ai vu, c'était pour un concert de soutien à la clinique anti-psychiatrique de Laborde. Nous étions une quinzaine de musiciens sur scène dans le cadre d’Opération Rhino. J'étais à côté de Daunik Lazro, qui m’a gentiment prodigué quelques conseils car je jouais du saxophone comme un pied, j’avais aussi mon synthé mais à l’époque cet instrument angoissait les musiciens de jazz, sauf toi qui les provoquais beaucoup plus que moi : tu étais à l'autre bout de la scène et tu entrechoquais des bouteilles de bière vides jusqu'à ce qu'elles explosent. Il y avait des éclats de verre tout autour de toi. À la fin du concert, après quelques hésitations, je suis venu te voir. Pendant deux jours, nous avons discuté de Varèse et Webern. Pour Francis et moi, qui venions du rock, tu étais à la fois un musicien de jazz, un précurseur et un initiateur. De ton côté, comment nous percevais-tu ?

J'éprouvais un soulagement. Parce qu'il restait quand même, à l'intérieur de notre projet, cette pratique du jazz qui impose de jouer en place, de bien jouer les grilles, etc. Mais vous n'aviez même pas l'idée, qui pour moi est rédhibitoire, d'interpréter des grilles en prétendant qu'on improvise. Vous faisiez de la musique avec toute la naïveté souhaitable. Tout ça correspondait très bien à mon malaise vis-à-vis du milieu du jazz. J'étais paresseux, je n'avais pas envie d'être le meilleur. Si j'étais en compétition avec un autre musicien, j'avais envie de me sauver en courant. Bref, je me sentais horriblement mal avec ce qui constitue les fondements du jazz, la compétition, la lutte pour la vie, etc. Et puis vos instruments me fascinaient. Un type qui jouait du synthétiseur sans clavier, juste en tournant des boutons, je trouvais ça génial. Quant à Francis, je n'avais pas remarqué au départ qu'il était handicapé, et je trouvais qu'il jouait très étrangement. Un jour il m'a expliqué qu'il s'était mis à la guitare précisément pour rééduquer son bras. Tout ça conjugué assouvissait bien mon goût du nouveau.

L’essentiel c’était que, comme nous, tu t’intéressais à tout, la politique, la science, les autres arts, la vie en général. La musique coulait de source...

Dans le Drame, elle est la traduction d’une réflexion commune et non une illustration. Nous avons inventé à cette occasion le concept de musique à propos.

Si un jeune musicien sollicitait tes conseils, que pourrais-tu lui dire ?

Je valorise beaucoup la constance, la fidélité et l'acharnement. J'aime citer cette phrase de Guillaume d'Orange : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».

Peux-tu me parler de la trompette et des différentes manières d'en jouer ?

La trompette est issue de la culture militaire. En France, dans le temps du moins, la plupart des premiers prix de conservatoire étaient tous des gens du Nord qui avaient joué dans des fanfares, et qui avaient réussi à sortir de la mine grâce à ça. C'étaient des gens qui avaient beaucoup travaillé leur instrument, mais un peu à coups de pied dans le cul. Au conservatoire on n'expliquait pas vraiment le comment. Si on n'y arrivait pas, c'est qu'on était nul. Quand j'ai donné des cours, j'ai essayé de me démarquer de cette méthode. J'arrive facilement à expliquer ce qui se passe dans le corps quand on joue. Je n'ai eu de cesse de faire comprendre que ce n'est pas un instrument qui requiert plus de tonus physique ou d'agressivité militaire que d'autres. Bien sûr, on parle d' « attaque ». Mais si l'on joue en ayant à l'esprit quoi que ce soit de vindicatif, ça ne marche pas. Quant à la manière de respirer, je me suis confectionné une technique, que j'ai un peu enseignée, et qui marche très bien. Il y a l'idée, par exemple, qu'on ne projette pas le son, que l'on n'a rien à projeter. On provoque un choc qui est situé à un endroit très précis du corps, entre la langue et le palais, et tout le reste n'est que l'organisation d'une pompe, assez complexe, de façon à distribuer l'air avec la tension, la compression et la quantité nécessaire et suffisante pour produire l'effet voulu. Évidemment ce discours est, d'une certaine manière, une démystification de l'idée militaire de l'instrument. Finalement, ce que j'ai cru comprendre d'un secret supposé, c'est qu'il doit y avoir une furieuse concentration vers l'infiniment central qui est nécessairement en opposition avec une détente de ce qui est infiniment périphérique. Peut-il y avoir là une explication du monde physique ?... Si tant est qu’il y en ait un autre !

Tu as un sens aigu du paradoxe.

Chaque fois qu’on rajoute une ligne on tend vers l’exhaustivité. L’important n’est pas d’avoir tout dit mais que tout ce qu’on a dit contribue à donner un sens global.



PORTRAITS-SOUVENIRS

Eric Dolphy
Il m'avait appris un bon truc. Je m’étais blessé le bras droit, et je m’étais en quelque sorte échappé de l'hôpital avant la fin de ma convalescence pour aller voir du monde dans les boîtes. J'étais tombé sur Eric Dolphy à qui j'avais raconté que ma main droite ne fonctionnait plus très bien et que je n'étais pas certain de pouvoir rejouer de la trompette. Il m'avait répondu : « tu n'as qu'à jouer avec ta main gauche ! Le corps est symétrique. Il n'y a pas de raison que tu n'y arrives pas ». J'étais rentré chez moi, et je m'étais aperçu qu'effectivement la main gauche faisait exactement les mêmes gestes que la droite. Ce soir-là, il m'avait aussi dit : « La seule chose qui soit grave dans la vie, c'est de mourir ». Le destin a voulu qu’il meurt le lendemain, à Berlin.

Lester Young
Un soir de 1956 au Tabou. C'est LA boîte de Saint-Germain-des-Prés que fréquentaient quotidiennement Boris Vian, Juliette Gréco, Gainsbourg et tous les jazzmen américains de passage. A la suite d'une jam avec le Président, Lester Young, celui-ci me complimente sur mon jeu. Je trouvais ça super mais j'attendais le mais...
L.Y. : - Tu connais les paroles ?
B.V. : - Pourquoi, y a des paroles ?
L.Y. : - Ah bon, tout s’explique...
L'explication est venue quelques années plus tard avec Chet Baker. Chet me dit que nous, en Europe, nous appelons ça des standards mais que pour des américains ce sont des poèmes qui racontent chacun une histoire ou un certain état d'âme. Ce sont des chansons populaires, des souvenirs d'enfance, des airs qui ont été à la mode et que tout le monde connaît aux Etats Unis. Chet trouvait que nous jouions ces morceaux d'une façon abstraite, comme de la musique classique mais pas comme des airs populaires. On jouait la grille, les 32 mesures, le thème pas toujours, ou plutôt jamais puisqu'on ne connaissait pas les paroles. Moi, et les pianistes aussi, je pouvais jouer imperturbablement le pont d'un morceau à la place de celui d'un autre, sans même m'en apercevoir. C'est comme les valses de Strauss, on peut mélanger les parties des morceaux, c'est toujours aussi bien. Sauf pour les Autrichiens ! C'est toute la différence entre un jazzman français et un américain. Il y a un sens à ces notes de musique, la mélodie que Lester joue, sur laquelle il improvise, il en connaît le texte, la partition complète.

Archie Shepp
Archie Shepp, c'est un sampler. Il n'a créé aucun style. Il a utilisé des éléments de l'histoire du jazz en les samplant, en quelque sorte. Il ne fabrique pas de mélodie géniale. Il prend des éléments stylistiques classiques qu'il réutilise plutôt à la manière d'un sampler.

Anthony Braxton
C'est vraiment un universitaire. Il m'avait proposé de monter un quintet. Et il est arrivé chez moi avec une partition en accordéon, au moins quinze pages noires de notes, en me disant : « Je voudrais qu'on joue ça, mais très précisément », alors que moi, j'avais dans l'idée de faire un concert de musique improvisée. De toute façon, vu la partition, je ne pouvais pas faire autrement. C'est ce qu'on a fini par faire.

Sunny Murray
Il m'avait conseillé d'aller à New York. Il trouvait qu'ici nous avions la vie douce. Il m'avait proposé de m'héberger là-bas. Il pensait qu'il serait bon pour moi de me frotter un peu à la compétition. Or, c'est vraiment tout ce que je déteste. J’ai dit : « Oui, peut-être »...

Alan Silva
Après un concert du Celestrial à la Maison de la Radio, en dînant, Alan m'avait dit : « On va faire un maximum de blé ! » Il m'avait fait part d'un projet de faire construire un building sur deux étages où loger tous les musiciens ensemble, avec des studios, et au dernier étage, une banque ! Il pensait vraiment faire de l'argent avec ça. Mais quelque temps plus tard, il s'est fait spolier, via l'IACP. C'est donc resté à l'état de rêve.

Don Cherry
Il avait une encyclopédie de la musique d'où il tirait tout son savoir et toutes ses idées. Il s'intéressait surtout à Chopin. Sa manière de coller de petites formes les unes contre les autres vient peut-être de là. C'était une méthodologie assez répandue à l'époque. On la retrouve aujourd'hui dans la technique du sample. Mais plus tellement dans la pratique de la composition.
Je lui ai vendu ma pocket trompette. C'était un petit bijou incrusté d'émaux qui avait été fabriqué pour Joséphine Baker au Casino de Paris où elle faisait semblant de jouer. C'est avec cette trompette que j'ai enregistré pas mal de disques, notamment Free Jazz. Don louchait dessus depuis longtemps. Je lui ai vendu pour 200 dollars un jour où j'avais besoin d'argent. Il en a joué jusqu'à sa mort. J'étais très fier.

Gato Barbieri
Je me suis fait avoir par Don Cherry. Avec Gato, je voulais monter un orchestre un peu dans la veine de ce que cherchait à faire Don, à savoir une sorte de cocktail fait de souvenirs, une manière de couper des choses pour les remonter différemment. Puis Don est arrivé, a engagé Gato, et mon projet a avorté.

Jean-Louis Chautemps
La première fois que j'ai joué avec lui, je n'étais même pas marié, je devais avoir 19 ans. Je me souviens d'un bistrot qui n'existe plus, le Dupont Latin, boulevard Saint-Michel, où on allait en sortant du lycée. Lacan y faisait ses séminaires au sous-sol. Quand je pense que j'ai passé un bon bout de mon temps là, sans savoir que Lacan enseignait dans la pièce du dessous... La salle du dessus servait l’après-midi à des jam-sessions. J'ai énormément joué avec Jean-Louis, notamment sur Jazzex, une pièce de Parmegiani. Ce fut la première œuvre mixte, jazz et musique électroacoustique. Jean-Louis était un bosseur, il s’étonnait de ma façon instinctive de jouer et me décrivait comme un musicien « hallucinatoire visionnaire ».

Jacques Thollot
Je l'ai rencontré pour la première fois au Club Saint-Germain. Il était habillé en costume de collégien d'autrefois. Son père, un grand gaillard très extraverti qui jouait très bien du sax, était là aussi, pour le vendre. À côté de lui, Jacques avait l'air d'être un peu à côté de ses pompes, tout timide, tout pâle. Il avait alors 12 ou 13 ans. Evidemment, à cet âge-là, il n'était pas capable de conduire un orchestre. Il jouait tout comme Max Roach. Il avait visiblement beaucoup travaillé, il faisait de beaux solos mais ralentissait tous les tempos, c'était infernal. Il était très gêné par la présence de son père. Il nous regardait avec l'air de dire : « Ne faites pas attention ». Je me disais que ça allait être dur pour lui, et effectivement ça a été dur.

Peter Brötzmann
Nous étions en train d'enregistrer avec le Global Unity d’Alex von Shlippenbach, il était juste à côté de moi. Il s'est mis à jouer avec un son titanesque (il était aussi sculpteur et peintre). Il sortait des sons énormes, des harmoniques dans les aigus, avec une puissance vraiment impressionnante. A un moment deux jets de sang ont jailli de ses narines. Il a simplement sorti un mouchoir de sa poche, s'est tamponné le nez, et il s'est remis à jouer en repartant dans un continuum ! A l'époque, on jouait comme ça, dans un continuum collectif, mais organisé. Chacun y allait à fond la caisse.

Steve Lacy
Un jour, en descendant au Festival d'Avignon, pendant lequel j'habitais chez Gelas, le metteur en scène, je me promenais dans les vignes autour de sa ferme, et j'écoutais la nature, le vent, etc. J'étais pris par le plein soleil. J'entendais se mélanger au chant des cigales des sonorités extraordinaires que je n'arrivais pas à identifier. Je croyais même rêver. Plus tard, j'ai appris que c'était Steve qui était sur une colline en train de travailler son soprano. C'était une impression très zen.

Barney Wilen
Barney était un ami très proche. Je l'ai rencontré quand il avait 13 ans. Il jouait d'un vieux saxo baryton qui était aussi grand que lui. Un jour, il est venu faire le bœuf au Tabou, et il est revenu plusieurs jours de suite. La première fois que je lui ai parlé, je lui ai demandé : « C'est vrai que tu as 13 ans ? » Ça me semblait ahurissant qu'un type de cet âge joue comme ça. Il m'a regardé et il m'a dit : « Qu'est-ce que ça peut te foutre ? ». On est devenu très copains à partir de ce jour-là.

Albert Ayler
Je n’avais jamais entendu parler de lui, ni écouté une telle musique. C’était au Caméléon, il avait l’air de quelqu’un de spécial, vêtu de cuir rouge, les musiciens qui jouaient là, Aldo et J–F, l’ont pris pour un débile et ont atrocifié. J’ai longtemps regretté de n’avoir pas pu rejouer avec lui ni continuer la discussion passionnante que nous avons eue après, très poétique.

L’Art Ensemble
Ornette Coleman avait organisé un concert à la Mutualité. Il y avait son orchestre, celui de François Tusques, l’Art Ensemble, Barney, Roger Guérin... A l’issue du concert qui s’était très bien passé, l’organisateur est parti avec la caisse. On a provoqué une réunion avec l’Art Ensemble. Il nous ont répondu : « non, mais attention les mecs, vous savez de qui vous parlez, c’est Ornette, total respect ! », et c’en est resté là. Dans l’Art Ensemble, à part l’extraordinaire diversité de leurs compositions, j’étais très intéressé par la théâtralisation de leur musique.

Claude François
Jeanneau et Mimi Lorenzini connaissaient bien la pop. Ils ont montré Triangle peu après. C’est Claude qui m’a initié au rhythm’n blues en m’emmenant écouter James Brown, Otis Redding, Aretha Franklin... Il aurait voulu qu’on sonne comme ça. On a même accompagné les Supremes pour une télé.
Nous étions payés en liquide, pas déclarés, sauf les télés. Il fallait, en plus, réclamer son pognon vite fait. Le premier soir, Lederman m’a repris ma paye au poker.

Brigitte Bardot
J’ai fait un disque avec elle, très sympa, très tendre. Par la suite je me suis trouvé parfaitement solidaire de ses positions passionnées sur la condition animale. J’ai même adhéré. En manifestant j’ai constaté que la majorité des militants, surtout leurs représentants, étaient d’extrême-droite. J’en avais parlé avec Cavanna, lui-même interloqué.

Beb Guérin
Il était comme un frère. Nous faisions des concerts en trio avec Tusques dans sa région de La Rochelle. Au matin, en me faisant visiter son plat pays, il me disait : « Tu vois, ici il n’y a que l’horizon et des bourines à un étage. Voilà deux siècles que ça se dépeuple. Rien de plus déprimant. Dans ma famille un oncle et d’autres se sont pendus pour rajouter quelques verticales. Moi aussi je me pendrai ». Beb s’est pendu en 1980.

Jouk Minor
Il est très gestuel. Il avait joué de la guitare flamenco avant de se mettre au baryton. Il a trouvé le lien physique entre les deux. C’est aussi un acousticien. Il poursuit sa recherche avec des instruments d’exception comme le sarrussophone contrebasse. Il est revenu à la guitare en se fabriquant empiriquement la sienne.

Hubert Fol
C’était un mythe. Il était ouf. On a été engagés ensemble, avec son frère Raymond, dans le quintet de Guy Lafitte. Ça me navre de m’apercevoir que je n’ai pas grand chose à dire de lui, si ce n’est qu’il était super cool et qu’il jouait génialement de l’alto.

Babar
J’étais un peu enrobé. En vacances un connard m’avait affublé de ce sobriquet qui en valait un autre. Au retour, quand je suis entré dans le monde des musiciens, ils me nommaient ainsi. Je n’ai jamais compris par quelle mystérieuse dénonciation ! Les vieux m’appellent encore comme ça.

Discographie (partielle) de/et/ou/avec Vitet

Dans l’ordre d’apparition au cours de l’entretien :
LP Georges Arvanitas, Soul Jazz, Columbia FPX 193, 1960
CD 1965, François Tusques, Free Jazz, Mouloudji, réédition In situ 139 - catalogue ADJ
LP Michel Portal Unit, No, no but it may be, Le Chant du Monde LDX 74526, 1972
LP Un Drame Musical Instantané, À travail égal salaire égal, GRRR 1005, 1981 - ADJ
CD Bernard Vitet, La guêpe, sur un texte de Francis Ponge, Futura Son 05, 1971
LP Bernard Vitet, Mehr Licht !, GRRR 1003, 1979
LP Jac Berrocal, Parallèles, Davantage 01, 1976
CD Bernard Parmegiani, Pop’eclectic incl. Jazzex (enr.1966), Plate Lunch PL08, 1998
LP Sunny Murray, Shandar 10.008, 1968
LP Sunny Murray, Big Chief, Pathé Marconi 1727561, 1969
LP Alan Silva, Luna Surface, Byg 529.312, 1969
LP Alan Silva, Seasons, Byg 529.342-43-44, 1970
CD Celestrial Communication Orchestra, My country (enr. 1971), Leo LR 302, 1989
LP Art Ensemble of Chicago, Go home, Galloway 600502, 1970

Autres enregistrements disponibles aux ADJ :
4 LP et 9 CD d’Un Drame Musical Instantané, chez GRRR et In Situ de 1977 à 2001
CD Hélène Sage, Comme une image, GRRR 2014, 1989
CD Hélène Sage, Les araignées, GRRR 2022, 1997
CD Gorgé Meens, Paysage départ, In Situ 121, 1992
CD François Tusques 1992, Le jardin des délices, In situ 165, 1993
CD François Tusques, Octaèdre, Axolotl AXO101, 1994
CD François Tusques Blue Phèdre, Axolotl AXO103, 1996
2CD Buenaventura Durruti, Un d.m.i., Nato 777 733, 1996
CD audio/rom Birgé Vitet, Carton, GRRR 2021, 1997
CD audio/rom Un Drame Musical Instantané, Machiavel, GRRR 2023, 1998

Recommandons aussi les titres :
Barbara (Ni belle ni bonne, Madame), Brigitte Bardot (Un jour comme un autre, À la fin de l’été), Yves Montand (Il n’y a plus d’après, Quand tu dors près de moi), Serge Gainsbourg (En relisant ta lettre), Jazz in Paris : Jazz et cinéma vol.2 La bride sur le cou (cd Universal 013044-2), Jean-Luc Ponty The beginning of... (lp Palm 19), Jef Gilson Enfin (cd FD 151922, 1962-63), Ivan Julien Paris année zéro (lp Barclay), Jean Guérin Tacet (lp Futura Son 14, 1971), Colette Magny Répression (cd Scalen’ CMPCD 03, 1972), Sylvain Kassap L’Arlésienne (lp Nato 109, 1983), Aki Onda Un petit tour (cd All Access 07, 1999), Michel Pascal Puzzle (cd Ina 275 742, 2000)...

Retrouvez aussi les musiciens cités, dans le catalogue des Allumés du Jazz
(attention, les disponibilités ont changé depuis la publication de cet entretien) :
Hubert Rostaing et Alix Combelle (RDC), Georges Arvanitas (Black & Blue, Label Bleu), Jac Berrocal (Bleu Regard, In Situ, Nato), Jean-Louis Chautemps (Evidence, GRRR), François Jeanneau (CC, In Situ, Label Bleu, Pee Wee), J-F Jenny-Clarke (Celp, Deux Z, Hopi, JMS, Label Bleu, Nato), Steve Lacy (Free Lance, In Situ, Label Bleu), Mimi Lorenzini (Axolotl, CC, Hopi), Sunny Murray (Bleu Regard), Barre Phillips (Bleu Regard, Celp, Emouvance), Michel Portal (Label Bleu), Aldo Romano (JMS, Label Bleu, Pee Wee, Pygmalion, RDC, Seventh), Alan Silva (In Situ), Martial Solal (Charlotte, Gorgone), Jacques Thollot (In Situ, Nato), Luigi Trussardi (RDC), Barney Wilen (Deux Z, Nato)...

Lectures conseillées par Bernard Vitet

Paul Hindemith, Pratique élémentaire de la musique, Ed. J-C Lattès
Pierre Schaeffer, Traité des objets musicaux, Ed. Seuil
E. Leipp, Acoustique et musique, Ed. Masson
L-F. Céline, Voyage au bout de la nuit, Ed. Gallimard
J-L. Borgès, Fictions, Ed. Folio

mardi 21 novembre 2017

Bifurcation

...
Tout avait bien commencé. Peut-être que Françoise avait trop mangé d'huîtres la veille et l'avant-veille, peut-être était-elle un peu fatiguée ou momentanément déshydratée, mais j'ai eu une sacrée frousse lorsqu'elle est tombée dans les pommes. Nous avions prévu de passer la journée sur l'île d'Oléron en commençant par un succulent déjeuner au restaurant De l'île aux papilles. Sauf qu'à peine avait-elle bu quelques gorgées de son thé rooibus et goûté l'amuse-gueule à la purée de potimarron et crème de châtaigne, sa tête partit en arrière à s'en briser le cou. Me levant précipitamment pour la redresser je vois ses yeux ouverts comme des soucoupes, fixes, aveugles à mes gestes et sa tête qui bascule à nouveau. Frayeur de ma vie, j'ai pensé un instant qu'elle était morte. Fulgurance du monde qui bascule. J'avais beau tapoter ses joues, l'appeler, ces quinze secondes de cauchemar me hanteront. Passé le sang froid dont j'ai toujours fait preuve dans pareille circonstance, l'émotion s'inscrit profondément et resurgit plus tard, intacte. Heureusement une infirmière qui déjeunait à la table à côté fait s'allonger Françoise les pieds en l'air dans un coin du restaurant pour qu'elle retrouve ses esprits, sa pâleur soudaine se dissipant. La gentille serveuse a déjà appelé les pompiers qui arrivent à trois, font les examens d'usage et téléphonent à leur tour au médecin qui, sans la voir et par mesure de précaution, décide d'envoyer ma chère et tendre au Centre Hospitalier de Rochefort. Les jeunes pompiers me suggèrent de prendre mon temps, de finir le déjeuner que je n'ai pas commencé, car il y a beaucoup d'attente aux urgences, en réalité tellement plus qu'ils ne le supposent. Pour tenter de me détendre je décide de me concentrer sur ma commande. Je m'enfile donc avec un brin de culpabilité et d'égoïsme des noix de Saint-Jacques, purée de panais, jus de viande, chips d’ail, suivies d'encornets, crème de chou-fleur, chou romanesco, chorizo, et je m'achève ou me reprends avec des pommes rôties, caramel gingembre, chantilly vanille, noix. C'est la phase la plus sympathique de l'aventure. De son côté, Françoise n'a vécu qu'une courte absence, une grande fatigue avant de se sentir mal puis de se réveiller étonnée. La suite est moins marrante, car elle révèle l'état désastreux dans lequel la course au profit a mis les hôpitaux...

...
À première vue il s'agit d'un malaise vagal qui n'est pas grave et pour lequel la médecine ne peut pas grand chose. Il y a foule ce dimanche en début d'après-midi aux urgences et les effectifs réduits obligent chacun à attendre des heures entre chaque opération. L'électrocardiogramme comme le reste des analyses ne révèle aucun dysfonctionnement. C'est probablement une déshydratation, mais on ne lui donne pas à boire et elle n'a rien mangé depuis la veille ! Je marche de long en large sur le parking plutôt que moisir à l'entrée à partager l'angoisse des familles dans l'expectative. Lorsque je convainc l'accueil de me laisser tenir compagnie à Françoise je reste debout dans le couloir ou une fesse sur son brancard. J'entends plâtre, suture, embolie, scanner... Trois heures plus tard, le médecin apparaît pour valider sa sortie, mais il décide qu'une prise de sang est plus prudente. Ajoutez deux heures avant qu'on lui fasse cette saignée qui l'affaiblit un peu plus alors qu'elle n'a rien mangé depuis la veille. On lui annonce que les résultats n'arriveront que dans deux nouvelles heures, sauf que le changement d'équipe de 19h remplace les préposés par d'autres qui ne sont pas encore au courant. Les informations suivent, mais selon de tels protocoles que le stress des patients n'est pas pris en compte, si ce n'est par les infirmières, épuisées par leurs conditions de travail. À 22h Françoise décide de s'en aller lorsqu'elle apprend que le nouveau médecin est parti en mission à l'extérieur sans avoir laissé de consignes. Une infirmière a la gentillesse de décrypter les résultats d'analyse tout à fait normaux et nous voilà enfin sur la route pour rejoindre Royan où nous arrivons avant minuit. Dans cette histoire le dévouement des infirmières, gentilles, drôles, prévenantes, fut exemplaire. Les médecins, probablement débordés, ne véhiculaient pas cette humanité. Lorsque nous interrogeons le personnel, elles nous expliquent qu'elles sont en sous-effectif, que leurs journées font douze heures, que les ressources d'accueil sont saturées, quantité de lits ayant été fermés, entendre qu'ils existent matériellement, mais qu'ils sont déclarés inexistants pour raison économique ! Dans les couloirs le brancardier slalome avec les lits à roulettes et les fauteuils roulants. On attend sans savoir ce qu'on attend. L'addition de la pénurie de personnel avec les lourdeurs administratives accouchent d'une situation surréaliste. Imaginez que les analyses sanguines sont envoyées par courrier au médecin traitant, la bureaucratie hospitalière ignorant Internet ! Huit heures aux urgences nous ont montré le délabrement du service public orchestré par le ministère de tutelle. Nous n'avions d'autre solution que d'en rire, les infirmières partageant avec humour et dévotion notre colère fondamentalement politique.

P.S.: un autre article paru en septembre 2013

lundi 20 novembre 2017

Je vais au zoo avec Zizi...


Chaque fois que je vais au zoo la chanson de Fernandel me trotte dans la tête. "Bien des tourtereaux, c'est l'usage, Quand ils veulent parler d'amour, S'en vont rêver sous les ombrages, Aux Tuileries, au Luxembourg, Moi je connais c'est véridique, Un endroit bien moins fréquenté, C'est le jardin zoologique, Aussi le dimanche pour flirter... Je vais au zoo avec Zizi, Et l'on se promène au ralenti, Devant la cage des kangourous, On s'dit des mots doux, Près de l'ours Martin, On s'prend la main, Près de l'otarie, On se sourit, Et près des phoques, Je m'sens loufoque, Mon cœur fait toc-toc..." Pour les amateurs les paroles complètes sont et la chanson izi. La chanson me plaît en particulier pour la liaison entre "je vais" et "au zoo", je vais zozo. Je pratique moi-même couramment ces liaisons qui amusent, autant que les allitérations...


À propos de liaisons j'ai choisi parmi mes photos celles qui avaient chaque fois un point commun avec la précédente, à la manière de Jean-Hubert Martin sélectionnant les œuvres de l'exposition Carambolages dont j'avais fait la musique pour le Grand Palais. Ici c'est souvent un détail graphique...


J'ai oublié de noter le nom des animaux du Zoo de La Palmyre près de Royan. Les deux premiers sont un Tamarin lion à tête dorée et un tamarin bicolore d'Amazonie. Pas moyen de me souvenir du nom de ce singe dont le masque a certainement inspiré maints sculpteurs. La nature a toujours été un modèle pour les humains, que ce soit les images ou les sons. Ainsi mes instruments vietnamiens reproduisent tous des cris d'animaux...


À cette époque de l'année le zoo est désert. Nous avons croisé seulement deux autres couples pendant les trois heures de balade. Les grands singes étaient d'ailleurs confinés à l'intérieur à cause de la température, contrairement aux petits lémuriens que nous avons eu la joie de voir courir dans les tunnels de grillage au-dessus de nos têtes. Ces makis catta ressemblent aux frères Rapetou créés par Carl Barks pour Disney. On lui doit aussi les personnages de Picsou, Gontran Bonheur, Géo Trouvetou, la sorcière Miss Tick et l'organisation des Castors Juniors, c’est dire son importance. Hélas aucun d’eux ne réside à La Palmyre !


Face au zèbre j'ai pensé au poème de Robert Desnos mis en musique par Michèle Buirette que chante Elsa. C'est ma chanson préférée du spectacle Comment ça va sur la Terre ? qu'elles ont monté avec Linda Edsjö. En passant devant le pélican c'est leur reggae qui m'est revenu !


Tandis que coulait le rimmel de la femelle rhinocéros, je me suis retrouvé projeté vingt ans en arrière dans le Terail au sud du Népal. Le rhino asiatique, caparaçonné comme un monstre préhistorique, est beaucoup plus impressionnant que l'africain. En avançant dans les hautes herbes de décembre nous avions été nez à corne avec l'un d'eux. Sans gestes brusques nous avions reculé tout doucement...


Quant à l'iguane que j'avais attrapé par la queue en Guadeloupe, il m'avait coûté des blessures profondes aux pieds lorsque je lui avais couru après sur des roches volcaniques coupantes comme des lames de rasoir. Certes l'iguane ne bougeait plus, paralysé par mon geste, mais, moi non plus, n'en faisais plus un, essoufflé, martyrisé. Pour nettoyer les plaies j'avais eu la stupidité d'aller les tremper dans l'eau de mer, ce qui les avait évidemment creusées très douloureusement...


Avec le temps chaque animal me rappelle une aventure. Les flamants roses sont évidemment ceux que Françoise a filmés au Chili dans le désert d'Atacama et que j'avais sonorisés par un duo réalisé dans le passé avec Hélène Sage... Les animaux que Françoise filme racontent toujours une histoire à la limite de l'anthropomorphisme. Comment s'empêcher de faire des rapprochements pour comprendre leurs actes ? Ce sont avec nos yeux et nos oreilles, avec notre imagination, lorsqu'elle va au-delà de la simple observation, que nous nous rapprochons d'eux en nous souvenant que, nous aussi, sommes des animaux. "Des animaux dénaturés" comme nous appelle Vercors.


L'ibis rouge, c'est évidemment Jean-Pierre Mocky, un film tourné en 1975 avec Michel Serrault, Michel Galabru et surtout Michel Simon, dont je garde le meilleur souvenir, et le film, et Michel Simon que j'avais vu en 1965 au Théâtre Gramont jouer Du vent dans les branches de sassafras. Il n’y en a pas ici. Les zoos sont des lieux paradoxaux. Les animaux en cage crèvent le cœur, mais ils ouvrent le champ des possibles à celles et ceux qui ne connaissent pas d'ailleurs. Et pour tous "l'autre" prend forme et interroge notre condition humaine. Ils permettent aussi parfois de sauver des espèces en voie de disparition qui pourront être réintégrés dans leur milieu naturel à condition que nous arrêtions de le coloniser et de le recouvrir de bitume...

vendredi 3 novembre 2017

L'isthme des ismes (Tapage Nocturne ce soir sur France Musique)


La précocité est une denrée périssable. J'aurai 65 ans dimanche. Antonin-Tri Hoang a déjà 27 ans. Samuel Ber est le benjamin de notre trio du haut de ses 22 ans. J'avais allumé les jeunes musiciens et musiciennes que je défends entre autres sur ce blog depuis une douzaine d'années parce que s'ils ignorent les anciens, ils connaissent encore moins bien ceux et celles qui les suivent. Antonin, piqué au vif, m'a donc présenté Samuel, percussionniste belge encore au C.N.S.M. Je privilégie ces rencontres intergénérationnelles, parce que si nous avons parfois les mêmes objectifs, les méthodes pour les atteindre diffèrent d'une époque à une autre. Aujourd'hui, que ce soit en les écoutant ou en jouant avec eux, j'apprends plus des jeunes que des vieux. D'autre part, je ressens une nécessité voire un devoir de transmettre ce qui me fut légué.
J'ai donc proposé à mes deux acolytes de participer au Tapage Nocturne produit par Bruno Letort sur France Musique et diffusé ce vendredi soir à 23h. Il y a six ans le précédent Tapage figurait mon duo avec le violoncelliste Vincent Segal. Comme nous improvisons le plus librement possible j'ai suggéré un cadre canalisant nos débordantes imaginations. J'ai donc proposé quatre pièces éminemment politiques regroupées sous le titre critique L'isthme des ismes :
1. Fascisme (Chaque fois que l’un de nous exprime sa singularité , il est réprimé jusqu’à l’annihilation totale de l’ensemble)
2. Communisme (Organisation de l’ensemble dans un esprit productiviste, ça roule!)
3. Anarchisme (Liberté de chacun dans le respect de l’autre, en toute complémentarité)
4. Capitalisme (Exploitation des ressources jusqu’à leur épuisement)
5. L'isthme des ismes (qui m'a causé bien du tracas, car mon disque dur se démontait et remontait sans cesse et sans que je comprenne pourquoi, peut-être pour me suggérer qu'aucun système ne fonctionne face à la multiplicité des interprétations ?). Car il ne s'agit pas de chaque fois composer une métaphore musicale du système énoncé, mais de générer les réflexions intimes qui nous échappent lorsque nous improvisons. C'est un des effets circonlocutoires que j'affecte particulièrement. Nous tournons autour du pot, troublés par les ambiguïtés que chaque "isme" produit sur les populations et sur soi-même en l'occurrence. Ces prétextes génèrent ainsi un échange de propos sonores que nous affinerons verbalement l'enregistrement terminé, sur le chemin du retour !


Antonin-Tri Hoang est au sax alto, à la clarinette basse et au piano. Samuel Ber joue de la batterie et d'un set de percussion incluant woodblocks, gongs chinois et thaïlandais, bol tibétain, tam-tam symphonique, bongos et djembé. J'ai été raisonnable en n'emportant qu'un clavier, plus un harmonica, une varinette, un appeau et une guimbarde ; par contre mon ordinateur est rempli d'échantillons, percussions à clavier, guitare électrique, aboiements de berger allemand, sons inouïs, et même un orchestre symphonique quasi varésien !
Pour une fois Françoise a pris la photo de nuit, logique pour un Tapage Nocturne ! On a l'impression d'être dans un hôtel à Hawaï. Soizic Noël a ensuite immortalisé notre trio au Studio 107 ! J'ai toujours imaginé la musique composée collectivement comme une conversation où chacun écoute les autres tout en s'exprimant, exercice complexe qui ne livre son suc plus ou moins objectif qu'à la réécoute. Je syntoniserai donc comme vous la modulation de fréquence de mon poste de radio ce soir en direct sur les ondes.

L'isthme des ismes, France Musique, Tapage Nocturne, vendredi 3 novembre à 23h

mercredi 25 octobre 2017

Le Code Hayes


Au début du mois, l'Université Populaire de Bagnolet organisait des conférences chez l'habitant dans le cadre du Festival [Dedans] - J'invite un[e] chercheur[e]. Ainsi chez les uns et les autres se succédèrent, entre autres, Emmanuelle Delanoë-Brun pour "Politique/fiction: penser la société dans les séries américaines contemporaines", Alejandra Sanchez pour "Prévenir les conflits par la communication non violente", Vanessa Codaccioni pour "État d'exception/État d'urgence", Levent Yilmaz pour "Comprendre la situation politique en Turquie", Jeanne Burgart pour "L'écoféminisme : écologie et féminisme, même combat ?"... En invitant Serge Chauvin, critique de cinéma, traducteur, professeur à Paris Ouest Nanterre, et sachant qu'il était spécialiste du cinéma américain, Françoise lui avait suggéré de parler du maccarthysme. Notre conférencier avait donc intitulé sa prestation "Le Hollywood classique face aux pressions politiques : du code d’autocensure à la chasse aux sorcières". Après quelques agapes gastronomiques concoctées par ma compagne, nous avons écouté Serge Chauvin, si intarissable et passionnant sur le Code Hays que la seconde moitié de son sujet passa à l'as. La crise économique avait valorisé le sexe et la violence pour les pauvres qui voulaient s'enrichir. En niant le statut artistique au cinéma, les films ne tombent pas sous le premier amendement de la Constitution et sont susceptibles d'être interdits. Hollywood préfère s'autocensurer. La période du Pré-Code fut incroyablement provocatrice, mais à partir de 1934 les scénaristes doivent jouer de métaphores truculentes pour déjouer les règles qu'impose le Code. Chauvin choisit de nous montrer une séquence de Baby Face (Liliane) telle qu'elle fut tournée en 1933 et sa version ultérieurement censurée. La provocante Barbara Stanwyck y incarne une fille prête à tout pour sortir de sa condition sociale. Face à un cahier des charges contraignant, le Code permit aussi à des cinéastes de contourner la censure en devenant typiquement inventifs...
Évoquer Barbara Stanwyck me donne envie de revoir plus de films avec elle, comme The Purchase Price de William A. Wellman, L'Homme de la rue (Meet John Doe) de Frank Capra, Le démon s'éveille la nuit (Clash by Night) de Fritz Lang, Quarante tueurs (Forty Guns) de Samuel Fuller, et l'explosif Boule de feu (Ball of Fire) de Howard Hawks. Mais il y en a des dizaines que j'ignore totalement...

vendredi 29 septembre 2017

Ella & Pitr, comme des fourmis


Les éditions Alternatives publient une superbe monographie du couple d'artistes Ella & Pitr. Les 248 pages ne suffisent pas à couvrir leurs dix ans d'activité depuis leur rencontre amoureuse tant leur production est prolifique. Tandis que le long métrage de Françoise Romand, Baiser d'encre, les suivait dans les rues en Papiers-Peintres, feuilletait leurs carnets intimes, chassait les cadres de tableaux à remplir soi-même ou les immortalisait sur scène avec leurs amis que l'on retrouvait souvent ensuite croqués avec humour, l'ouvrage Comme des fourmis insiste sur leurs anamorphoses, leurs œuvres monumentales peintes sur les sols et les toits, leurs détournements des panneaux d'affichage, leurs œuvres vendues en galerie ou leur petit vandalisme du dimanche.
Si le film est aussi un conte moral sur la manière dont les deux plasticiens pirates élèvent leurs enfants, le pavé de papier est un kaléidoscope de points de vue où une vingtaine d'amateurs choisissent les angles qui leur parlent. À la demande des artistes, je me suis d'ailleurs prêté au jeu comme Babouillec, Yoann Bourgeois, Alexandre Chemetoff, Gilles Hittinger-Roux, Denis Lavant, Franck Le Feuvre, Maguy Marin, Pierre Meunier, François Rancillac, Martyn Reed, Rufus, Thomas Schlesser, Jordan Seiler. Si chacune et chacun se projette dans leurs récits graphiques suggestifs avec beaucoup de tendresse et de poésie, j'ai un petit faible pour les témoignages de l'ostéopathe Pierre Guichard ou l'auteur de spectacle Joël Pommerat qui dessinent merveilleusement les lignes vectorielles qu'Ella & Pitr tracent à l'encre sympathique. Les images sont somptueuses et le reportage littéraire qu'en livrent en prologue Sabine Bledniak, Sophie Pujas et Claartje van Haaften éclairent la démarche originale d'Ella & Pitr.
On arpente ainsi d'un pas de somnambule les rues de la planète dont les habitants sont parfois emboîtés dans des carcans géants ou au contraire sortent des murs comme des passe-muraille. Les contributions hétéroclites évitent les ronds de jambes en participant à cet univers magique où l'amour des gens n'évite pas la critique aiguisée et humoristique de notre société.

→ Ella & Pitr, Comme des fourmis, broché et couverture cartonnée, 22,2x26 cm, Ed. Alternatives (Gallimard), 35€, à paraître le 12 octobre 2017

vendredi 22 septembre 2017

Quasi quasiment


En cuisine la sérenpidité naît souvent en accommodant les restes. C'est toujours lorsque nous sommes seuls que je fais mes expériences culinaires, alors que je propose plutôt des recettes éprouvées aux amis qui viennent dîner. Cette fois je cherchais une manière de cuire un quasi de veau, une viande sublime élevée dans les Vosges en biodynamie par Loïc Villemin. Après avoir fait dorer les tranches saupoudrées de cacao j'ai terminé la cuisson dans une cocotte avec un bouillon de soja au kombu, thym sauvage et piment Bhut Jolokia. Françoise retenue à l'INA par la nouvelle masterisation de Mix-Up n'a pu partager mon déjeuner que j'accompagnai de galettes de courgettes au curry. Elle insiste régulièrement pour que j'exécute ces improvisations pour nos convives, ce à quoi je me plie à l'imprévu, mais reste sage aux dates programmées. Cela explique pourquoi je préfère monter en scène sans partition, non sans préparation. L'improvisation me transforme en funambule, perdant et retrouvant sans cesse l'équilibre pour ne pas tomber du fil. Le terme somnambule aurait pu aussi bien convenir tant l'inspiration est d'ordre et désordre poétiques, les épices et les rimes procédant de la même énigme...

jeudi 21 septembre 2017

Bas les pattes !


Les amoureux des chats me comprendront. D'autres me trouvent excessivement inquiet lorsqu'une de nos petites bêtes ne rentre pas de la nuit, jusqu'à penser que nous sommes obnubilés comme de vieux gâteux. L'accident d'Ulysse nous a passablement traumatisés. Certains amis empêchent leur chat de sortir la nuit, mais qu'est-ce qu'une vie de chat sans balades nocturnes ? Même lorsqu'il était à la campagne, Bernard cloîtrait totalement les siens de peur qu'il leur arrive quoi que ce soit. Nous avons changé de vétérinaire parce que l'ancien nous taxait de laxisme inconscient alors que la nouvelle nous sourit en disant que c'est juste un vrai chat. C'est tout de même idiot d'entretenir une litière lorsqu'on a un jardin, et ceux des voisins !
À l'approche d'Oulala et de ses deux petits, Django gronda bizarrement le matin précédent. Il a filé par le toit du garage, et quand il est rentré le soir il boitait. J'ai bien vu qu'il tenait sa patte avant droite en l'air, mais il ne s'est pas laissé approcher, disparaissant pendant deux jours. Il a fini par revenir, mais le coude avait encore enflé. Coup de griffe ou morsure d'un loubard du quartier, Django était bon pour la piqûre et les antibios. Il a heureusement repris ses gros câlins. Dès que les médicaments ont commencé à résorber l'abcès, il a demandé à sortir. Nous avons résisté un temps, et puis nous lui avons ouvert pour qu'il aille faire ses besoins, et là Françoise s'est fait blouser. Elle surveillait qu'il ne grimpe pas aux arbustes, mais Django est passé derrière elle en sautant en amont, preuve qu'il ne va pas si mal. On peut voir cette crapule sur le toit du garage. Le tout est qu'il vienne matin et soir prendre ses médocs.
Coline puis Anne-Laure et Olivier sont venus voir les chatons qui les suivront d'ici six semaines dans leurs appartements avec terrasse. Les petits mangent de tout, sont propres et font valser la chatière pour aller gambader. Leur mère n'arrête pas de les gronder parce qu'ils n'obéissent pas à la patte et à l'œil. Elle joue avec eux, leur apprend à se battre, va les chercher lorsqu'ils se cachent dans le tas de bois. Django accepte cette promiscuité à l'heure des repas. Tête contre tête, les quatre bestioles dévorent croquettes, pâtées, poisson, etc.
Ils font tous leurs griffes sur le tronc en ficelle et s'amusent comme des fous avec le tunnel en lin, deux accessoires géniaux que j'ai commandés sur le site Internet qui nous livre les kilos de nourriture mensuelle. Quant à la litière, provisoire le temps que les chatons s'habituent au jardin, nous avons définitivement opté pour celle au silice, biodégradable et compostable, qui ne se change qu'une fois par mois, ne pue pas et ne colle pas aux pattes.

samedi 12 août 2017

Vers le sud


Nous avons commencé notre descente vers le sud en nous arrêtant à Royan où Maman est en maison de retraite, proche de ma sœur qui passe la voir quotidiennement. L’exode leur réussit plutôt bien. Maman s’inquiète moins depuis qu’elle est bien entourée. Avec Françoise j’ai pu admirer les maisons cossues le long de l’océan, mélange des vestiges de la fin du XIXème siècle et des reconstructions des années 50 après les bombardements alliés qui ont rasé une bonne partie de la ville. Sur la plage nous avons cherché « où est Charlie ? », et puis préférant l’intimité du sable fin nous nous sommes baignés sous la pluie pour un dernier bain dans l’Atlantique. Vers La Palmyre les files de voitures garées n’en finissaient pas. Jean-Michel Couturier est passé me prendre pour travailler sur deux des applications qui seront présentées à l’automne à la Cité des Sciences et de l’Industrie lors de l’exposition sur les effets spéciaux au cinéma dont je compose la partition sonore avec Sacha Gattino


Nous avons continué notre périple vers Bazas au sud de Bordeaux où Sylvie et Serge nous attendaient pour nous montrer Saint-Macaire et les environs. Notre ami charpentier est un fin cuisinier et ses vins sont sa gloire, en dehors des maisons qu’il a bâties à commencer par la sienne où le bois revendique sa noblesse ancestrale et pérenne. Après une escale à Uzeste, nous avons continué ensemble jusqu’à la frontière espagnole où nos Pyrénées étaient dans la purée de pois.


Ma principale préoccupation avait jusqu’ici été de récupérer Oulala et Django avant chaque départ ! Nos deux chats sont très sages en voiture, mais les aléas du voyage réservent parfois des surprises. La plus étonnante est la naissance de deux chatons d’Oulala le lendemain matin de notre arrivée à Luchon ! Pendant ce temps Django aligne son tableau de chasse, mulots et campagnols ayant envahi les granges de L'espone. Il a la bonne idée de nous les ramener dans la chambre pendant la nuit, ce qui nous réveille chaque fois. Comme si l’orage ne suffisait pas ! La foudre éclairait le ciel toutes les secondes, le sol tremblait, c’était le bouquet… Mais nous sommes surtout inquiets des aller et venues de Django qui ne rentre pas toujours de ses pérégrinations nocturnes. Je le siffle, je crie son nom, sans succès. Nous espérons qu'il va retomber sur ses pattes, on raconte que c'est une qualité des chats.


J’ai photographié les chatons quelques heures à leur naissance. Ils se tiennent mutuellement chaud. Leur mère est beaucoup moins stressée que la première fois. Elle les laisse seuls tandis qu’elle court après les sauterelles et les lézards. Les deux petits, un mâle et une femelle, sont gris, un peu moins rayés que ceux de la portée précédente. Nous aurions bien aimé qu’elle en fasse un blanc, mais non, pas moyen ! C’est probablement encore Raymond le père, squatteur chez nous à ses heures, qui a depuis été castré. Nous ne savons pas encore si nous continuons l’élevage ou si nous ferons opérer Oulala à la rentrée.


Après deux jours de brouillard intense, le rideau s’est levé sur les sommets dont six font plus de 3000 mètres. S’alignent le Pic de Port-Vieux, la Mail Planet, le Pic de Boum, le Maupas, le Cabrioules, le Lezat, le Quayrat, le Petit Quirinal, la Coume de Bourg… Fiona et Jean nous ont rejoints, mais tout le monde est reparti. Nous attendons Karine, Sacha et Jasmin qui passent en coup de vent.


Lorsqu'il y a trop de brouillard nous franchissons le col du Portillon, faisons un gueuleton chez Er Occitan, les courses à Bossòst pour rapporter des charcuteries, des olives, du touron et du vin. Cette fois nous sommes montés admirer le village de Bausen. Les Espagnols savent préserver leur patrimoine, semble-t-il mieux que de ce côté-ci de la frontière (je suis repassé à l'Office du Tourisme de Luchon pour mettre en ligne mon article, le ciel est bleu ce matin sans le moindre nuage, si ce n'est l'absence de Django...).

mercredi 9 août 2017

Un avant-goût du festival d’Uzeste


Je n’avais pas revu Bernard Lubat depuis son retour à Uzeste il y a 40 ans. Avec Francis Gorgé et Bernard Vitet nous étions souvent invités dans la Compagnie qui portait son nom le temps qu’elle résida au Théâtre Mouffetard avant qu’elle s’enrichisse du suffixe de Jazzcogne. Même s’il a pris du poids il est plus facilement reconnaissable que moi qui portais alors la barbe et les cheveux longs. Le festival d’Uzeste dont le quarantième anniversaire s’y fête du 11 au 19 août prochains est devenu une institution pour les amateurs de jazz tous azimuts et de débats philosophiques hirsutes puisqu’y participent par exemple cette année Georges Didi-Huberman et Roland Gori.


Le soir où Serge Goacolou nous avait invités à dîner chez Stella & Bernard (encore un autre Bernard), Lubat avait rassemblé un orchestre de très jeunes musiciens pour jouer des standards d’hier et demain, Monk, Ellington, Miles, Mingus… et Lubat puisque la soirée s’est terminée par un bal improvisé, les convives ayant repoussé tables et chaises du jardin pour digérer l’exquis repas champêtre composé d’une soupe au pistou, de saltimboccas aux aubergines alla parmegiana et d’un nougat glacé, arrosé d’un Château Noguès 2009 de Dominique Bertram. Les tubes du maître sont parfaitement adaptés à la danse, et Antoine Chao retrouvé là et Françoise que l’on aperçoit au fond s’y sont déchaînés parmi les générations entremêlées.


Transmettre ce que ses aînés lui ont légué a toujours été une priorité pour ce musicien exceptionnel. Bernard Lubat a formé quantité de jazzmen et non des moindres depuis la création du festival dans la ville où ses parents tenaient L’Estaminet. Le père jouait de la batterie et de l’accordéon et le môme de suivre dès ses quatre ans. Je l’avais connu percussionniste et arrangeur, il tenait ce soir-là le clavier avec une virtuosité transparente que j’avais salué dans cette colonne lors de la parution de ses Improvisions au piano en CD.


Le timbre de l’instrument est aigre comme un orgue claveciné, et il y a samplé sa voix onomatopique dont il joue sur les touches noires et blanches tandis que le guitariste Fabrice Viera, qui codirige le festival, chante et produit toutes sortes de bruits vocaux très à propos pendant les improvisations du trompettiste Paolo Chatet, du saxophoniste Mathis Polack, du bassiste Jules Rousseau, de Thomas Boudé également à la guitare et du fiston Louis Lubat à la batterie.


Dans le jardin où nous avons dîné seront exposées les sculptures en bronze de Serge pendant le festival. On pourra aussi entendre Michel Portal, Louis Sclavis, Laure Duthilleul, Vanina Michel, Vincent Courtois, Dominique Pifarély, Jacques Di Donato, François Corneloup, Simon Goubert, Sylvain Darrifourcq, Valentin Ceccaldi, Joëlle Léandre, Yves Chaudouët, Juliette Kapla, Rita Macedo, Papanosh, André Minvielle, Jacques Bonnafé et tant d’autres figurant dans le programme de 48 pages… Comme partout Françoise fit remarquer à Lubat que son orchestre manquait de filles, ce à quoi il répondit que pour faire danser il fallait que ça envoie. Oublie-t-il les qualités multiples de Sophie Bernado, Yuko Oshima, Ève Risser, Fanny Lasfargues, Anne Pacéo, Linda Edsjö, Hélène Labarrière et bien d’autres ?

mercredi 12 juillet 2017

Le monde à l'envers


Dans l'ordre de la nature, dans la nature des choses, dans les choses de la maison, les chats vous débarrassent des souris d'une manière ou d'une autre. La présence féline les fait choisir des havres moins dangereux. Django a pris l'habitude de rapporter ses proies glanées dans le quartier et les occire sur la moquette blanc crème du premier étage. Le rituel ne varie pas. Il les planque derrière les enceintes du home cinéma et chaque matin de cinq à six il jongle jusqu'à ce que le pauvre petite bête ne bouge plus. Hier après-midi j'ai senti une présence dans notre chambre à coucher en retirant de l'armoire une de mes nouvelles chemises hawaïennes, comme une queue qui se faufilait à mes pieds. C'était certainement une souris que le matou avait rapportée et qui lui avait échappé. Françoise est allée le chercher et il n'en fit ni une ni deux. Le soir c'était au tour de Oulala de passer la chatière sa proie entre les dents. Elle entendait probablement donner une leçon de chasse à sa fille (photo avec leurre !) qui malencontreusement laissa s'enfuir la bestiole sous les plans de travail de la cuisine. Nous avons donc des chats qui au lieu de nous éviter d'avoir des souris à la maison, contrairement aux voisins, nous en rapportent quotidiennement. Or nous n'avons nullement l'intention d'en faire l'élevage, même pour amuser nos chatons qui sont déjà gâtés en jouets de toutes sortes. J'avoue ne plus savoir quoi faire devant ce dysfonctionnement de l'écosystème.

mardi 11 juillet 2017

Tentative d'expulsion des Baras à Gallieni


Alors que Libération (qui l'a finalement publiée une heure après ce blog) et Le Monde tergiversaient depuis cinq jours en exigeant l'un et l'autre l'exclusivité de cette tribune à contenu humanitaire, les Baras repoussaient une nouvelle expulsion à Gallieni. Les soutiens appelèrent un maximum de monde à s'y rendre, mais tout est craindre dans les heures qui viennent...

Redonnons sens à notre tradition d’asile, Monsieur le Premier ministre !
… à commencer par les deux cents Baras, Africains sans papiers, expulsés et à la rue dans le 93

Elle n’était pas jolie la tradition d’asile de la France, jeudi 29 juin, lors de l’expulsion par les CRS de deux cents Africains sans papiers, installés depuis plus de trois ans à Bagnolet (93) dans un bâtiment inoccupé. Pourtant, Monsieur le Premier ministre, n’est-ce pas à cette tradition que vous voulez redonner sens, ces prochains jours, par un ambitieux plan d’action ?
Ces Baras (travailleurs en bambara) vivaient et travaillaient en Libye, jusqu’à ce que la guerre les contraigne, en 2011, à fuir et à se réfugier en France. Depuis, ils n'ont connu pour toit que la rue, ou au mieux des bâtiments inoccupés, comme celui de la rue René Alazard à Bagnolet. Chaque fois, ils en ont été expulsés. Comme jeudi dernier !
Alors où est-elle, Monsieur le Premier ministre, cette tradition française d’asile que vous invoquez ? Certainement pas à Bagnolet, où ces hommes contribuaient au vivre ensemble du quartier de la Dhuys : ils surprenaient par leur dignité les riverains. Chaque matin, les Baras quittaient Bagnolet pour aller travailler « au noir », qui dans le nettoyage, qui dans le bâtiment, le gardiennage ou la restauration. Exploités, comme tant d'autres sans-papiers. Aujourd'hui expulsés, ces hommes se retrouvent sur le trottoir, à la sortie du métro Gallieni sous le pont de l'échangeur. Bénéficiant de la solidarité de leurs anciens voisins et soutiens qui leur apportent nourriture et équipements, ils dorment à même le sol, le préfet leur interdisant matelas et tentes.
Monsieur le Premier ministre, puisque vous semblez attaché à redorer cette tradition d’asile à laquelle vous vous référez, commencez donc par ces hommes, qui vivent et travaillent en France depuis des années, s’organisent comme ils peuvent avec leur collectif dans une remarquable dignité. Écoutez-les, écoutez leurs voisins, répondez enfin à leurs demandes, démarches entreprises depuis des années auprès des pouvoirs publics et qui, toutes, ont été rejetées. Donnez des instructions pour étudier leur dossier de régularisation, pour leur trouver des hébergements pérennes qu’ils sont prêts à louer.
Monsieur le Premier ministre, refusez avec nous, signataires de cet appel, cette logique répressive et haineuse à l'égard des Baras de Bagnolet, comme des migrants en général, qui salit l’image de notre pays. Faites cesser les traitements humiliants et dégradants dont tous sont victimes !

Christophe Abric, producteur La Blogothèque / Aline Archimbaud, sénatrice / Blick Bassy, musicien / Elsa Birgé, chanteuse / Jean-Jacques Birgé, compositeur de musique / Laurent Bizot, producteur de disques / Geneviève Brisac, écrivaine / Étienne Brunet, musicien / Marie-Laure Buisson-Yip, professeur d’arts plastiques / Dominique Cabrera, cinéaste / Robin Campillo, cinéaste / Laurent Cantet, cinéaste / Denis Charolles, musicien / Nicolas Chedmail, musicien / Catherine Corsini, cinéaste / Didier Daeninckx, écrivain / Corinne Dardé, vidéaste / Benoit Delbecq, musicien / Pascal Delmont, directeur d'entreprise / Alice Diop, cinéaste / Ella & Pitr, peintres / Éric Fassin, sociologue / Léa Fehner, cinéaste / Pascale Ferran, cinéaste / Emmanuel Finkiel, cinéaste / Marie-Christine Gayffier, peintre / Thomas Gilou, cinéaste / Speedy Graphito, peintre / Antonin-Tri Hoang, musicien / Nicolas Klotz, cinéaste / Rémi Lainé, cinéaste / Olivier Marboeuf, directeur de Khiasma / Yolande Moreau, comédienne et réalisatrice / Elisabeth Perceval, cinéaste / Laurence Petit-Jouvet, cinéaste / Fiona Reverdy, peintre / Jean Reverdy, peintre / Colas et Mathias Rifkiss, cinéastes / Denis Robert, journaliste et écrivain / Françoise Romand, cinéaste / Christophe Ruggia, cinéaste / Raymond Sarti, scénographe / Céline Sciamma, cinéaste / Vincent Segal, musicien / Pierre Serne, conseiller régional / Claire Simon, cinéaste / Bernard Stiegler / philosophe, Henri Texier, musicen / Élise Thiébaut, écrivaine / Sun Sun Yip, plasticien / LDH Les Lilas/Bagnolet / RESF Les Lilas / Bagnolet

(pour information, le communiqué de la LDH sur la déclaration du premier ministre)

page Facebook des Baras et de certains soutiens

Do Mi Si La Do Ré


Depuis que nous habitons un pavillon de banlieue en lisière de Paris, c'est la fête des voisins tous les jours. Toute mon enfance j'avais vécu en appartement et je ne connaissais aucun des habitants de l'immeuble, sauf pour se plaindre de la musique que je faisais hurler dans ma chambre d'adolescent. Au mieux nous nous saluions dans l'ascenseur sans vraiment nous regarder.
À 24 ans je louai un bout de maison sur la Place de la Butte aux Cailles, au 7 rue de l'Espérance, qui était en surface corrigée et que Charlotte Latigrat et Martin Even quittaient. La loi de 1948 obligeait les propriétaires à baisser considérablement les loyers de logements non conformes aux exigences de confort d'alors. La salle de bain et les toilettes donnaient directement sur la cuisine et la chambre du premier étage n'était accessible que par une échelle de meunier. Je payai ainsi une bouchée de pain pour un duplex avec deux chambres et même un garage. Une trappe s'ouvrait sur une grande cave transformée en salon qui me servit de studio d'enregistrement pendant huit ans. Angèle et Maurice, mes voisins octogénaires eurent la gentillesse de se séparer de leur coucou suisse accroché sur le mur mitoyen de l'endroit où je dormais. Ces titis parisiens, vieux communistes vivant avec une retraite misérable, avaient le cœur sur la main et je pense chaque fois à eux lorsque je passe devant le cimetière de Gentilly. Je me souviens d'une engueulade avec notre propriétaire commune où Angèle lui lâcha "Vous en avez plus à chier que moi à manger !".
Lorsque je rencontrai la future mère de ma fille je déménageai boulevard de Ménilmontant dans un loft immense qui faisait figure pour moi de palais des mille et une nuits. Les premières années de cohabitation avec les autres habitants de l'immeuble furent idylliques. La nuit nous n'avions personne au-dessus ni en dessous de nous. Nous avions tous des enfants à peu près du même âge et nous n'avons jamais eu besoin de baby-sitter. Nous rendant des services mutuels, soit nous n'avions pas d'enfant, soit nous en avions trois ou quatre. Au départ il y avait une dizaine de petites filles et un seul garçon ! Nous avons fait des fêtes d'immeuble extraordinaires dans la cour jusqu'à ce qu'une agence de photos travaillant pour la pub s'installe là et casse l'ambiance. Tous les vendredis deux cents convives dansaient au dessus de nos têtes dans un rituel répétitif insupportable. La baignoire débordait de bouteilles de Champagne et jamais la gauche caviar ne porta jamais si bien son nom. Ces quadras mal élevés ne nettoyaient jamais l'escalier après avoir vomi leurs excès alcooliques et leurs retrouvailles hebdomadaires puaient le machisme des copains de régiment. J'étais heureux de quitter ce lieu qui perdit progressivement son âme.
Je vécus en sursis deux ans dans un pavillon de Clamart qui représentent pour moi la seule erreur fondamentale de ma vie, l'éloignement de tout transport en commun n'étant pas la raison de cette faille, mais une erreur de casting dont je me remis heureusement en acquérant ma maison de Bagnolet. Après quelques tâtonnements je retrouvai mon équilibre grâce à ma rencontre avec Françoise et la proximité retrouvée avec ma fille alors encore adolescente. Aussitôt arrivé ici, je me fis quantité d'amis dans le voisinage.
Je me demande si tout le monde partage la même expérience, mais il me semble que vivre dans la promiscuité d'un immeuble pousse ses habitants à garder leurs distances alors que l'isolement relatif des pavillons crée des liens de solidarité avec les autres riverains. Notre quartier est particulièrement agréable, car il reste irrigué de commerces et il existe un tissu mélangé où les entreprises sont encore présentes. La proximité de Paris, accessible à pied et sans que le Périphérique soit perceptible, donne l'impression d'un vingt-et-unième arrondissement où de nombreuses familles se sont installées récemment, préférant une grande surface, voire un jardin, à l'immersion concentrationnaire parisienne. Nous avons ainsi quantité de nouveaux amis depuis notre emménagement ici il y a une quinzaine d'années, sans compter les rapports indispensables de bon voisinage. Rien qu'en face, par exemple, cinq des huit lofts sont occupés par des personnes qui sont devenus des proches, et dans le quartier le nombre des connaissances est incalculable. La Dhuys est une sorte de village où la solidarité est quotidienne. On l'a vue lors de l'expulsion des Baras par les CRS la semaine dernière. C'est probablement lié à nos activités locales, politiques, citoyennes ou simplement riveraines.
Dimanche soir, Juliette Dupuy nous a envoyé cette superbe photographie de notre maison depuis ses fenêtres sur lesquelles une gouttière tordue déversait des trombes d'eau. Le lendemain matin je suis d'ailleurs allé déboucher l'évacuation du jardin pour éviter l'inondation du garage et j'ai vérifié que les surélévements de la cave faisaient leur office. J'en ai aussi profité pour enregistrer les coups de tonnerre dont les premières déflagrations nous avaient réveillés. Les chats étaient déjà rentrés se blottir au sec, non sans avoir laissé traîner une souris assassinée devant la porte de notre chambre. Vider le quartier de ces petits rongeurs est leur contribution à la solidarité évoquée plus haut.

jeudi 1 juin 2017

Le technicien prend la main


Il y a des jours où l'on devrait être occupé à autre chose. Mais voilà, ce matin-là j'avais du temps à perdre. C'était censé m'en faire gagner à l'avenir. J'ai donc tenté de résoudre un des 1001 problèmes domestiques laissés de côté et pour lequel il faut parfois attendre dix ans avant de s'y pencher. Ou bien jamais. Peu adepte de la procrastination, j'aurais plutôt tendance à laisser tomber instantanément l'affaire en cours pour répondre à un appel à l'aide. Je ne suis pas non plus du genre à m'avouer vaincu, comme cette fichue clef du coffre-fort si bien cachée que nous sommes toujours à sa recherche trois ans plus tard. Ce n'est pas qu'il abrite nos économies, il y a juste ma modeste collection numismatique d'enfant, mais c'est rageant.
Alors voilà, contrarié de ne pas réussir à synchroniser le Calendrier sur mes MacBook Pro, iPad Pro et iPhone 6S, j'ai tenté de les synchroniser via iTunes plutôt que iCloud qui résistait à mes injonctions. Ayant fait chou blanc et revenu à iCloud, j'ai simplement bloqué mon Calendrier dont une fenêtre était ouverte avec le panneau "Déplacement des calendriers vers le serveur". J'eus beau forcer à quitter, redémarrer, après avoir décocher, recocher, les flèches n'atteignaient jamais leur cible.
J'ai donc composé le 0 805 54 00 03, numéro d'Apple Assistance qui m'a répondu aussitôt. Après m'avoir fait jeter quelques 100 000 fichiers (je n'exagère pas, mais les manipulations furent heureusement beaucoup moins nombreuses), mon ordinateur est redevenu tout neuf ou plutôt frais comme un gardon. Le service est gratuit (pas le coût de téléphone, mais ce n'est pas grand chose, vous pouvez aussi vous faire rappeler et là c'est vraiment gratuit), même à y passer des heures comme avec Françoise dont les problèmes semblent plus complexes que les miens. Le technicien a donc pris la main sur mon ordinateur, ou plus exactement, avec sa flèche rouge à lui, il m'indiquait les manipulations que je devais exécuter, condamnant à mort des fichiers devenus inutiles avec le temps. Après avoir brillamment résolu mon problème, il me conseilla de me connecter désormais à iCloud en cas de pépin similaire. Pour compléter ma formation, il me suggère de régulièrement réinitialiser le contrôleur de gestion du système (SMC) de mon Mac et réinitialiser sa mémoire NVRAM. Je ne résume rien, le plus sûr est que vous cliquiez sur ces deux liens. Il ajouta que pour mon tour Mac Pro il était par contre nécessaire de débrancher tous les câbles, pas seulement l'électricité, et ensuite d'appuyer 15 secondes sur le bouton d'allumage... J'allais oublier de souligner qu'il ne faut jamais jeter à la poubelle ou transformer de quelque manière que ce soit des sauvegardes de Time Machine sans provoquer une catastrophe menant au formatage de l'ordinateur, rien que ça !
En tout état de cause je n'ai pas perdu ma matinée, et pour fêter cela je suis parti avec Armagan faire des emplettes gastronomiques à l'Istambul Market de Noisy-le-Sec. Le petit bistro d'à côté y fait de délicieuses lahmajouns qui ne coûtent que 2,50€. Sur la route la file de voitures faisant la queue aux pompes à essence encore pourvues s'allongeait à vitesse V. Nous sommes rentrés tranquillement par Romainville et Les Lilas où les petits pavillons fleuris respiraient un air de vacances. Ayant presque tout dévoré avant de penser à illustrer mon article, il ne me restait que les çig kofte moulées à la main (on reconnaît la trace des phalanges sur la photo), où la viande crue est remplacée par de la semoule comme on le pratique à Istambul...

mardi 23 mai 2017

Dramaticules de Dominique Fonfrède et Françoise Toullec


Des borborygmes ? De la Ursonate de Kurt Schwitters au monologue surréaliste de Salvador Dali en passant par les poètes lettristes et le yaourt des rockers français, les langages inventés en réfléchissent l'essence au delà du sens. Pourtant, le passé de comédienne et le talent d'auteur de la chanteuse Dominique Fonfrède confèrent à ses élucubrations vocales une dramaturgie qui les transforme en saynètes tragicomiques proches de Tex Avery ou Samuel Beckett dont elle revendique ses "dramaticules". Les seize pièces du CD, improvisées et hautement préparées avec la pianiste Françoise Toullec, laissent à l'auditeur sa part d'interprétation, autant d'évocations d'une mécanique déréglée qui différencierait l'homme des autres espèces animales. Préparé, le piano l'est aussi, des gommes de Robbe-Grillet à un mikado fragment d'une chronologie du hasard, d'un balai d'apprenti-sorcier aux ficelles du métier qui sont évidemment dans ses cordes. La rencontre est virtuose. Le concert l'avait déjà prouvé. On se laisse prendre par le vertige quand Fonfrède déballe un extrait de l'Épopée de Grabinoulor du pré-surréaliste Pierre Albert-Birot. Pour faire passer leur originalité fondamentale, exercice acrobatique où l'humour permet de prendre ses distances avec le drame de l'existence, les deux musiciennes convoquent Jacques Tati, Francis Ponge, Bobby Lapointe, György Kurtag, Alain Louvier, Georges Simenon et le petit chaperon rouge. Mais ont-elles vraiment besoin d'aucun prétexte pour leur douce folie qui n'est autre que la lucidité des poètes ?

Dominique Fonfrède et Françoise Toullec, Dramaticules, CD Gazul Records, dist. Musea, 14,99€

mercredi 17 mai 2017

Cinq allitérations musicales par Bernado-Birgé-Edsjö (vidéos)


Mon incisive manquante m'avait donné l'idée du thème du concert de la semaine dernière au Triton, Défauts de prononciation. J'ai photographié mon plus beau sourire avec le vide intersidéral plongeant, mais c'était vraiment trop gore pour illustrer ce billet, déjà que je ferme les yeux à chaque opération de la série The Knick que je regarde ces soirs-ci. Clive Owen y est très bien dans le rôle du chirurgien junkie, et Steven Soderbergh a réalisé tous les épisodes, fait la lumière sous le pseudonyme de Peter Andrews et le montage sous celui de Mary Ann Bernard, encore un Shivaïste ! Le trou dentaire ne collait pas avec la délicatesse du concert de vendredi dernier. Nous avons donc virtuellement renfilé les doudounes de l'hiver 2015 et clic clac c'était déjà dans la boîte. Je passe récupérer le multipistes ce matin aux Lilas, mais en attendant j'ai monté les rushes que Françoise a tournés depuis le balcon...


La première allitération en ligne est Flyg fula fluga och den fula flugan flög (Envole-toi, mouche moche, et la mouche moche s'est envolée, 2'51). Le basson de Sophie Bernado répond à la voix de Linda Edsjö tandis que je joue du cristal au clavier. Le fait que la phrase soit suédoise convient évidemment parfaitement à Linda, native de Stockholm.


L'accent nordique de Linda et celui du sud de Sophie ont validé mon idée de prendre pour titres et thèmatiques des allitérations. La seconde ici est danoise. Oh miracle, Linda s'y entend aussi dans cette langue, d'autant qu'elle est diplômée de l'Académie Royale de Copenhague ! Sur Ringeren i Ringe ringer ringere end ringeren ringer i Ringsted (Le clocher de Ringe sonne moins bien que celui de Ringsted, 6'30) elle joue aussi du vibraphone et de la batterie. Sophie se contente de sa voix, elle qui est du Gers, le CNSM ne l'ayant pas formatée à l'accent pointu. Enfin, seul autodidacte de la bande, il est rare que je n'entende qu'un son, puisque je joue de plusieurs cloches au clavier, plus une touche de zoziaux printaniers.


Sju sjösjuka sjöman sköttes av sju sköna sköterskor på skeppet Shanghai (7 jolies infirmières se chargent de 7 marins qui ont le mal de mer sur le navire Shangaï, 6'36) ne se prononce pas du tout comme on pourrait le croire. Linda est encore à l'honneur pour essuyer les plâtres. Remarquez que j'ai réussi à taper le å avec son petit rond sur la tête, on dit "a rond en chef", en tenant alt-majuscule-§ sur mon Mac ! J'enchaîne le navire dans la tempête, le koto, le rythme des machines, une flûte tandis que Linda vocalise, vibraphonise et percute, Sophie se cramponnant à son grave instrument à anche double.


Nous avons aussi dialogué sur Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes / Peter Piper picked a peck of pickled peppers. If Peter Piper picked a peck of pickled peppers, where's the peck of pickled peppers Peter Piper picked? / Tas de riz, tas de rats, tas de riz tentant, tas de rats tentés, tas de riz tentant tenta tas de rats tentés, tas de rats tentés tâta tas de riz tentant / She sells seashells by the seashore. The shells she sells are surely seashells. So if she sells shells on the seashore, I'm sure she sells seashore shells, mais je n'avais pas matière cinématographique pour en réaliser un petit montage. Contentons-nous de Y a pas d'hélice hélas, c'est là qu'est l'os (6'06) issu du dialogue du film La grande vadrouille. Je joue de la trompette à anche et du clavier, Linda de la batterie et Sophie chante et passe au basson.


Comme nous avions épuisé notre répertoire au demeurant totalement improvisé, j'ai demandé si quelqu'un dans la salle pouvait nous proposer une de ces phrases vachardes que nous serions heureux d'exécuter aussitôt comme un dit d'un condamné. Avant que Jean Bonnefoy nous suggère Si six scies scient six cyprès, combien scient six cent six scies ? Si six scies scient six cyprès, six cent six scies scieront six cent six cyprès (7'05), Pépito Matéo, qui était probablement entré là parce qu'il avait vu de la lumière, nous propose Six chats chauves assis sous six souches de sauge sèche. Nous en fûmes très inspirés, même si à la maison nous n'en avons actuellement que cinq en comptant les trois chatons d'un mois qui seront appelés à voler de leurs propres ailes dès juillet prochain... Mes deux camarades miaulent ainsi un duo adéquat que j'accompagne au Tenori-on, avant que Linda ne passe au vibra et que je dégonfle ma baudruche... Pour terminer, l'ordinateur a travaillé toute la nuit pour que ces instantanés voient le jour.

mardi 16 mai 2017

Le voile de glace


Deuxième étape après la greffe osseuse il y a six mois jour pour jour, la pose du pivot de l'implant. À part les deux premières piqûres un peu désagréables dans la lèvre supérieure, l'opération est tranquille. Le réveil est sensible, mais rien de terrible. La glace calme la douleur. Je mange froid et liquide. Je ne mets mon appareil que pour sourire, un palais rose avec une fausse dent tenu par deux crochets. Parler sans est très fatigant. La fuite d'air large comme une incisive épuise rapidement. Mais j'arrive à jouer de tous mes instruments, même mes guimbardes. Pourtant au dernier concert avec Sophie Bernado et Linda Edsjö je suis resté essentiellement au clavier. Ce n'est pas très spectaculaire, mais l'image doit-elle primer sur la musique ? Paradoxalement elle aide souvent à comprendre ce qui se passe, tant dans la tête des interprètes que pour les structures de l'œuvre. Je recopie les rushes que Françoise a tournés au Triton vendredi soir et le multipistes audio qu'il me faudra mixer pour retrouver l'équilibre exact avec les voix, le basson et la percussion. C'est seulement alors que je pourrai évaluer ce que nous avons produit. En attendant ce ne sont que spéculations, même si le public semble avoir beaucoup apprécié nos Défauts de pronciation, sujet induit directement par mes aventures chirurgicales chez le dentiste et extrapolées aux accents du nord et du sud de mes deux comparses, Linda étant suédoise et Sophie gersoise... Lorsque je n'arrive pas à penser à autre chose, je fais fondre Berthillon sur ma gencive, puisque la glace est recommandée !

lundi 15 mai 2017

Au jour le jour pour toujours


Lors du vernissage de l'exposition Au jour le jour pour toujours à la Galerie Lefeuvre (jusqu'au 10 juin 2017), Ella & Pitr dédicacent leur très beau catalogue dont je reproduis ici le texte de présentation qu'ils m'ont commandé et qui se retrouvera également dans la monographie que publieront en septembre prochain les Éditions Gallimard dans la collection Alternatives...

La mélodie du bonheur

Les images d’Ella & Pitr ont quelque chose de cinématographique, saynètes muettes dont la partition sonore se déroule hors-champ, mixée avec les bruits de la rue ou les murmures d’une galerie d’art dont les commentaires sont souvent décalés. Insérés dans des décors qu’ils choisissent avec soin, leurs contrepoints figuratifs invitent à des interprétations variées que les amateurs de tableaux et de bandes dessinées peuvent retrouver dans l’Histoire de la peinture, depuis les Carpaccio de la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni à Venise jusqu’aux monochromes de Jacques Monory. Ces instants saisis dans le feu de l’action ouvrent souvent vers un ailleurs simplement suggéré. La part du rêve est encore plus évidente chez leurs géants endormis, la ville entière glissant alors dans le monde des songes, encadrée par un immense phylactère virtuel tendant vers l’infini, car c’est bien de la Lune que l’effet est le plus réussi.

En voyant arriver le couple accompagné de leurs deux fils, Piel et Äki, je pense chaque fois à la famille Trapp dans le film de Robert Wise, The Sound of Music (La mélodie du bonheur). Si la chanson My Favorite Things, tirée de la comédie musicale originale sur Broadway, est devenue un des plus fameux standards du jazz grâce à John Coltrane, elle évoque les souvenirs délicieux que chacun collectionne comme autant de petites madeleines qui forgent le caractère et dessinent son autoportrait. Pourtant, dès que l’un des membres du quartet familial déploie l’humour incisif qui les caractérise, je devrais plutôt me référer à celui du japonais Takashi Miike, Katakuri-ke no kōfuku (The Happiness of the Katakuris ou La mélodie du malheur), pastiche d’épouvante hilarant, lui-même remake du film coréen Choyonghan kajok (The Quiet Family) ! Les associations d’idées et les jeux de mots font aussi partie de la panoplie du couple.

Raconte-moi une histoire !

Ella & Pitr sont des conteurs. Comme les caricaturistes de presse, ils croquent leurs personnages, ou plus exactement des situations. Elles nous interrogent, parce qu’il suffit d’un léger décalage par rapport au réel pour que nous soyons à même de nous faire notre propre cinéma. Orson Welles suggérait d’enlever ne serait-ce qu’un seul paramètre à la réalité, comme par exemple la couleur, pour qu’aussitôt naisse la poésie. Sans paroles, les œuvres d’Ella & Pitr laissent libre champ à l’interprétation de chacun. Or, dans notre monde saturé d’informations audiovisuelles, le son s’insinue partout sans que nous y prenions garde. De cet aller et retour entre leurs images et les sons involontaires qui les accompagnent, naissent de nouvelles histoires qui se renouvellent selon l’heure, le lieu et les spectateurs. Chez nombreux artistes, certains tableaux laissent songeurs les visiteurs, les laissant imaginer des scénarios inattendus que leurs auteurs n’auraient jamais supposés.

Or le son a toujours possédé un pouvoir évocateur bien supérieur à l’image, bénéficiant justement d’un hors-champ poussant les limites du cadre jusqu’à perte de vue. Découpant certaines de leurs affiches aux ciseaux et au cutter, détourant leurs personnages, Ella & Pitr suppriment le cadre en les insérant dans le décor. Ici et là ils suggèrent un élément sonore, dans le feu d’un mouvement ou l’immobilité d’un sommeil inéluctablement fragile. Mais leur meilleur allié est l’inconnu, l’impondérable, l’accident, l’éphémère, produisant chaque fois une nouvelle interprétation, autant d’histoires qui commencent par « Il était une fois… »

Ami, qu’entends-tu ?


J’ignore pourquoi j’entends, si ce n’est par (dé)formation professionnelle. Mon rôle de compositeur m’est dicté par ma sensibilité au contrechamp face à l’accumulation d’images que notre société empile jusqu’à l’étouffement. La simplicité de celles d’Ella & Pitr, version contemporaine d’une ligne claire réactualisée, ou leur taille démesurée sur le toit des immeubles, les extraient du brouhaha de la ville. Ainsi me font-elles tendre l’oreille ! Quel bruit fait l’affiche que l’on arrache du mur ? Que vous évoque le son de la brosse s’enfonçant dans la colle ? Ella & Pitr murmurent-ils lorsqu’ils arpentent la nuit pour placarder leurs histoires sans paroles ? Quelle fascination les images produisent-elles chez les musiciens ?

Je n’ai pas besoin d’imaginer ce que tout cela m’évoque puisque je me suis déjà plusieurs fois plié à l’exercice, en particulier pour Baiser d’encre, long métrage réalisé par Françoise Romand dont les héros sont Ella & Pitr ! Sa partition sonore que j’ai composée mélange des sons d’animaux, des ambiances urbaines ou météorologiques, des bruitages fantaisistes, des instrumentaux choisis pour leurs matières et des chansons dont les paroles révèlent les coulisses de l’exploit. Leurs animaux font carnaval comme celui de Camille Saint-Saëns qui y avait sarcastiquement inclus les pianistes ! Le cheval hennit, l’éléphant barrit, le corbeau croasse, les grenouilles coassent, les flamants roses cancanent, la pieuvre s’étale, le chien aboie, la caravane passe… L’usage des instruments, marimba, lithophone, harmonica, guimbarde et sons électroniques, est probablement hérité des facéties de Sergueï Prokofiev dans Pierre et le loup, écouté lorsque j’étais enfant. Quant à la chanson Mécaniques Cantiques, elle s’inspire de Jean Cocteau qui suggère qu’il n’existe rien de petit ni grand, mais seulement de loin ou de proche. S’y ajoute une métaphore polissonne incitant à la reproduction dont le drame surréaliste d’Apollinaire, Les mamelles de Tirésias, est probablement à l’origine, cousin de L’homme-tétons d’Ella & Pitr.

L’ensemble doit créer un univers à part, comme leurs créations, qu’elles soient miniatures ou démesurées. Elles empruntent au quotidien leur inspiration, fictions qui à leur tour s’immiscent dans leurs échanges familiaux pour vivre comme dans un rêve avec les contingences que la société impose. Françoise Romand a su capter cet aller et retour où les contradictions et les interrogations deviennent le moteur d’un conte moral. La mélodie du bonheur, vous disais-je !

Revenons à nos boutons…


Les machines d’Ella & Pitr ne sont nullement célibataires, mais conjugales, voire familiales. Ils ont commencé par mêler leurs pinceaux en un ballet érotique où chacun ne reconnaît plus ses membres. Devenus rapidement parents, ils exploitent parfois les dessins de leurs jeunes enfants en les mêlant aux leurs, avec une honnêteté dont il faut proscrire toute naïveté. Nous savons bien que les enfants développent une créativité incroyable jusqu’à l’entrée à l’école primaire. On leur impose alors hélas les réponses avant qu’ils n’aient le temps de formuler les questions. Piel et Äki ont des chances de plus tard conserver leur âme d’enfant comme leurs parents artistes. On le leur souhaite, passé les révoltes indispensables de l’adolescence ! C’est bien dans le refus de la norme que réside la créativité. Ne pouvant accepter le monde tel qu’il est, les artistes s’en inventent de nouveaux. Ceux d’Ella & Pitr peuvent être critiques, ils sont toujours joyeux, pleins d’un bonheur de vivre communicatif.

Pour se faire, tous les moyens sont bons. Entendre qu’ils utilisent tous les outils de leur temps, à commencer par les bombes de peinture qui valurent à Pitr quelques mésaventures avec la loi. Ils utilisent aussi bien le dessin dans leurs carnets de croquis que la peinture à l’huile sur les toiles vendues rue du Faubourg Saint-Honoré. Mais la photographie, la vidéo, l’ordinateur sont requis tout autant. Pour leurs hyper grands formats ils utilisent un drone qu’ils téléguident. Dans la rue ils ne peuvent faire un pas sans coller des stickers ici et là. Certains jours ils construisent le Cacatelec, un étron en résine téléguidé, ou décorent une plaquette de chocolat. Ils montent des spectacles incroyables avec leurs amis et construisent d’immenses anamorphoses… Leur fantaisie n’étant pas guidée par l’appât du gain, ils ont la liberté d’inventer sans penser au rendement. Ils collent généreusement dans l’espace public, sachant qu’aujourd’hui leurs œuvres se vendront ailleurs, dans des espaces réservés aux collectionneurs, effet mérité de l’éphémère initial.

La route à quatre voix

Depuis qu’Ella & Pitr se sont rencontrés il y a une dizaine d’années, ils n’ont pas cessé de bouger. Il est impossible de deviner ou leur imagination les mènera. Sur la Lune s’ils continuent à grandir ou gravant des grains de riz si l’envie les en prend ? S’ils passaient au cinéma, serait-il d’animation ou choisiraient-ils des acteurs ressemblant à leurs anges et autres clochards célestes ? Si c’était en musique Pitr s’affranchirait-il du rap ou inventeraient-ils le son de ce dont sont faits les rêves ? Il est possible qu’à trimbaler Piel et Äki sur tous les chemins de la planète, les deux mômes finiront par prendre le dessus et faire virer les vieux de bord. Chez eux la jeunesse semble pourtant éternelle, or le temps n’est qu’un mille-feuilles quantique auquel nous participons pour si peu. En attendant, Ella & Pitr nous font sourire en interrogeant l’univers dans lequel nous gravitons et en instillant un peu de poésie dans notre quotidien qui a bien besoin d’une révolution.

Tableaux : Ella & Pitr, Carnaval dans le miroir, L'effrontée et deux Fonds de tiroir

vendredi 14 avril 2017

Paul Verhoeven à l'œil nu


C'est en écoutant il y a 15 ans le commentaire de Paul Verhoeven sur le DVD de Starship Troopers que je me suis penché sur le travail du cinéaste hollandais. Le film était compris de travers par une partie des spectateurs qui le prenaient pour un film fachiste et Verhoeven se marrait en le regardant, avec une franchise que l'on retrouve tout au long de l'entretien livré à Emmanuel Burdeau sur l'intégralité de sa carrière. Le journaliste est allé l'interviewer chez lui à La Haye pour une conversation à bâtons rompus où le jeune réalisateur de 78 ans évoque ses films depuis ses premiers en Hollande jusqu'à Elle qui a fait récemment parler de lui, en particulier pour la prestation d'Isabelle Huppert. J'avoue avoir dévoré le petit bouquin qui m'a donné envie de découvrir les films de ses débuts (de 1971 à 1985 : Turkish Délices, Katie Tippel, Soldier of Orange, Spetters, Le qautrième homme, La chair et le sang). Robocop m'avait déjà intrigué, j'avais adoré Total Recall d'après Philip K. Dick, trouvé Basic Instinct un peu superficiel (Françoise possède un exemplaire tapuscrit du scénario !), Showgirls sous-évalué, Starship Troopers génial, Hollow Man banal, Black Book formidable, Tricked intéressant, et Elle ne méritait pas ni ses critiques ni ses louanges.
Appréciations expéditives, mais Paul Verhoeven figure pour moi un de ces auteurs avec un regard très personnel, un peu sous-estimé, comme Richard Fleisher ou William Friedkin. Son regard sur Hollywood est particulièrement juste, son rapport aux hommes et aux femmes encore plus acéré, sa lucidité sur son œuvre la mettant en lumière. Ses commentaires sur Schwarzenegger ou Michael Douglas, Sharon Stone ou Huppert, mettent en scène le professionnalisme des acteurs et leur implication au delà du tournage. Comme chez trop de cinéastes, les projets inaboutis dessinent un portrait en creux de son œuvre. Sa passion mécréante de Jésus ou le Jean Moulin qu'il espère tourner bientôt lui offrent de développer son humanisme critique. Verhoeven n'est jamais manichéen, il aime prendre les évidences à contrepied, jouer d'une dialectique entre les apparences et les coulisses de l'âme. Ses inserts publicitaires dans Robocop et Starship Troopers sont des modèles du genre. La franchise de ses réponses à Burdeau montre un homme qui cherche toujours à déceler la vérité du mensonge, la complexité des rapports humains comme leur brutale simplicité.

→ Paul Verhoeven, À l'œil nu, entretien avec Emmanuel Burdeau, 176 pages, Ed. Capricci, 16€

mardi 28 mars 2017

Prévert éclair et piano forain sans la mer


Quelle idée de me plonger dans des méandres informatiques au lieu d'aller me promener sur la plage dimanche après-midi avant de prendre le train ! J'ai à peine profité du jardin de La Ciotat dont les cerisiers sont en fleurs et n'ai rien vu de la foule du bord de mer. La file des automobilistes s'allongeait vers Marseille. Françoise m'a raconté que personne ne se baignait, mais il y avait un monde fou pour cette première journée de vrai printemps après les hallebardes des jours précédents. Quelques heures de TGV plus tard, je retrouvais mes pénates et les deux garnements félins...
Hélas ou tant mieux, le boulot aussi m'attendait. C'est toujours la même chose. Voilà des semaines que je tourne en rond et tout arrive en même temps. J'ai donc composé et enregistré le générique de notre websérie sur Jacques Prévert après quelques approximations angoissantes. C'est toujours ainsi. Tant que je ne tiens pas le bon bout je m'inquiète de mes capacités. J'ai trouvé en programmant le Tenori-on avec des sons de flûte, violon et métallophone, resynchronisant les pistes l'une après l'autre, calant des sons de guitare préparée avec du riz. Sonia trouvait que le résultat correspondait trop au côté gentil du poète et qu'il fallait que je le rende plus actuel. J'ai donc ajouté un rythme inspiré du rap et tout cela tricote, laissant chacun/e se faire son cinéma. Mika avait concocté une animation inspirée par les collages de Prévert, avec l'oiseau certes, mais aussi avec le cœur, l'église, l'usine, le poing levé et la clope au bec ! Jamais facile de faire passer plein d'idées en douze secondes sans charger... Avec le handicap d'avoir à caler la musique sur les images et non le contraire ! Parfois les conditions de production ne nous donnent pas le choix. Il faut alors transformer les contraintes en appui-tête. Je dois imaginer comment cette musique annoncera chaque épisode sans que la répétition lasse... Demain, c'est-à-dire aujourd'hui quand vous me lirez, nous devons dresser un décor sonore pour chacune des interventions d'Eugénie Bachelot-Prévert qui nous livre des anecdotes passionnantes sur son grand-père.
Dans le même temps Sacha me presse de lui envoyer des sons pour une prochaine exposition à la Cité des Sciences et de l'industrie. Je lui wetransfère trois pièces foraines pour piano et quelques effets à la Méliès ! J'ai encore du mal à comprendre comment tout cela va s'agencer, mais ce sera amusant à faire, comme toujours avec mes camarades de jeu... D'ailleurs on nous livre enfin le CD d'El Strøm dans la matinée ! On en reparle très vite. En attendant je dois me faire à manger en puisant dans les réserves, n'ayant eu le temps de faire aucune course depuis mon retour d'Aubagne.

vendredi 3 mars 2017

Agitation frite, témoignages de l'underground français


Le recueil de Philippe Robert, Agitation frite, témoignages de l'underground français, paraît au moment où La Maison Rouge expose Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français. Ce n'est pas un hasard si ce sous-terrain musical est totalement absent de la galerie parisienne. D'un côté nous sommes en face d'un mouvement toujours vivace qui crée sans se préoccuper de la mode, de l'autre on continue à entretenir le mythe de modes passagères qui marquèrent leur temps. Les deux se complètent, l'art des uns répondant à la culture des autres. L'exposition embrassant son époque recèle évidemment quelques magnifiques pièces et le livre de Philippe Robert recense les engagements d'opposition rétifs à tout ce qui pourrait être récupérable.
Pourquoi le public a-t-il toujours trois métros de retard sur la musique par rapport aux arts plastiques ? Cette question a probablement trait à la difficulté des analystes de cerner le hors-champ. Circulez, y a rien à voir ! La société du spectacle adore encenser les rebelles des beaux quartiers, tandis que les musiques de traverses échappent à toute classification bien ordonnée. L'inclassable est la règle, contraire à la loi du marché. La spéculation ne pouvant donc s'exercer que sur du long terme, elle n'intéresse pas les modernes. Entendre étymologiquement ceux qui créent la mode, un système de l'éphémère dont les collectionneurs font leurs choux gras. Conclusion de ce prologue, pour avoir participé activement à la plupart des aventures évoquées par l'exposition et dans le bouquin, je vois essentiellement de la nostalgie dans la première qui a tourné la page alors que le second m'en apprend énormément sur ce qui m'est pourtant le plus proche et qui reste d'actualité !
Pour ce premier volume d'entretiens, car on imagine mal qu'il en reste là, Philippe Robert a choisi d'interroger chacun sur l'origine de son art. Quelle étincelle mit le feu aux poudres ? En suivant le cordon Bickford jusqu'au Minotaure, l'histoire de chacun se déroule à grand renfort d'anecdotes dessinant des parcours atypiques qui ne se croisent que par la nature même de la musique, son partage. À la reprise d'articles précédemment publiés dans Revue & Corrigée, Vibrations, Octopus, Supersonic Jazz ou le blog Merzbo-Derek, il ajoute des entretiens inédits qui lui ont semblé indispensables à ce portrait prismatique de l'underground musical le plus inventif de la scène française. Ainsi Gérard Terronès, Dominique Grimaud, Gilbert Artman, Pierre Bastien, Dominique Répécaud, Jérôme Noetinger, Jacques Oger, Sylvain Guérineau, Yann Gourdon et moi-même complétons les témoignages de François Billard, Pierre Barouh, Michel Bulteau, Jac Berrocal, Jacques Debout, Albert Marcoeur, Christian Vander, Richard Pinhas, Pascal Comelade, Christian Rollet, Guigou Chenevier, Bruno Meillier, Daunik Lazro, Dominique Lentin, Jean-Marc Montera, Didier Petit, Yves Botz, Camel Zekri, Noël Akchoté, Christophe & Françoise Petchanatz, Lê Quan Ninh, Jean-Marc Foussat, Jean-Louis Costes, Jean-Noël Cognard, Julien Palomo, Romain Perrot délivrés à la charnière de notre siècle et du précédent.
Si le recueil est plus passionnant que tous les autres panoramas publiés récemment, il le doit à l'opportunité des questions de Philippe Robert qui, connaissant son sujet, pose celles qui le titillent. Sa curiosité est communicative. Les musiciens des groupes Magma, Urban Sax, Catalogue, Mahogany Brain, Soixante Étages, Etron Fou Leloublan, Camizole, Vidéo-Aventures, Heldon, Lard Free, Workshop de Lyon, Un drame musical instantané, Les I, Dust Breeders, Vomir, comme les producteurs des labels Saravah, Futura ou Potlatch savent que leurs rencontres sont aussi déterminantes que les mondes qui les habitent. Si la première partie de l'ouvrage est un kaléidoscope d'inventions sans étiquettes, la seconde partie glisse vers une forme, plus conventionnelle à mes yeux et mes oreilles, de l'improvisation issue du jazz et sa déclinaison prévisible, la noise. Il n'empêche que je me suis laissé emporter par la lecture, passant une nuit blanche à le dévorer sans en perdre une miette. L'underground est tout sauf raisonnable.

→ Philippe Robert, Agitation frite, témoignages de l'underground français, 366 Pages, 15 X 19,5 cm, Ed. Lenka Lente, 25€

mardi 28 février 2017

La grande échelle pour Oulala


Ulysse avait disparu un samedi soir et nous l'avions retrouvé mort le lendemain matin. Aussi lorsque Oulala n'est pas rentrée dimanche, nous nous sommes forcément inquiétés, un peu traumatisés par la fin de son frère, de la portée précédente. Les chats sortent la nuit, mais que le matin soit venu, les voilà réclamer leur pitance. Or Oulala disparut samedi soir sans laisser d'adresse. Le petit Django la cherchait en vain. Je faisais le tour du quartier, mais le chantier labyrinthique un peu plus bas, fermé le dimanche, recèle quantité de fosses dont un matou ne pourrait ressortir s'il s'y aventurait. Avouons que Françoise et moi avons mal dormi et qu'il faisait encore nuit quand nous nous sommes levés pour aller voir les ouvriers dès potron-minet. J'ai sifflé dans le jardin comme j'en ai l'habitude pour rappeler les chatons au bercail. J'entends bien miauler, mais où ? Le son vient d'en haut ! Levant la tête je découvre la chatte au bord du toit des voisins, à plus de dix mètres du sol. La seule manière d'y accéder pour elle fut de grimper le long du lierre sur toute la hauteur du bâtiment depuis le chantier mitoyen. On ne dira pas un exploit surhumain, mais surfélin ! J'attends que l'heure soit plus décente pour sonner chez nos voisins, qui, manque de chance, sont exceptionnellement absents ce lundi. Il ne reste qu'une solution, aller la chercher nous-mêmes. Le grand escabeau nous permet d'accéder au toit incurvé du garage en métal, puis je pose notre plus grande échelle dessus le long du mur, mais il est impossible de la stabiliser à cause de la courbe. Je coince un pied de chaque côté d'un des renforts, l'épaule tenant en force l'échelle qui repose que sur un point pendant que Françoise joue les acrobates car elle est nettement plus légère que moi. Oulala râle lorsqu'elle l'attrape par le cou, pendant que Django galope dans tous les sens sur le garage. Il eusse fallu un troisième larron pour photographier ce numéro d'équilibristes improbable. En croisant Raymond, l'amant le plus assidu d'Oulala, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Django sauf qu'il a les yeux verts au lieu de jaunes et qu'il est entier, je comprends que le soupirant entrevu hier au travers des grilles du chantier a entraîné sa copine qui s'est laissée prendre.


J'arrache les trois affichettes que j'avais collées devant chez nous et sur la palissade des travaux. La journée s'annonce plus sereine que la veille. Je profite insidieusement du succès des billets félins pour vous suggérer de regarder le discours sur l'écologie de Jean-Luc Mélenchon, une remarquable leçon de choses comme on appelait cela au cours d'histoire naturelle. Ceux qui refusent le cynisme ambiant sont déjà convaincus, les autres pourraient changer d'avis sur celui auquel les médias dressent un costard injuste qui ne lui sied pas du tout. Si vous préférez la bande dessinée, le programme est décliné avec humour par Melaka, Reno Pixellu et Olivier Tonneau.

jeudi 2 février 2017

Dehors, dedans


Le soleil se lève. Illusion des reflets. La porte fenêtre est plus loin de l'objectif que la fenêtre à laquelle Françoise tourne le dos. À bien y regarder on pourrait n'y voir que du feu. Juste à côté d'elle, je suis déjà au travail, vêtu de mon peignoir de bain. De toute manière à cette saison il faut plus de trente minutes pour que le sauna monte à la bonne température. Dehors, dedans, les chats font les fous, alignant les aller et retours en traversant le mur du jardin comme des passe-muraille. L'antilope porte un crocodile sur son dos. Le Tanzanien Hashim Mruta Bushier (1942-1998), membre fondateur de l'école Tingatinga devenue en 1990 la Tingatinga Arts Co-operative (TACS), l'a peinte au début des années 70. Anny, qui a offert le tableau à sa sœur, en avait acheté plusieurs dans une brocante qui a brûlé le lendemain. Ils auraient fini dans les flammes. Dans la pénombre tout est un peu flou. Le fond est du même orange que les fauteuils autour de la table en verre, du même orange que la cuisine, du même orange que le mur d'enceinte, du même orange que les flammes. La couleur se déplace, dehors, dedans.

mercredi 1 février 2017

Pas ma tasse de thé, et pourtant...


Comment évoquer des disques qui m'ont fait passer un bon moment, mais sur lesquels je suis incapable d'écrire ? Mon incompétence me retient d'allonger des superlatifs ou de résumer ma sensibilité sans argumenter. Ce sont souvent des musiques plus classiques que les inventions que je traque inlassablement. Mes goûts me feraient passer à côté d'eux si le postier ne les glissait dans ma boîte aux lettres. Je les appelle les disques de l'après-midi, pas assez bizarres pour l'aube, pas assez intrigants pour que je m'y plonge pendant mon passage au sauna, pas assez dingues pour m'électriser toute la matinée, trop jazz pour les partager avec Françoise pendant la préparation du dîner, mais ils m'accompagnent très agréablement tandis que je regarde mésanges, rouge-gorge, geais, merles s'ébattre dans le jardin lorsque je lève le nez de mon clavier où je tape ces lignes.
Ainsi j'ai savouré Laniakea du pianiste Pierre Bœspflug et du trompettiste René Dagognet, Fines lames du vibraphoniste Renaud Détruit et de l'accordéoniste Florent Sepchat, Be Jazz For Jazz des Madness Tenors qui réunit Lionel Martin, George Garzone avec le pianiste Mario Stantchev, le bassiste Benoit Keller et le batteur Ramón López, et même What if ? du ténor Hugues Mayot avec Jozef Dumoulin aux claviers, Joachim Florent à la basse et Franck Vaillant à la batterie. Les jazz de Bœspflug sautent d'une décennie à une autre sans a priori de style et le son du bugle de Dagognet m'enchante. Mon petit faible pour l'accordéon et le marimba rejoint celui pour les Mikrokosmos de Bartók. C'est la même chose avec les ténors, même si j'apprécie les grands altistes j'ai toujours préféré les instruments en si bémol, du soprano au basse, alors lorsque les ténors se mettent à danser (le nom des Madness Tenors se réfère à un album de Sonny Rollins avec John Coltrane !) je remue seul sur ma chaise, surtout si les envolées lyriques tirent sur le free. L'album de Mayot se rapproche de mes préoccupations familiales, mais il tire trop souvent vers le jazz rock pour me convaincre. Dans les disques que j'écoute je cherche des timbres inédits et des constructions qui m'épatent plutôt que de belles mélodies ou des variations acrobatiques. Il n'empêche que tous ces albums sont d'excellente qualité et raviront les amateurs.
Je suis plus attiré par les ensembles orchestraux que vers les solos, duos ou trios. Sachant que les "critiques" parlent d'eux-mêmes plus que des sujets qu'ils traitent, je reconnais ma sympathie pour la symphonie, les bruits bizarres et les récits évocateurs. Dès que la musique s'échappe d'un genre identifiable elle me harponne, et je m'intéresse à tous, de la chanson française aux variétés internationales, des plus classiques aux plus contemporains, du rock aux musiques du monde, et le jazz en fait partie comme le tango, le blues ou le flamenco. Je n'ai jamais compris pourquoi Cab Calloway me donnait irrésistiblement envie de danser alors que j'aurais plutôt tendance à me cacher quand les autres s'y mettent. Quant à la musique de chambre, il est plus rare que j'y cède. Mes diverses enceintes ne connaissent pourtant pas la taille des salles qu'elles reproduisent...

→ Madness Tenors, Be Jazz For Jazz, CD Cristal Records (en vinyle chez Ouch! Records), sortie le 27 janvier 2017
→ Hugues Mayot, What if ?, CD ONJ Records, dist. L'autre distribution, sortie le 3 février 2017
→ Pierre Bœspflug & René Dagognet, Laniakea, CD Cristal Records, sortie le 3 mars 2017
→ Renaud Détruit & Florent Sepchat, Fines lames, CD Cristal Records, sortie le 10 mars 2017

mercredi 18 janvier 2017

Tout pour la gueule !


Parmi les merveilles potagères remontées du Gers par Valérie et Christophe lors de leur visite à Paris avec leurs enfants, ils avaient choisi la plus petite de leurs citrouilles. Elle pèse tout de même 8,4kg. Françoise en fait une soupe délicieuse, comme avec leurs butternuts qu'en France on appelle doubeurres, potimarrons et patates. Nos amis nous ont tant gâtés qu'ils ont dû monter en voiture plutôt que prendre l'avion ! Leur coffre au trésor recélait d'innombrables foies gras, pâtés, boudins, confits, palombes, une caisse de vin, de l'ail... Quelles ripailles ! Après leur départ nous continuons à nous régaler de ce que Christophe a mis lui-même en conserves ou bouteilles.
Les amis que nous hébergeons régulièrement nous gâtent chaque fois. La semaine dernière nous avons dévoré les palets beurrés à la cardamome et aux amandes cuits par Sacha, la confiture de poires d'été du Jardin de Coralie, des yuzus confits en attendant d'ouvrir le café Malabar Moussoné. Olivia, qui fait souvent ses propres confitures, comme celle de prunelles, avait apporté du thé Ballade en Flandres, du chocolat et des petites meringues molles aux parfums variés. Anna rapporte du pain noir de Cologne, des thés marrants et des friandises pour les chats. Armagan vient toujours avec d'étonnantes spécialités turques qu'elle a concoctées. Ella et Loïc savent que j'adore le piment et les trucs bizarres qu'ils envoient ou rapportent de tous les coins du monde. Raymond annonce les huîtres et encore du pinard tandis que Marine avait trouvé des ténébrions au curry du Sud-Ouest. Antoine fait sauter des châtaignes. D'autres apportent un bouquet de fleurs, même si celles-ci ne se mangent pas ! Quant à Sun Sun, nous traversons la rue pour nous goinfrer de la farandole de plats chinois qu'ils cuisine pendant des heures. Le vendredi matin nous allons souvent ensemble à Belleville faire nos courses, en commençant par le magasin des Quatre saisons. Pendant qu'il termine chez Paris Store, je file à Super Tofu où les soupes, petits pâtés farcis et crêpes aux légumes salés sont délicieusement authentiques. J'alterne avec les magasins bios à Montreuil et aux Lilas, Istambul Market à Noisy-le-Sec et le portugais Primland à Romainville. Juste en face il y a un boulanger qui mérite le déplacement, sinon je m'arrête à la Gambette dans le 20e. Françoise s'occupe le plus souvent du marché des Lilas le dimanche et des rendez-vous avec l'AMAP de Bagnolet...

lundi 9 janvier 2017

Vers la chaleur ?


Françoise a choisi de partir faire du ski pendant la seconde quinzaine de février. N'ayant aucune aptitude ni attirance pour ce sport, ni pour la neige et encore moins pour le froid, je préférerais aller voir dans un pays chaud si j'y suis. J'ai probablement été dégoûté par les sports d'hiver lorsque j'étais enfant, envoyé par mes parents en colonie de vacances. Je ne me souviens que des vingt minutes quotidiennes à défaire les lacets gelés de mes lourdes chaussures. Je sais que la technique a considérablement évolué, mais le seul attrait pour moi serait d'y observer les animaux sauvages. J'avais bien essayé le ski de fond, mais c'était encore pire. Glisser sur des rails sans pouvoir s'échapper sur les côtés m'avait procuré une sensation quasi claustrophobe. Comme la vitesse à fendre l'air n'a jamais généré chez moi de sensation de liberté je ne souhaite pas attendre toute la journée à la maison les skieurs partis s'éclater sur les pentes pyrénéennes. Évidemment le paysage de Lespone est magnifique enneigé, mais je crains de passer tout le séjour le nez dans ma liseuse ou sur un écran, sport que je pratique déjà toute l'année à taper ces lignes.
Le problème est que je n'ai aucune envie de partir seul découvrir le monde. Si je ne trouve pas de compagnon de voyage ou que je ne reçois pas d'invitation locale, je risque fort de rester à Bagnolet avec Django et Oulala, qui actuellement passent leur temps à copuler comme des bêtes, même si l'entreprise me semble un peu prématuré pour le petit. D'ici là les chaleurs de la chatte seront de l'histoire ancienne. Mon besoin de soleil sera par contre encore plus exacerbé dans un mois et mes vingt minutes de sauna chaque matin ne seront pas suffisants à apaiser ma soif de voyage. L'Asie a toujours été l'une de mes destinations favorites, pour des raisons à la fois paysagères, humaines et gastronomiques, mais je me vois bien m'envoler pour un autre continent. J'ai toujours senti la nécessité de visiter des pays où l'on ne parle pas ma langue. Le dépaysement me permet de regarder le monde sous un angle différent, que ce soit en vivant comme les autochtones ou en reconsidérant mon quotidien parisien banalisé par les habitudes. A part cela j'aime l'eau chaude et m'y baigner, les paysages sauvages qui rappellent mon humanité à son espèce de mammifère, et les couleurs éclatantes des populations qui ont d'autre préoccupation que de se plaindre !

mardi 3 janvier 2017

Les Sans Radio de l'Est parisien retrouvent les ondes, en numérique !


Après que Françoise m'ait offert un poste de radio numérique, j'ai remisé mon tuner FM et je profite du son limpide de mon nouveau joujou. Jusqu'à très récemment 200 000 habitants de Bagnolet, Montreuil, Paris 20e, Les Lilas, Romainville ne recevaient pas les stations diffusées par Radio France. Les émetteurs des chaînes privées situées sur le toit des Mercuriales les étouffaient, transformant les environs de la Porte de Bagnolet en Triangle des Bermudes. Après quatorze ans, la lutte des Sans Radio de l’Est parisien a porté ses fruits. Grâce à une autorisation du CSA, depuis juillet et à titre expérimental, il y a désormais moyen de (ré)écouter France Musique, France Culture, France Inter, France Infos, FIP, Radio Bleue et Le Mouv grâce à un émetteur en Radio Numérique Terrestre (DAB+), ainsi qu'une trentaine d'autres stations accessibles en RNT sur Paris. En installant son émetteur numérique en haut des tours, l’opérateur TowerCast réalise une première nationale, car nulle part ailleurs on ne peut écouter FIP ou France musique en DAB+, et cela se passe dans l'Est parisien !

Sur le Blog des Sans Radio Michel Léon explique :
La Radio numérique terrestre (RNT) est une nouvelle technologie de diffusion d’un signal audio par voie hertzienne sous forme digitalisée. Au niveau européen, la RNT se généralise : la Norvège vient d'abandonner la FM à son profit ! En France, après plusieurs expérimentations, elle est apparue à Paris, Lyon et Marseille en juin 2014, sans la plupart des grandes radios, en particulier sans celles du groupe Radio France. Mais, tout récemment, le CSA a accordé une autorisation expérimentale pour le groupe Radio France et exclusivement dans l’Est parisien. (...)
Contrairement à la radio analogique hertzienne (AM ou FM), où le son sous forme de signal électrique est transporté tel quel dans l'onde porteuse, la radio numérique envoie un son qui est d'abord numérisé, puis compressé, afin d'être transmis en optimisant la bande passante. La radio numérique terrestre (RNT), petite sœur de la télévision TNT, fonctionne sur le principe d'une fréquence allouée à la chaîne de radio (en fait à un « bloc » constitué d’une poignée de stations partageant la même fréquence au sein d’un « multiplex »), mais celle-ci est unique à l'échelle nationale. Contrainte de cette technologie, la Radio numérique terrestre nécessite, pour être réceptionnée, un équipement spécifique : un poste de radio adapté à la technologie numérique.
Le principal avantage pour l’auditeur réside dans une qualité du son améliorée par rapport à la radiodiffusion analogique (rapport signal/bruit, bande passante, et diaphonie bien meilleures, absence d'interférences entre stations par rapport à l’AM ou la FM). Le principal inconvénient (toujours pour l’auditeur) est un risque d'absence de signal (décrochage) dans les zones à réception difficile. Avec le numérique, soit le signal passe, soit il ne passe pas. En analogique, on pouvait écouter un signal dégradé. Pas en numérique. Toutefois, il est à noter qu'un signal numérique est bien moins sensible aux interférences du fait de la correction d'erreurs. À l’échelle réduite de nos quartiers, le signal est suffisamment puissant pour que le problème ne se pose pas.
L'association des Sans Radio a négocié avec la marque britannique Pure et propose plusieurs modèles de postes de radio RNT (tous captent aussi la FM). Si vous passez par l’association, vous bénéficiez d’un tarif «professionnel» (vous pouvez commander plusieurs postes).

Mon Evoke F3 est Bluetooth, contrôlable à distance avec la télécommande, mais aussi avec mes iPhone et iPad. Il permet d'écouter aussi leur contenu, à côté du numérique et de la FM, ainsi que Spotify pour ses abonnés. Il existe des modèles sur piles, et tous possèdent un haut-parleur monophonique, ou stéréophonique en plus de la sortie stéréo.

mardi 8 novembre 2016

Retour de Rome


Pourquoi cette rue me rappelle-t-elle Bucarest tandis que Françoise pense à Prague ? Les capitales abattent leurs cartes. Je me suis si longtemps entraîné devant la glace à faire de faux-mélanges que je n'aimais plus jouer à force de tricher. J'avais quinze ou seize ans lorsque j'ai arrêté les tours de magie proprement dits pour ne plus jouer que de la musique, éventail d'illusions tellement plus riches et inventives. Les cloches auraient pu m'inspirer, mais de Rome je n'ai enregistré aucune ambiance. Comme les magasins qui vendent presque tous la même chose sur la planète, le son des villes se banalise.


Au fur et à mesure du voyage à Rome nous nous éloignons du centre. Nous avons traversé plusieurs fois le Tibre via Trastervere. Les rues sont plus calmes, sans presque aucun touriste. Je me souviens de l'école populaire de musique où Giovanna Marini enseignait dans le quartier du Testaccio et des histoires que Jean-André me racontait de Pasolini et Ninetto...


Comme il pleut nous nous réfugions dans les catacombes de Domitilla. J'espérais un peu pouvoir marcher le long des 17 kilomètres de galeries, mais nous n'arpentons qu'un tout petit segment de ces longs couloirs étroits où étaient enterrés les morts sur cinq niveaux. Nous n'avons hélas rien vu de ce que montre Wikipédia. Cela sent un peu l'arnaque. On les avait presque toutes évitées jusqu'ici ! En rentrant en bus, nous avons un aperçu de Rome by night... Mais comme, dans toutes les villes du monde, nous aurons accumulé des kilomètres de marche à pied... C'est agréable de s'envoler !

vendredi 4 novembre 2016

Villa Borghese


Pascal nous avait astucieusement conseillés de réserver très tôt à l'avance pour la Galerie Borghese, le musée ne recevant qu'un nombre limité de visiteurs. Même si le style du XVIIe siècle n'est pas notre capuccino, le spectacle est extraordinaire. Fresques, sculptures, peintures se bousculent dans des salles immenses aux plafonds remplis de trompe-l'œil qui obligent Françoise à s'allonger pour les admirer...


Il n'y a pas que les trompe-œil, il y en a aussi de faux. Des sculptures et des bas-reliefs se mêlent aux peintures pour créer de fantastiques illusions d'optique. Nous foulons des marbres polychromes. Les mosaïques sont étonnantes, les tableaux magnifiques, en particulier ceux du Caravage. Sous ses pinceaux comme sous les burins de ses collègues, les garçons sont étonnamment féminins. Lors de mes voyages je prends systématiquement des photographies des musiciens représentés en pensant qu'elles pourraient un jour illustrer certains de mes articles, mais j'oublie ces clichés la plupart du temps. Tant de nus exposés laissent penser que certaines époques furent tellement moins prudes que la nôtre. La moindre image de chair est, par exemple, immédiatement censurée par FaceBook. Il est certain que les protestants sont toujours boutonnés jusqu'au cou, mais l'Italie d'aujourd'hui est encore très coincée, avec son catholicisme et l'incroyable puissance du Vatican. Les femmes appartiennent à un monde dont les hommes sont exclus, conséquence logique du machisme méditerranéen. Françoise est épatée par la chair de Perséphone qui s'enfonce sous les doigts du dieu Hadès, sculptée par Le Bernin.


La volière est hélas privée de ses oiseaux, mais cela ne les empêche pas de zébrer le ciel en poussant des cris que je suis dans l'incapacité d'identifier. En traversant les jardins de la Villa Borghese, gigantesque parc municipal de 80 hectares en plein centre de Rome où s'élève, entre autres, la Villa Médicis, nous regardons en l'air pour admirer les hautes frondaisons des pins. J'entends ceux de Respighi qui accompagnent A Movie de Bruce Conner, et ses Fontaines. Nous n'attrapons pas de torticolis, mais ces contorsions finissent par être fatigantes !


Ces jardins sont dessinés sur le mode anglais, plus vivant que la raideur à la française. Ce sont deux façons de concevoir la nature et de la domestiquer. C'est la même histoire avec la ville. Les Italiens savent merveilleusement marier le passé et le présent. Chaque coin de rue, et j'entends coin par détail et non par intersection, réserve des surprises, vestiges des temps anciens préservés malgré les besoins du futur. Au jeu des revivals, l'Antiquité et les siècles qui l'ont suivie y figurent des strates de modernité. L'étymologie veut que les modes passent et repassent.


Après être descendus jusqu'au Panthéon et la fontaine de Trevi, sous prétexte d'un sublime espresso au Caffè Sant'Eustachio sur les conseils de Laure, nous regagnons notre appartement situé exactement en face de l'École des Beaux-Arts. Une petite pause ne fait pas de mal avant de nous rendre au Teatro Olimpico pour la première de Carmen par l'Orchestra di Piazza Vittorio où Elsa incarne "la pure, amoureuse, courageuse, déterminée Micaëla"...

jeudi 3 novembre 2016

Vol pour Rome


Vision inattendue après avoir décollé de Charles De Gaulle... J'ai d'abord photographié la Place de l'Étoile avant de survoler la rive gauche... Je pense chaque fois aux quatre cuvettes dans laquelle la Tour trempe ses pieds...


Un petit nuage coiffait le Mont Blanc. En voyant les montagnes qui se succèdent, arides et saillantes, j'imagine Hannibal franchissant les Alpes, sauf que cette fois nous sommes sur le dos de l'éléphant, avec Sun Ra et son Arkhestra jouant la Parade synchronisée avec la séquence rêvée par Salvador Dali... Délire d'altitude ?


Alors Rome dans tout cela ? La nuit est tombée. L'embouteillage de l'autoroute filmé par Fellini s'est résorbé depuis longtemps. Ni l'un ni l'autre n'étions retournés dans cette ville merveilleuse depuis plus de trente ans. Nous marchons jusqu'à un restaurant familial comme nous en avons souvent cherchés lors de notre voyage dans le sud en juin dernier. Pâtes al dente, accueil charmant... Le Tibre est à deux pas. Tout est d'ailleurs à deux pas de l'appartement que nous avons loué via Ripetta, près de la Piazza del Popolo...


La Tour Eiffel, le Mont Blanc, Walt Disney !... Afin d'être crédible je photographie Françoise Piazza di Spagna. Peu de touristes. Douceur de l'automne. Les automobiles sont interdites dans le centre. Les seules que nous croisons sont celles des carabiniers. En remontant le Corso nous remarquons le design inventif de certains magasins, mais les vêtements exposés sont d'une triste banalité. Des glaciers me font de l'œil à tous les coins de rue. Je craque.

mardi 25 octobre 2016

Suivez le guide


Avant de nous envoler pour Rome je cherche évidemment des billets d'avion pas chers et un logement abordable, en fonction des dates d'Elsa qui y reprend la nouvelle version de Carmen au Teatro Olimpico avec l'Orchestra di Piazza Vittorio. Créé au Festival Les Nuits de Fourvière en 2013 avec les chœurs et cordes de l'Opéra de St Étienne, cette interprétation cosmopolite du chef-d'œuvre de Bizet avait ouvert la saison de l'Opéra de Rome dans les Thermes de Caracalla l'année suivante, pour être remanié dans une version encore plus pop l'an passé. Dans cette adaptation mariant la salsa au flamenco, la techno au chant lyrique, le blues au tango, le reggae aux sonorités arabes, indiennes et africaines, Elsa, qui tient le rôle de Micaëla, est la seule Française de cette compagnie où chaque personnage chante dans la langue de son pays. Mama Marjas qui tient le rôle titre est à l'origine une chanteuse italienne de raggamuffin, le Brésilien Evandro Dos Reis est Don José, le Tunisien Houcine Ataa est Escamillo, etc. D'autres dates sont annoncées ailleurs, mais nous profitons de cette opportunité pour retourner à Rome où ni Françoise ni moi sommes allés depuis une trentaine d'années.
Nous trouvons donc un vol Air France très bon marché grâce au site Opodo et un appartement spacieux au centre de Rome sur Airbnb pour un prix nettement inférieur à la moindre chambre d'hôtel. Certains parlent d'ubérisation, ce qui a le don de m'énerver, car le système D et les parades aux abus des grands monopoles ne sont pas pires que l'ultralibéralisme ambiant auquel ils participent à moindre niveau. Nombreuses multinationales échappent certes aux impôts locaux, mais les profits de la plupart d'entre elles s'évadent dans des paradis fiscaux avec l'appui des banques. La protection sociale des travailleurs se réduit chaque année à la peau de chagrin sans que l'on ait besoin de chercher un bouc émissaire chez Uber, analyse simpliste évitant d'évoquer le service déplorable des taxis dont 80% de la flotte parisienne appartient à G7 (le concurrent Taxis Bleus fait partie du même conglomérat !) et les conditions de travail des chauffeurs, bien pires que celles imposées par Uber. Pour aller à l'aéroport, nous emprunterons donc le système de cette compagnie dont l'application sur smartphone est remarquable, fiable et astucieuse, pour un prix défiant toute concurrence.
Il suffira ensuite de chercher les meilleurs restaurants romains sur TripAdvisor en fonction des quartiers que nous arpenterons et conformément à notre budget ! Il y a peu j'ai eu la surprise de constater des réductions de 20 à 50% lorsque l'on réserve à Paris avec l'application Lafourchette. Internet permet aux commerçants de remplir leurs hôtels et restaurants en bradant les prix au dernier moment, comme nous le pratiquions en Asie avec Agoda...

Illustration : ravioles de navet cru farcies de caille, émulsion d'escabèche et légumes au restaurant Er Occitan, Bossost, Espagne, découvert grâce à TripAdvisor.

mercredi 5 octobre 2016

Cultiver son jardin


Lundi et mardi, après un puis deux articles sur des disques qui viennent de sortir, je n'avais pas envie que l'on me prenne par erreur pour un journaliste. D'autant que les semaines passées j'avais chroniqué ceux d'André Minvielle, Michèle Buirette, Daniel Erdmann, Ursus Minor, l'ONJ, plus l'exposition Hergé au Grand Palais et celle sur le rêve à Marseille, sans compter les DVD, etc. Mon actualité de compositeur étant plus calme depuis la rentrée de septembre, je ne m'activais pas moins en studio où je prépare plusieurs albums...
C'est donc au jardin que je me retrouvai face à moi-même, moment de détente que j'alterne avec la position allongée sur le dos, comme me le conseille mon kiné Mézières. Le matin et/ou le soir je profite du sauna que nous venons d'y installer et qui m'oblige à rester tranquille pendant une bonne vingtaine de minutes !


Car je ne tiens pas en place. Hyperactif, incapable de procrastination, je fais ce qui est à faire à l'instant où j'y pense ou si l'on me sollicite. Cela commence très tôt le matin alors que j'éteins bien tard le soir. L'automne m'occupe aussi à balayer les feuilles qui se ramassent à la pelle. Le charme perd ses fleurs, et persifleur, je dirais que le vent est tel qu'il en tombe autant derrière moi que j'en balaie devant. Elles ressemblent à de minuscules feuilles d'érable à trois folioles. Je lis que ce sont en réalité des fruits, akènes ligneux de 3 à 6 mm de long, attachés à une bractée en forme de feuille trilobée qui forme une aile favorisant leur dispersion... Je déverse tout cela dans le compost que Françoise a installé intelligemment et qu'alimentent gentiment deux ou trois voisins.


Je fuyais le journalisme et me voici botaniste (ou composteur de musique, comme le suggère ma cousine Susy), m'éreintant stupidement alors que Fiona m'a délivré une séance géniale de shiatsu le matin-même. En ce qui concerne mes articles, je tiens à préciser encore une fois qu'il s'agit pour moi d'un acte militant face à la faillite de la profession. J'adore découvrir de nouveaux talents, défendre des artistes méconnus victimes de l'injustice du système, donner un coup de pouce aux plus jeunes, en résumé transmettre avec la même énergie et la même foi ce que les aînés qui ne sont plus là ont eu la générosité de me léguer. Pensée récurrente à mon papa qui vit au dessus de mon épaule comme un Jiminy le criquet, à Frank Zappa qui m'a mis le pied à l'étrier, à Jean-André Fieschi qui m'a tant appris et donné le moyen de continuer à apprendre, à Bernard Vitet qui fut mon camarade et mon complice pendant plus de trente ans... Les autres se reconnaîtront dans la longue liste cachée sous les crédits de drame.org !


Je me réfugie donc dans la petite baraque au fond du jardin pour suer un bon coup avant douche glacée. La pseudo chromothérapie me suggère de choisir le rouge lorsque je souhaite doper mon métabolisme et le bleu pour me reposer. Voilà ainsi plusieurs nuits où je dors d'une traite pour avoir branché les infrarouges après le film, un peu avant d'aller me coucher... J'ignore si le sauna me fatigue ou me dynamise, ou peut-être les deux, mais je me sens incroyablement mieux depuis quelque temps, malgré les mauvaises nouvelles que l'actualité ne cesse d'apporter et qu'il est indispensable de combattre, même en pure perte.

vendredi 30 septembre 2016

Fait suer !


Voilà, c'est fait ! Enfin, presque... J'avais dans l'idée d'installer un jacuzzi dans le fond du jardin, mais Elsa m'en a dissuadé, arguant que cela ramollissait la peau, que c'était un nid bactérien et que les produits pour l'éviter étaient toxiques. Elle vantait par contre les qualités du sauna infrarouge. Les saunas traditionnels montent à 80-100°C et chauffent l'air tandis que les infrarouges montent maximum à 65°C pour un résultat identique car ils chauffent le corps uniquement. De plus, ils ne présentent aucun inconvénient médical (cardiaque, circulation sanguine, etc.) et surtout ils ne diffusent aucune humidité, néfaste à mes histoires lombaires. Je me suis laissé convaincre, optant pour un grand sauna extérieur en promo chez Atrium-Concept. La responsable commerciale m'avait assuré que j'y tiendrai allongé, mais c'est en biais, compressé, avec les bras croisés sur la poitrine, façon Houdini ! Mes cent soixante dix centimètres ne s'y étireront confortablement qu'à condition que je fabrique une rallonge triangulaire...


Le sauna étant livré en kit, six cartons d'un total de 500 kg, je me suis évidemment fait aider. Il a d'abord fallu le descendre du camion et nous n'étions pas trop de cinq ce matin-là. Pascal a failli mourir étouffé, Sun Sun s'est coincé les cervicales, Youenn a tenu contre vents et marées ! Ruslan et moi avons ensuite suivi les différents modes d'emploi, puzzle d'informations qui mériteraient une bonne actualisation. Nicolas et Elsa sont heureusement arrivés à la rescousse pour placer le plafond qui pèse un âne mort. Mais nous n'étions pas au bout de nos peines. Nicolas avait beau avoir coupé une des ramures du laurier, il a fallu en scier deux autres hautes de dix mètres qui mettait en danger la bicoque. J'ai donc acheté une tronçonneuse dont le prix de location à la journée était pratiquement le même. On voit le ciel.


Tout semblait aller comme sur des roulettes, mais le disjoncteur sautait. Nous avons donc remplacé le fil d'une section de 2,5mm² qui s'échauffait probablement par un de 6mm². Le transfo de 40A semble supporter la puissance de 3225W des 11 convecteurs. En l'essayant le soir-même avec Françoise nous nous sommes aperçus qu'un des convecteurs restait éteint. Le lendemain je redémontais les banquettes pour comprendre que c'était le jus qui ne l'alimentait pas, puis une partie du toit pour vérifier que tout était correct là-haut également. Avant que j'acquiers l'objet j'avais des gens chaleureux, pleins de bons conseils, au téléphone, mais depuis l'achat le SAV ne répond plus que par mail... Comme je dois trouver où est le fil débranché dans la paroi du fond, un des commerciaux a fini par me rappeler. On va y arriver...


La bonne nouvelle, car il y en a une et de taille, c'est que c'est génial ! Nous en profitons 20 minutes chaque matin et chaque soir. D'ici peu j'espère avoir réglé tous les problèmes électriques. Y sont même installés d'origine un système de chromothérapie et un auto-radio ! Nous avons sué avec le Scar Joe Henry, les Variations Goldberg par Glenn Gould, Daniel Erdmann's Velvet Revolution et le coffret des Grandes Heures de la Radio commentées par Pierre Schaeffer, ceci sous ambiance monochrome rouge. J'ai ajouté une petite table ronde et un banc-coffre, une douche de jardin branchée sur le tuyau d'arrosage et remplacé les cailloux de l'allée par un caillebotis de bois. Nous n'utilisions plus le fond du jardin, depuis plus de dix ans que les feuillages avaient transformé le jardin zen en jungle impraticable. Plus rien ne poussait dans le sous-bois derrière les bambous, à l'ombre du charme et du laurier. Construire la cabane et son environnement boisé a utilement et psychologiquement doublé la surface du jardin. Nous voilà fin prêts pour affronter l'hiver.

mardi 20 septembre 2016

Touriste dans sa ville

...
Lorsque l'on se promène à pied dans sa propre ville plutôt qu'en voiture, en transports en commun et même à vélo on découvre ses ressources comme n'importe quel touriste. Il suffit de lever la tête pour admirer des cariatides, de la baisser pour ne pas marcher dans une crotte de chien, bon d'accord, nous sommes en France ! À Paris traverser la Seine sur l'un de ses ponts produit un dépaysement instantané. Ainsi je suis allé au bout du Vieux Port avec ma Marseillaise de cœur pour découvrir le Mucem dessiné par l'architecte Rudy Ricciotti.
Je n'ai pas revu Zeev Gourarier, directeur scientifique des collections du Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée, depuis Jours de Cirque en 2002 au Grimaldi Forum de Monaco, dont j'avais composé la musique et le partition sonore. L'autre grande exposition à laquelle j'avais participé et dont Zeev fut le commissaire était Il était une fois la fête foraine à la Grande Halle de La Villette en 1995, suivie de ses versions japonaises à Omuta et Osaka. Chaque fois le scénographe Raymond Sarti m'avait offert la liberté extraordinaire d'imaginer l'intégralité sonore de ces immenses espaces pour recréer l'illusion et immerger les visiteurs dans un autre monde. Il m'aura fallu attendre cette année pour ressentir le même plaisir en inventant le parcours musical de Carambolages au Grand Palais grâce à Jean-Hubert Martin. J'aimais beaucoup la fantaisie de Zeev Gourarier, son enthousiasme à dénicher des objets incroyables. Peut-être qu'une occasion se représentera-t-elle un jour ? Je continue heureusement à collaborer avec Raymond Sarti qui a reçu hier soir le Prix Paris Shop & Design dans la catégorie "Culture et loisirs" pour la Maison de l'île de la Réunion dont j'ai composé la musique diffusée dans la rue.


Mais revenons à nos sardines. Françoise n'avait jamais visité le Fort St-Jean, probablement fermé au public pendant de très nombreuses années. Une passerelle de 130 m de long le relie au Mucem. Sur la première image on aperçoit au loin la néo-byzantine Cathédrale Sainte-Marie-Majeure et sur l'autre la seconde passerelle entre le fort et l'esplanade de la Tourette. Des enfants plongent dans l'eau entre les édifices pour rejoindre l'autre bord. Les jardins poussent à la flânerie. L'ensemble architectural mariant l'ancien et le nouveau est particulièrement réussi, plus astucieux que l'intérieur du musée trop en prise avec la lumière qui ne facilite pas les expositions. Les scénographes qui passent derrière les architectes doivent souvent ruser après s'être arraché les cheveux ! En revenant sur le Vieux Port nous en avons plein les jambes et je propose à ma compagne un tour de grande roue, mais les préposés sont penchés sur un problème technique et nous ne pourrons pas admirer Marseille de tout en haut cette fois-ci... Nous nous rabattons sur une bonne table, méthode de rattrapage qui a toujours fait ses preuves !

mercredi 14 septembre 2016

Panoramique


Il y a deux ans j'avais acheté un des premiers masques de snorkeling Easybreath permettant de respirer sous l'eau comme sur terre, par le nez et la bouche. Le double flux d'air évite la buée, sur le principe d'une VMC domestique. La vision panoramique et la visibilité de l'embout orange complètent les avantages de l'Easybreath, innovation développée à Hendaye par Tribord, une marque distribuée par Decathlon. C'est peut-être aussi une solution pour les porteurs de lunettes...
La première plongée avait été terrifiante, car je m'étais retrouvé entouré de milliers de méduses ! Je n'avais pas non plus compris le principe du mécanisme obstruant le haut du tuba lors d'une plongée plus profonde. Inutile de souffler l'eau comme dans un masque traditionnel, il suffit de ne pas respirer avant d'être remonté à la surface. Comme je pratique la brasse, l'Easybreath, tels tous les autres masques, me permet de ne pas creuser les reins et de m'allonger sur l'eau. Je me suis d'autre part aperçu que je nageais beaucoup plus loin et sans effort lorsque je me transformais en scaphandrier ! Ainsi j'admire les bancs de poissons qui s'écartent devant moi, ceux qui jouent à cache-cache ou à chat, les plantes marines, les oursins... Et je pourrai prévenir Françoise qui n'y voit goutte si les vilaines méduses urticantes étaient de retour !

jeudi 1 septembre 2016

Retour sur le plancher des vaches


Façon de parler, parce que les vaches ont déserté les estives du versant sud pour rejoindre le flanc nord de la montagne et parce que nous en redescendons pour rejoindre la civilisation !
Je suis un animal social. J’ai beau avoir emporté de quoi lire, écrire, composer, écouter, regarder, manger et boire, il me manque quantité d’outils et d’ingrédients pour développer et mettre en forme les idées que j’ai élaborées pendant un mois loin d’Internet et du téléphone. Au bout d’un moment je commence à tourner en rond, reproduisant les mêmes gestes, les mêmes recettes d’une semaine sur l’autre. J’ai tout ce qu’il me faut, mais version de campagne. L’impression inconfortable de faire du camping. Mes amis me manquent aussi. J’ai besoin de confronter mes divagations aux leurs. De construire ensemble, même si la compagnie de Françoise est idyllique.
En rentrant à Paris je perds néanmoins la vue. Le panorama sur les cimes, et, plus que tout, les étoiles. Nous nous allongeons la nuit sur des chaises longues pour admirer le ciel, attendant qu’une filante vienne lacérer le drap noir en se faufilant parmi les milliards d’astres flambant vieilles. Si les montagnes me renvoient parfois des millénaires en arrière, le cosmos m’entraîne tellement plus loin, dans des abîmes de réflexions métaphysiques.
Par contre je retrouve l’odorat. Je m’étais habitué au parfum des fleurs et des herbes, je redécouvre la pollution asphyxiante de la capitale.
Nous avons ainsi choisi de partir juste avant que la brume vienne recouvrir la vallée. J’étouffe au milieu du coton opaque du nuage, préférant les ciels bleus immaculés lorsque le soleil tape si fort que je dois me réfugier à l’intérieur ! Cette année, les jours gris ont été rares, mais la bruine ou la pluie m’empêcheraient de descendre la voiture jusqu’à la grange pour charger notre barda. Nous voilà donc revenus, après un petit saut en Espagne, histoire de faire des provisions de bouche, puisque nous rapportons quelques souvenirs gourmands…

samedi 6 août 2016

Retour du soleil


Après la purée de pois et la pluie d'hier qui nous ont fait fuir et traverser les montagnes jusqu'au Val d'Aran en Espagne, nous profitons du retour du soleil. Pendant que Françoise termine les courses à Luchon, je relève les mails et vide les boîtes à spams à l'Office du Tourisme. Là-haut seuls passent, difficilement, les SMS et Messenger...

mercredi 27 juillet 2016

D'une histoire féline


Descente vers le sud avec étape délicieuse chez Flo à Lyon. Le long de la Saône Françoise fait la zouave sur la rive opposée au nouvel appartement de notre amie. Le charme de ces vieilles bâtisses a déjà un goût de vacances qui nous donne un coup de jeunesse. Mais pas autant qu'à Oulala dont c'est le premier long voyage en automobile. Le départ de Paris fut plutôt angoissant lorsque la petite chatte ne trouva rien de mieux que de filer entre mes jambes pour aller se cacher dans le circuit d'aération de la Kangoo. Nous ignorions totalement qu'un passage fut possible à cet endroit ! Les peurs les plus absurdes nous assaillirent. Pouvait-elle passer dans le moteur et risquer quelque accident ? Après des exercices difficiles de contorsionniste je réussis à attraper une patte, puis l'autre, extirpant le fauve qui s'était planqué dans un coin près de la roue avant droite. Nous n'en étions pas au bout de nos surprises, car Ouh la la la petite chatte porte bien son nom !


Tôt le matin Oulala miaula sans arrêt pendant une heure sans que nous puissions en identifier la cause. Elle est tout de même un peu jeune pour avoir ses premières chaleurs, d'autant que certains signes manquent pour s'en assurer. C'est alors que nous reçûmes un mail de Jonathan nous annonçant que Pipo venait d'apparaître dans le jardin de derrière avant de filer dans la chambre bleue au second étage. Or nous avions confié Pipo, que nous avions gardé en l'absence de ses maîtres, pardon, de ses domestiques, à Armagan et Christophe qui habitent à environ cinq cent mètres dans une autre rue. Eux-mêmes sont aux ordres de Guézi, maman de Pipo. Vous me suivez ? Pipo a donc réussi à regagner le domicile de Oulala sans n'avoir jamais fait le chemin à pattes. Il s'est tant entiché de sa copine pendant les trois semaines précédentes que la séparation lui a probablement paru trop cruelle. Il faut dire qu'il se comporte comme un grand frère, la protégeant et acceptant toutes ses facéties. Une chance que j'ai oublié de fermer la chatière du jardin ! J'ignore ce que les amis restés à Paris décideront. Laisser Pipo à Jonathan qui est à la maison ou le ramener chez sa mère ? Dans trois jours il regagnera ses pénates de toute manière et ne retrouvera Oulala qu'en septembre. De son côté elle n'en fait qu'à sa tête depuis que nous sommes arrivés à La Ciotat. Elle arpente le terrain de long en large sans qu'on puisse l'attraper et elle ne rapplique pas lorsque je l'appelle comme le faisaient tous les matous qui l'ont précédée. Ouh la la !

Changement de ton. Sur FaceBook, je publiai hier :
Ne tombons pas dans le panneau !
Daesh est une construction occidentale, nous l'avons subventionnée, armée, et comme cela ne suffisait pas pour détourner les citoyens des véritables problèmes sociaux nous l'avons promue. Nous en faisons la publicité partout, et de jeunes déséquilibrés qui n'ont plus aucun espoir s'emparent du phénomène et servent les intérêts des nantis sans s'en rendre compte.
La population est tendue, se montant les uns contre les autres. L'ambiance pue. Des cambrioleurs agissent, on précise qu'ils ne sont pas arabes, comme s'il n'y avait de voleurs qu'avec le teint basané...
Daesh, comme jadis Alqaeda ou Ben Laden, n'existe et ne subsiste que grâce à nos médias. Il n'y a aucune centralisation de la terreur, sauf celle du Capital et il est prêt à tout pour conserver son pouvoir.

On peut être grave et léger, cartésien et énigmatique, se préoccuper de l'état de la planète et s'interroger sur les autres espèces qui la peuplent, on peut partager de louables intentions, se battre pour changer le monde et avoir furieusement envie de vivre, tant qu'il en est encore temps...

lundi 25 juillet 2016

Un dernier ? Pour la route !


Nous prenons nos quartiers d'été, halte à Lyon avant La Ciotat, concert le 1er août à Arles avec Amandine Casadamont pour REWIND, le 30e anniversaire de Phonurgia Nova, halte à Montpellier avant de grimper dans les hauteurs pyrénéennes où ne passent ni téléphone ni Internet, écarts gastronomiques de l'autre côté de la frontière, le reste on ne sait pas... Cela va dépendre du climat là-haut et du travail qui se précipitera ou pas à la rentrée. Oulala a bu un dernier coup avec son copain Pipo puisqu'elle est du voyage. C'est son premier tour de France ! Les quelques fois où elle est montée en voiture la petite chatte était très calme, ce qui est tout à fait dans son caractère. J'imagine qu'elle fera comme jadis Scotch et Ulysse, elle ira se caler dans un coin et se réveillera à l'arrivée. C'est un peu ce que nous faisons puisqu'avec Françoise nous nous relayons au volant. Jonathan, bon pied bon œil, garde la maison ! Pour l'instant je continue à bloguer, mais la pause estivale se rapproche. Aucune publication, ou vraiment très rare, pendant tout le mois d'août.

mardi 12 juillet 2016

Ça déménage


Mise à jour du carnet d'adresses. Incroyable épidémie de déménagements chez les amis. Accession à la propriété pour ceux qui embarquent sur une péniche magnifique au bord de la Marne ou qui cassent les murs d'un pavillon spacieux à Noisy-le-Sec, travaux héroïques pour ceux qui s'agrandissent, migration économique dans une lointaine province verdoyante ou expansion vers la riche banlieue ouest, vente du pied à terre parisien pour se concentrer au Cap-Ferret, studio de transition faute d'avoir trouvé l'appartement de leurs rêves... Les plus pauvres sont condamnés à payer un loyer en montant des dossiers de délire prouvant leur solvabilité. D'autres acceptent un boulot au Kurdistan irakien ou espèrent en trouver à New York ! Dans l'ensemble le mouvement est de prendre la tangente par rapport à la capitale, devenue trop chère, trop bruyante, trop polluée. Nous visitons les uns les autres au gré de nos libertés estivales. Françoise en profite pour fouiner dans les Emmaüs à proximité. Une constante, nos potes ont du goût. C'est beau, c'est mieux, mais c'est souvent plus loin. Lorsque je retourne à Paris intra-muros j'ai l'agréable sensation d'être un touriste. Traverser la Seine me procure chaque fois une émotion radieuse. Les ponts symbolisent le passage d'un état à un autre. De chaque côté du parapet les constructions s'effacent devant le fleuve qui fonce vers la mer.

lundi 20 juin 2016

Journal napolitain : 10/Les bonnes adresses de notre escapade


Je récapitule enfin les bonnes adresses de notre escapade napolitaine, amalfitaine et éolienne, en soulignant autant que possible les liens Internet de ces officines.


À Naples la meilleure surprise culinaire vient de la pizza frite de La Masardona où les amateurs font la queue après avoir donné leur nom, mais ce n'est hélas ouvert que le midi à part le samedi soir. Sinon dans le quartier antique A' Lucianella est une cuisine familiale sincère. Dans le quartier de la gare, les sfogliatelle chaudes de L'Antico Forno delle Sfogliatelle Calde de Fratelli Attanasio sont parfaites. J'ai trouvé des chemises à fleurs formidables à 25€ chez un vrai chemisier, Prestieri, via Toledo, et un costume bleu roi (pas d'affolement j'ai également pris un pantalon rouge révolution) avec une coupe italienne d'une rare élégance chez Emporio Uomo, via Casanova.


À Vico Equense l'Université de la Pizza, connue sous le nom de Gigino, la sert au mètre. C'est bon et un peu bizarre, car la salle ressemble à un immense réfectoire. Aussi avons-nous préféré le Terra Mia situé à côté de notre hôtel, l'Aequa. Ses risottos à l'encre de seiche ou aux agrumes et crevettes resteront inoubliables. Quant au glacier, la Cremeria Gabriele, il est absolument incontournable, un des meilleurs d'Italie et nous en avons testé quelques uns !


À Sorrento ne ratez pas le Musée de la Marqueterie, le lieu est aussi intéressant que ce qui y est présenté. Côté gastronomie, oubliez cette ville sinistrée par le tourisme.


À Ischia le seul restaurant qui nous a vraiment emballés est Un Attimo di Vino dont le patron sicilien, ancien chef étoilé qui a préféré la vie douce des îles, propose un menu à sa fantaisie, concocté avec amour. Sinon Françoise s'est fait faire de magnifiques sandales sur mesures par la cordonnière Mariarosaria Ferrara...


À Lipari nous nous sommes carrément abonnés au restaurant Kasbah Restaurant & Pizza à la cuisine inventive et succulente, voire moins cher que toutes les trattorias arnaque-touristes. Nous y sommes allés soir après soir. Quantité d'échoppes vendent des câpres (capressi e cucunci, selon la taille), trois pâtisseries proposent d'excellents canolis, des nacatulis aux amandes et des bouchées aux pistaches (les pistaches viennent toutes de Bronte en Sicile). Quant à notre excursion à Acquacalda, la trattoria Aurora ne sert que de la cuisine familiale et cela fait un bien fou. On leur a même acheté des petits gâteaux qui sont partis comme des petits pains à la première visite parisienne de nos amis.


À Vulcano ne vous contentez pas de grimper en haut du volcan, faites-en aussi le tour. Sinon les bains de boue sont une expérience intéressante. Pas forcément besoin de douche, si vous préférez vous rincer dans la mer.


À Stromboli le Villagio Stromboli possède une charmante plage sous ses fenêtres et nous nous endormons au son du flux et du reflux avant de gravir de nuit le volcan avec un des guides de Magmatrek.
N'ayant pu faire aucune comparaison je ne livre pas d'autre adresse d'hôtels, même si les nôtres étaient souvent très bien.


Pour la traversée en paquebot nous avions une cabine de 1ère classe avec douche, wc et hublot. Si vous avez les moyens ce n'est pas très cher et c'est tout de même plus confortable qu'autre chose. Et pour l'avion nous avons trouvé des billets très bon marché sur Air France sans les restrictions des low costs qui finissent par coûter cher en suppléments !

mercredi 15 juin 2016

Journal éolien : 9/Stromboli


Après une dernière journée à arpenter l'île de Lipari, particulièrement belle sur son flanc occidental, nous réembarquons pour une dernière escale avant le retour à Napoli, Stromboli dont le volcan occupe la quasi totalité de l'île, jusqu'à son sous-sol puisqu'il s'enfonce à 2000 mètres sous la surface.


Les rues de Stromboli sont si étroites que seules de minuscules voitures électriques ou des triporteurs peuvent les emprunter en rasant les murs de chaque côté. Pas question de laisser traîner une phalange à l'extérieur du véhicule ! De toute manière nous marchons, car l'île est toute petite, du moins en surface. Si les maisons de Lipari étaient de toutes les couleurs, un peu comme à Burrano près de Venise, celles d'ici sont toutes blanches. Partout les arrondis et arabesques rappellent l'influence maure.
Nous avons rendez-vous à 16h30 pour gravir le volcan et assister au spectacle nocturne de la lave en fusion. De temps en temps un toupet d'épaisse fumée noire semble s'échapper du sommet qui nous attend. Façon de parler car la bouche d'enfer crache son sang depuis des millénaires sans que les hommes n'y puissent rien.


Depuis la nuit du 31 décembre 2002 au 1er janvier 2003 où une éruption déclencha l'évacuation de l'île, la présence d'un guide est obligatoire. Avant, l'on pouvait monter comme on voulait, et même dormir là-haut. Des imprudents y laissèrent parfois la vie. J'ai vécu cette approche du danger sur l'Etna dans les années 60 et il faudrait que je retrouve les photos où nous sommes au bord du cratère tandis que des bombes incandescentes jaillissent derrière nous. Coïncidence troublante, la date de cette explosion correspond à la nuit électrique où Françoise et moi nous sommes mis ensemble, rencontre fabuleuse que j'ai plusieurs fois racontée, en particulier dans l'émission de France Culture, Sur les docks, consacrée à ma compagne cinéaste.


Notre équipement comprend des chaussures de marche, un T-shirt de rechange quand on sera arrivés en haut, un pull et un coupe-vent car il y fait frais, un foulard pour affronter la poussière, une lampe frontale pour redescendre, de quoi boire et manger. Magmatrek fournit casque et masque, et nous avons loué deux paires de bâtons qui soulagent les cuisses en montée et les genoux en descente. Nous voilà partis !


L'escalade se révèle ardue comme nous nous y attendions. La pente est très raide et le guide a de longues jambes. Je suis les pas de celle ou celui qui me précède sans beaucoup lever le nez ou regarder les maisons qui rapetissent à vue d'œil au bord de l'eau. Passé les hautes herbes que nous traversons comme une jungle, le paysage devient lunaire. Toutes les trente minutes les pauses en durent à peine cinq. Il faut éviter de faire glisser des pierres qui pourraient blesser d'autres grimpeurs en aval. Nous sommes une vingtaine à souffler à la queue-leu-leu.


918 mètres plus haut nous nous posons devant le soleil qui se couche tandis que nous tournons le dos à la pleine lune devenue rouge orangé. En dessous de nous, trois cratères crachent le feu. Spectacle époustouflant que je ne suis pas certain d'apprécier pleinement tant nous sommes à la fois crevés et émus. La fumée noire obscurcit le ciel étoilé tandis que des bombes rouge sang jaillissent des gigantesques bouches incendiaires. Mon sandwich prosciutto-mozzarella a du mal à passer tandis que je filme et photographie sans vraiment faire attention. Tous les randonneurs sont alignés sur l'arête du sommet l'œil rivé à l'objectif. Le trouble est évident. L'histoire et la géographie puisent leur source dans ce phénomène, mais la poésie et la métaphysique s'en mêlent.


Dans la nuit devenue noire nos lampes frontales éclairent nos chaussures s'enfonçant dans la cendre jusqu'aux chevilles comme si nous descendions debout un toboggan. Les trois quarts d'heure de cette dégringolade de poudreuse gris foncé sont hallucinants. Puis nous enfilons un masque pour nous protéger de la poussière que nous soulevons. Les randonneurs aguerris ne subissent évidemment pas notre douleur. Éreintés, nous regagnons l'hôtel où la douche est une bénédiction après le baptème du feu. Je fais mes exercices pour remettre mon dos d'aplomb, mais mon genou gauche exigera une petite remise en forme.


La renommée de l'île doit beaucoup au film de Roberto Rossellini, Stromboli terra di Dio, avec Ingrid Bergman. Nous nous embrassons devant la maison qui abrita leurs amours. Les pêcheurs ne massacrent plus les thons comme alors, d'autant qu'il n'y a plus de gros poissons. Thons et espadons ont beau être des spécialités du pays, il n'y a plus que des importations surgelées. Un grand bateau vient deux fois par semaine de Naples livrer l'eau inexistante sur l'île. Les épiciers en profitent pour tripler les prix par rapport à n'importe où ailleurs.


Rentrés à Paris, nous nous rendons compte que Vulcano, le film de Dieterle avec Anna Magnani réalisé en même temps que celui de Rosselini, est beaucoup plus intéressant. Rivalité des deux femmes, la délaissée qui avait apporté le scénario et remporté avec elle, la nouvelle délaissant Hollywood pour l'admiration puis l'amour pour le réalisateur italien, même scénario donc, même scènes, l'histoire des deux films est étonnante... Celui de Dieterle est moins mystique et plus proche des habitants de l'île...


Comme en Bretagne le temps change très vite. Pour notre escalade nous avons eu la chance de bénéficier d'un ciel d'azur avec peu de vent. La veille là-haut il faisait un froid de canard et le vent aurait décorné les bœufs si ces espèces étaient présentes sur l'île, mais nous n'avons vu que des oiseaux, des lézards, une couleuvre et quantité de chats et chiens alanguis. Les félins ont souvent une robe en écaille de tortue. Le lendemain matin nous nous baignons sur la petite plage de sable fin et noir qui brille au soleil, entourée de blocs de lave. J'ignore si ce sont des pierres ponces et de l'obsidienne, mais je ramasse trois petits cailloux qui y ressemblent. Le soir le ciel est devenu gris, il fait frais, nous faisons nos valises pour une dernière traversée jusqu'à Naples au bord de la Laurana.

mardi 14 juin 2016

Journal éolien : 8/Vulcano


La traversée de Lipari à Vulcano ne dure pas dix minutes. Il en faut beaucoup plus pour gravir la pente qui mène au grand cratère. Si nous savions ce que nous aurons à endurer au Stromboli, nous trouverions cette promenade a piece of cake. Mais le panorama vaut le jus qui s'est immiscé entre ma chemise et mon sac à dos.


La cime rafraîchit rapidement ma colonne vertébrale en séchant. De là-haut nous pouvons admirer les sept îles éoliennes, Lipari d'où nous sommes partis tôt ce matin et Salinas, Stromboli tout au fond à droite et Panarea, Filicudi et Alicudi, et même les côtes siciliennes qui se découpent en ombres chinoises dans le brouillard.


Continuant sur l'arête surplombant les pentes interne et externe du Vulcano nous en faisons le tour en grimpant toujours plus haut.


La redescente au milieu des fumeroles de soufre est impressionnante et fort odorante.


Françoise se brûle un orteil qui dépasse de sa sandale en courant sur la terre jaune citron. Petit a-parte, les citrons sont énormes, sans atteindre la taille des cédrats...


Paradoxalement il est recommandé de ne pas respirer les émanations gazeuses alors qu'en bas les bains de boue sont hautement conseillés si l'on souffre de problèmes respiratoires ! C'est aussi bon pour la peau, le dos, etc., pratiquement bon pour tout, sauf pour les yeux qu'il est absolument nécessaire de ne pas irriter en nous plongeant dans l'acquacalda, fangothérapie naturelle où les bulles éclatent à la surface du liquide beigeâtre dans lequel nous marinons avant d'aller nous rincer dans la mer. Je me brûle à mon tour la plante des pieds, car l'eau sort de certains trous immergés à 100°.


Entre la grimpette où les genêts embaument et la baignade aux odeurs d'œuf pourri nous passons une journée inoubliable que nous "immortalisons" en prenant quantité de photos tant le paysage est à couper le souffle. Il nous en reste heureusement, soit parce que nous avons appris à repirer avec notre kiné Mézières parisien, soit grâce aux bienfaits de la nature, qu'elle soit végétale ou minérale.

mercredi 8 juin 2016

Journal éolien : 6/La Laurana


Nous filons sur l'eau jusqu'à Naples pour embarquer pour les îles éoliennes. Dans le port immense, sur indications totalement erronées, nous errons à la recherche de l'agence où échanger notre voucher contre les billets. Heureusement le chauffeur du shuttle bus nous guide et une heure plus tard nous montons à bord de la Laurana. Notre cabine a un hublot, deux lits superposés et un cabinet de toilette avec douche. Cela me change des voyages en paquebot où je dormais sur le pont. Le départ est émouvant, voire étrange au milieu des gigantesques immeubles de croisière qui nous entourent. Des mouettes s'amusent le long des flancs du navire, luttant alternativement contre le vent et repartant à fendre l'air comme des flèches, dans un ballet aérien. Après avoir dépassé Capri nous nous enfonçons dans la nuit.


Françoise s'est entichée du mobilier et de la décoration du paquebot, très 60 malgré sa construction en 1992.


À l'aube le Stromboli a poussé comme un champignon sur l'horizon, mais son cratère est dans le brouillard. Nous l'ignorons encore, mais c'est la fumée qui émane du volcan. Des dauphins sautent comme des petits fous devant la proue. À Panarea, l'île des snobs où l'on ne va que pour se montrer, un énorme camion décharge une vingtaine de palettes de pelouse ! N'est-ce pas le comble de l'absurde pour ce village de cailloux ?

mardi 7 juin 2016

Journal napolitain : 5/Ischia


Une heure après avoir quitté le quai Beverello nous dévorons un plat de pâtes al dente sur le port d'Ischia. Nouvelle arnaque taxi pour rejoindre l'hôtel où nous héritons d'une chambre splendide, la large baie vitrée et l'immense terrasse offrant une vue imprenable, sauf en panoramique, sur le Golfe de Naples, le Vésuve, l'île de Procida, le Castello Aragonese et notre île verdoyante. Deux piscines thermales et un hammam finissent par nous achever, d'autant que nous sommes devenus accros à l'hydromassage !


A contrario l'éternel menu se répétant de restaurant en trattoria attrape-touristes commence à me sortir par les trous de nez. J'aime pourtant bien les pâtes, les fruits de mer et leurs fritures, le risotto, les salades fraîches et les pizzas, on en sort difficilement. J'espérais plus de fantaisie de la cuisine italienne, du moins ce que j'en connaissais des régions du nord. J'ai même levé le pied sur les gelati qui pour l'instant n'arrivent pas à la cheville de Berthillon. Cocorico ! Le restaurant sur pilotis Alberto au bout de la plage avait un peu relevé le niveau, mais L'Un Attimo di Vino tout au bout du quai marquera l'une des meilleures séquences gastronomiques de notre voyage. Son chef sicilien nous concocte un menu sublime, carpaccio de thon et de crevettes, pâtes au poisson et daurade royale en fine croûte de patate ! Nous décidons néanmoins de ne plus faire qu'un repas sur deux au restaurant, mais nous serons incapables de nous y tenir.


Sur l'île on n'entend parler qu'italien et... allemand. Presqu'aucun Français, encore moins d'autres nationalités. Tant et si bien que l'allemand est devenue la seconde langue des commerçants. Est-ce la raison pour laquelle il est impossible de se fier aux commentaires de TripAdvisor qui concernent la vue, mais tombent à côté de la cuisine ? Les conseils du Petit Futé que j'ai téléchargé avant le départ sont plus avisés, mais il vaut souvent mieux demander conseil aux autochtones comme à Mariarosaria Ferrara, la cordonnière chez qui Françoise s'est fait faire deux paires de sandales sur mesures. Sinon j'utilise l'application UdonPro qui me permet de regarder les cartes hors ligne en ayant même mémorisé les endroits qui m'intéressent.

jeudi 2 juin 2016

Journal napolitain : 3/Vico Equense


Vestige du passé, comme dans de nombreux pays les magasins qui vendent la même chose se retrouvent presque tous dans la même rue, les instruments de musique près du Conservatoire, les chapeaux près de la gare, les souvenirs via dei Tribunali, etc. Les quartiers sont pareillement tranchés, mais cette fois par classe sociale. L'opulence de Chiaia contraste avec la misère du Mercato, et que dire alors de la banlieue ? Peu de touristes dans le quartier espagnol, mais beaucoup se promènent le long de la via Partenope. Les Africains, probablement réfugiés en Italie depuis relativement récemment sont concentrés près de la gare, qu'ils aient pignon sur rue, montent et démontent leurs parasols, ou déplient leurs baluchons en surveillant les descentes de police, ils occupent les trottoirs qu'emprunte l'homo touristicus.


L'air du large nous fait du bien après avoir arpenté tant de parallèles et de perpendiculaires. Nous déjeunons en terrasse sur le Borgo Marinari, face au Castel dell'Ovo, avant d'aller déguster un énième café (ristretto), 90 centimes au comptoir, serré, fort et onctueux comme on n'en trouve jamais en France. Françoise rachète deux nouvelles cafetières chez un droguiste qui lui donne toutes les explications pour réussir un véritable café napolitain où le peu d'eau utilisée tombe goutte à goutte. Le soir je découvre les pâtes à la farine de flageolets A' Lucinella dont les moules à l'huile pimentée dites zuppe di cozze sont un régal. Nous n'avons encore visité aucun musée, préférant nous imprégner de la vie des rues, bousculés par les scooters et autres bolides, arrosés par les voix cassées des femmes qui hurlent pour se faire entendre, charmés par le mélange astucieux des genres et des époques.


Le lendemain nous reprenons le Circumvisiana pour Vico Equense où les vacances commencent vraiment, bain dans la grande piscine déserte de l'Aequa et une promenade en contrebas jusqu'au bord de la Méditerranée. La vue de la terrasse de notre chambre est incroyable, le Vésuve en face surplombant le Golfe, la montagne verte faisant dossier et les maisons rose orangé contrastant avec le bleu du ciel et la végétation. Il nous manque juste une heure ou deux entre chaque repas pour digérer les pizzas au mètre de Gigino et les fritures de mozarella ! Nous nous abonnons néanmoins au Terra Mia à l'exquis risotto, qu'il soit aux agrumes et crevettes ou à l'encre de seiche, aussi noir que l'ultra-noir honteusement breveté par Anish Kapoor.


Mais le pompon se décroche à la Cremeria Gabriele où les petits babas au rhum sont servis avec glace noisette et Chantilly, et où le Tartuffo est une variation où le chocolat noir et croquant enveloppe la crème glacée.

mardi 31 mai 2016

Journal napolitain : 2/Herculanum


Le Circumvesuviana est une sorte de RER qui s'arrête toutes les deux minutes jusqu'à Sorrento le long de la côte amalfitaine, mais nous faisons halte à Ercolano Scavi pour visiter les ruines d'Herculanum. Françoise et moi ne connaissons que Pompéi, mais Yann-Yvon avait raison de nous indiquer cette petite cité ensevelie sous quinze mètres de lave et dégagée au fur et à mesure depuis le XVIIe siècle. Les fouilles n'ont permis de n'en dégager qu'un quart, car le reste est enfoui sous les immeubles modernes.


Le mot "moderne" sonne bizarrement à la vue des cages à poules où vit une population très pauvre. La pauvreté de la région contraste avec les villas excentrées des riches. Je connais mal les implications de la comorra dans la société napolitaine, sa présence restant discrète pour un touriste. Dans une rue qui longe les fouilles, une plaque rappelle "la mort accidentelle d'un jeune innocent victime du crime organisé".


Bien que nous n'ayons souscrit aucun abonnement local le plan de mon iPhone affiche notre position, ce qui est bien pratique dans le dédale napolitain. Vous connaissez la chanson, le linge sèche aux fenêtres, de petits kakous qui n'ont pas quatorze ans font des courses de scooters dans les rues étroites... Le concert de klaxons est définitivement moins touffu et moins musical qu'au siècle dernier ! Le Vésuve semble assagi. Nous nous régalons de sfogliatelle qui sortent du four, spécialité de la Campanie composée de ricotta parfumée à la vanille ou à la canelle avec des petites morceaux de fruits confits, le tout enveloppé dans une pâte feuilletée. Comme un fait exprès l'Antico Forno delle Sflogliatelle Calde Fratelli Attanasio est à deux pas de notre hôtel !


Chaque fois que je pense à la ricotta je pense au sketch sublime de Pier Paolo Pasolini dans le film collectif Ro.Go.Pa.G. où Orson Welles tient le rôle du réalisateur. Cette dénonciation de la pauvreté face à l'opulence de l'Église valut à Pasolini une condamnation à quatre mois de prison qu'il évita en payant une amende. C'est avec Uccellacci e uccelini et Che cose sono le nuvole ? mon préféré de ses films.


En marchant via dei Tribunali je trouve un amusant sistre articulé où sont cloués de petits crotales. Mais c'est au magnétophone que j'attrape la véritable musique de Napoli, incessant brouhaha, les cris des fêtards succédant au vacarme de la circulation, le montage du marché s'effaçant derrière la harangue des camelots.

lundi 30 mai 2016

Journal napolitain : 1/Napoli


Exténués par des heures de marche à pied jusqu'au quartier Chiaia en passant par les hauteurs, nous faisons une petite sieste, écourtée par l'excitant vacarme napolitain. Les cris des marchands à la sauvette africains se mêlent aux klaxons et aux ghetto-blasters. Les réacteurs d'un avion de ligne décollant de l'aéroport de Capodichino font passer la circulation au second plan, plus rassurante que la centaine de "pétards" enregistrée hier soir vers minuit. Pourtant la folie de la ville n'a plus rien à voir avec le chaos traversé lors de mes précédents voyages dans les années 60 et 70. Quant à Françoise, elle retrouve l'ambiance du Marseille de son enfance. La fantaisie se serait-elle affadie sous les coups de butoir de politiques plus catastrophiques les unes que les autres, de la démocratie chrétienne à Berlusconi, en passant par un compromis historique dont nous subissons à notre tour les ravages ?


Le voyage avait commencé à Charles de Gaulle où des robots sont chargés de délivrer cartes d'embarquement et étiquettes bagages. Évidemment ça marche comme ça peut, et les bugs justifient qu'Air France n'ait pas licencié tout son personnel au sol. La détérioration du service s'est amplifiée petit à petit depuis la mise en Bourse de la compagnie. Les usagers et les salariés passent après l'appétit des actionnaires. Trop de chemises blanches ont encore leurs boutons !
À l'arrivée à Naples le chauffeur du taxi nous met illico dans l'ambiance à grand renfort de rengaines locales, d'un compte-rendu de la misère et d'une jovialité propre au sud de l'Italie.


Nous avons arpenté le centre antique jusqu'à la Galerie Umberto 1er, haute et magnifique verrière surplombant des immeubles qui partagent leur crème avec le Grand Café Gambrinus. Sur le chemin j'ai trouvé de toutes petites guimbardes, impossible de me souvenir de leur nom italien scacciapensieri, que j'avais cherchées sans succès à Pigalle. Ce ne sont pourtant pas des siciliennes, mais des autrichiennes, comme les strudels évoqués plus haut. Chez Pestieri, via Toledo, j'ai dégotté des chemises à fleurs pétant de couleurs pour une bouchée de spaghetti con vongole. Si les restaurants sont chers, les vêtements sont extrêmement bon marché. Le soir nous allons dîner à La Masardona réputée pour servir la meilleure pizza frite de Naples, ce qui ne semble pas usurpé ! La farce est cuite entre deux très fins disques de pâte frite que l'on accompagne avec une bière artisanale locale.
Nous nous endormons repus dans une chambre plus agréable que le trou à rats de la première nuit, infestée de moustiques, peut-être due à la proximité des machines à air conditionné.

jeudi 5 mai 2016

In vino veritas


La cave est si sombre que j'ai du mal à lire les étiquettes. Avec une lampe frontale et mon iPhone qui supporte mieux l'absence de lumière que le Lumix je suis descendu faire mon Arman sans la casse. Deux fois par an je remplis les places vides avec du rouge et du blanc. En vieillissant le vin se bonifie, mais je le supporte de moins en moins bien. Après deux ou trois verres j'ai un point là, à droite sous le sternum. Nous n'achetons pourtant plus que des vins bio ou naturels. Petits buveurs, nous n'en consommons qu'avec les amis, ici ou ailleurs. C'est bon pour le cœur. C'est doux au palais. Comme je garde les meilleures pour de grandes occasions il arrive que ce soit trop tard et Françoise qui a un nez d'enfer renvoie les bouteilles en prétextant qu'elles sont bouchonnées ou madérisées. Cela me fend le cœur. J'aime bien le vin à table, mais je crois que j'ai toujours préféré les alcools forts. C'est comme le piment, un truc de défoncé. La cave est au sous-sol, le bar est en haut. Mon père qui avait été barman au Ritz, un de ses cent métiers, m'avait appris à composer des cocktails américains, mais plus personne n'y semble attaché. Les traditions se perdent. J'ai pourtant la panoplie complète. Je secoue le shaker pas plus de deux fois par an. La vodka et l'aquavit sont au congélo, mais ce sont les rhums qui descendent le plus vite. Sans compter le vin d'orange et la gentiane de Jean-Claude. Ma préférée, c'est sa liqueur de nèfles. 40 noyaux, 40 sucres, 40 jours à macérer dans un litre à 40°. La poussière recouvre la plupart des flacons. Le vin s'envole chaque fois que l'on va dîner chez des amis. Depuis des années je fais aveuglément confiance à Pierre pour choisir les vignobles. Je n'ai plus qu'à jouer des poids et des haltères pour regarnir les places vides et étancher ma soif... Et puis j'aime l'eau, l'eau fraîche, glacée. En vérité j'aime tout. Tout ce qui se boit, tout ce qui se mange, tout ce qui sent bon, qui sonne bien, tout ce qui est joli à voir et à toucher. Aimer. C'est bon.

mercredi 4 mai 2016

Un carton ?


Jeudi dernier je publiai la chanson Toï et Moï qui me valut tant de retours que je succombe aujourd'hui à la tentation de livrer un autre extrait de l'album Carton réalisé avec Bernard Vitet. Nous avions eu la prétention ou la naïveté de renouveler la chanson française, mais malgré les excellentes critiques qui accompagnèrent sa sortie en 1997 il n'y eut pas même de tempête dans mon verre d'eau, Bernard préférant de son côté un breuvage plus alcoolisé. De plus, les compliments s'adressaient essentiellement à la partie interactive de l'album, puisque c'était un des tous premiers CD-Rom d'artiste. Conçu à partir des étonnantes photographies de Michel Séméniako, je l'avais réalisé avec le graphiste Étienne Mineur et Antoine Schmitt à la direction technique.
J'avais écrit la chanson éponyme en utilisant des titres de films que j'aimais particulièrement. Les paroles se réfèrent entre autres à des œuvres d'Alfred Hitchcock, Elia Kazan, F.W. Murnau, Karl-Heinz Martin, Ferdinand Khittl, Luchino Visconti, Michael Snow, Ingmar Bergman, Jean Epstein, Pier Paolo Pasolini. Quant aux extraits sonores ils viennent de Max Ophüls, Jean Cocteau, John Huston, Fritz Lang, Alain Resnais... Je vous laisse deviner de quels films il s'agit, que ce soit les mots chantés par Bernard ou les bandes-sons originales. Avant la vidéo et les VHS, lorsque je voulais conserver la trace d'un film autrement que dans mon souvenir ou ma bibliothèque, je ne pouvais en enregistrer que le son. J'ai donc écrit une chanson d'amour, j'imagine mal de vivre avec quelqu'un qui ne partage pas ma passion, et aussi pour le cinématographe, en particulier pour la période muette qui paradoxalement m'apparaît comme la plus sonore. Car au début des années 30 le cinéma est surtout devenu parlant. C'est peut-être cette démarche réductrice, du moins d'un point de vue poétique, qui me fit initier le retour au ciné-concert avec Un Drame Musical Instantané dès 1976. Nous avons ainsi accompagné 26 films muets, fait le tour du monde grâce à ces spectacles, et lancé une mode qui fleurit depuis lors. Notre sens de la contradiction, notre peu d'appétence pour les affaires et notre soif d'invention nous firent abandonner le genre justement lorsque c'est devenu une mode, en 1985 après le Festival d'Avignon. Carton se réfère aux textes apparaissant sur l'écran, souvent intercalés entre les images.
La voix de Bernard me manque, comme son merveilleux sens mélodique, et lui-même plus que quiconque. Pour les refrains j'ai pitché la voix de ma fille Elsa lorsqu'elle avait 8 ans. En 2011 Françoise Romand a utilisé les chansons de l'album Carton, et celle-ci en particulier, dans son film Thème Je qui est aussi une histoire du cinéma, à sa manière, une histoire d'amour qui, pour une fois, finit bien, soit par où l'on a commencé.



CARTON

Elle habitait La Muette
Elle avait peur des mouettes
Il adorait le muet
Et rêvait d'un tramway,
A la Cinémathèque
Ils se sont rencontrés
Pour un film d'Hitchcock
Ils se sont rapprochés.

De l'autre côté du pont
Les fantômes vinrent à leur rencontre...

Il lui demanda son nom
Elle répondit Désir
Il en coupa le son
Ça s'appelait L'aurore,
Et de l'aube à minuit
Sur la route parallèle
Ils oubliaient le bruit
De leurs propres paroles.

De l'autre côté du pont
Les fantômes vinrent à leur rencontre...

Admirant les étoiles
Sans drap vague ma Grande Ourse
C'est la région centrale
Qui devenait leur source,
Dans la glace à trois faces
De ces deux cinéphages
Voyez-vous, s'ils s'embrassent,
Ce que sont les nuages.

dimanche 1 mai 2016

Le délit d'opinion est rétabli en France


INCROYABLE : Les flics avaient coupé la manif en deux par pure provocation. Au lieu de se disperser les manifestants ont occupé le boulevard Didierot une heure et demie jusqu'à ce que les négociations avec la Préfecture aboutissent. Ils ont réussi à rejoindre Nation, mais en la quittant par le faubourg Saint-Antoine Françoise s'est fait bloquer par un cordon de CRS qui ont refusé de la laisser passer si elle n'arrachait pas les deux autocollants sur sa poitrine pour aller les jeter dans la poubelle. Elle est repartie par Diderot plutôt qu'obéir à cet ordre inadmissible. Quand je pense qu'on trouvait que j'exagérais lorsque je disais que Valls avait tout d'un petit dictateur...
L'avenir est entre vos mains !

P.S. : le délit d'opinion ne peut pas exister dans le droit positif des pays comme la France où la Constitution garantit la liberté d'expression et d'opinion. Ainsi, en France, l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 pose que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. » En la matière, Françoise souhaitait juste rentrer à la maison !

mardi 26 avril 2016

Comment taire ?


Ma dernière réponse à Raymond Macherel, chargé de communication du film Comme des lions de Françoise Davisse, précise quelques faits et réflexions qui, même sortis du contexte, évoquent quelques remarques et sentiments que je ressasse depuis trop longtemps. Commencé sur FaceBook, continué sur Mediapart, cet "échange" voit probablement ici son terme, car il ne sert à rien d'insister lorsque c'est peine perdue. Par contre, à la relecture j'y décèle en filigranes quelques éléments de morale qui me sont chers. Les points abordés sont donc des réponses du tac au tac aux propos de mon interlocuteur.
1. La gauche n'est ni au pouvoir, ni au gouvernement. Je ne l'ai jamais cru, au grand jamais. Je ne suis pas non plus dupe des votes auxquels j'ai participé depuis que je suis en âge. Cinq minutes dans l'isoloir pour un résultat nul à chaque tirage de cette loterie pipée que l'on a encore le toupet d'appeler "démocratie". La bonne blague !
2. Mélenchon ne m'a jamais tiré de larmes. Il ne faut tout de même pas exagérer. J'ai apprécié son discours devant les associations LGBT et celui de Marseille où je n'étais pas, pas plus qu'à la Bastille.
3. Je ne comprends pas ton anti-mélenchonisme, après l'avoir adulé avec les mêmes excès romantiques de langage et les trémolos dans la voix que tu emploies aujourd'hui pour en encenser d'autres. De mon côté je n'ai jamais appartenu au PCF, ni au PG, ni d'ailleurs à aucun parti, mon engagement étant plus philosophique que politique, me retrouvant parfois sur le terrain dans des moments et des lieux en situation cruciale. Je fus compagnon de route des uns et des autres. J'ai ainsi soutenu (artistiquement) une campagne présidentielle par solidarité contre la droite officielle et celle prétendument socialiste. Je n'ai jamais été dupe de ce qui nous attendait. Donc aucune déception (ni en 1981 où je n'ai pas fait la fête, ni en votant contre Maastricht, ni aux dernières élections où j'ai fini par voter blanc parce que le noir, disait Monet, n'est pas une couleur, alors que le blanc est la somme de toutes, du moins quand on court vite). Déception tout de même de constater que lorsqu'il s'agit de culture, les "politiques" rejouent toujours le populaire contre l'imagination. Le style manque cruellement à l'idée, ici comme ailleurs. Et cela me rend triste quand Mediapart invite Zebda ou Les Yeux Dla Tête pour animer leur fête annuelle. C'est du même niveau que les manifs qui ressemblent à une promenade dominicale en famille.
Nuit Debout a au moins le mérite d'inventer autre chose... On évite ainsi le "tous pourris" et le "c'est trop compliqué", et l'on s'interroge sérieusement sur l'avenir, sans pour autant avoir la moindre idée de comment rassembler toutes ces fantastiques initiatives et énergies positives...
4. N'étant ni rentier, ni journaliste salarié, je ne vois pas comment je descendrai dans le Gard pour aller au cinéma, qu'elle qu'en soit la programmation, mais je m'en réjouis pour les habitants de là-bas. En dehors de cela je sors peu, car mes activités m'accaparent et mes loisirs s'épanouissent à des heures où tout est fermé!
5. Je n'ai jamais rencontré Ruffin, alors je vois mal comment il serait "mon ami", à moins que tu adoptes la terminologie de Zuckerman.
6. Tu continues à jouer l'opposition Ruffin/Davisse du plus mauvais goût. Cela transpire la jalousie et ne fera pas monter le nombre d'entrées d'un film pour lequel tu es payé pour le promouvoir.
7. Je continue à ne pas comprendre tes références aux films d'Orson Welles quant au monde qu'il aurait imaginé et que tu fustiges. De plus, les deux films militants dont tu parles et ceux dont tu t'es occupé précédemment n'ont hélas rien à gagner à être comparés avec ceux de Welles ou de cinéastes qui ont cherché la forme appropriée à ce qu'ils rêvaient d'exprimer. C'est bien ce qui m'ennuie dans la plupart des films politiques, qu'ils soient fiction ou documentaire. En général ils ne convainquent que celles et ceux qui sont déjà convaincus, et leur style est tout sauf inventif. Les vrais films politiques empruntent des chemins de traverse et nous poussent à la réflexion longtemps même après avoir été réalisés.
8. Quant on voit pour qui tu as travaillé et comment tu leur tailles en costard je ne sais pas comment le prennent ceux pour qui tu roules aujourd'hui lorsqu'ils te confient le soin de t'occuper d'eux ! Ton emballement d'hier et ta charge contre eux aujourd'hui frisent l'hystérie.
9. Je t'ai répondu du tac au tac, mais je me vois mal continuer à polémiquer en ce qui te concerne. Je le fais ici comme sur FB, pas forcément pour celles et ceux à qui je semble m'adresser, mais parce que j'imagine que nous sommes lus par d'autres qui préfèrent ne pas prendre part au débat, mais s'en imprègnent forcément.
Bien à toi,
jjb

mardi 12 avril 2016

Énigme ornithologique


Samedi soir en sortant de chez moi je trouve un pigeon perché au-dessus de la porte d'entrée sur une branche minuscule de l'églantier. J'essaie de l'effrayer pour qu'il s'envole, mais il ne bronche pas. Françoise n'aime pas cette espèce d'oiseaux, mais j'ai autre chose à faire à cette heure-ci. C'est probablement un animal malade, attiré par les bouts de pain trempé que le voisin s'évertue à semer malgré l'interdiction de les nourrir. Dans la soirée des amis vont et viennent sous lui sans que j'y repense, mais plus tard lorsque je ferme mes volets pour regarder un film je vois le loustic toujours sur sa branche. J'y retourne, frappe des mains, secoue l'arbre, mais il a les yeux fermés, la tête pendante et j'en conclus qu'il est venu mourir là, bien accroché. Le lendemain matin lorsque j'ouvre la fenêtre il tourne la tête vers moi ! Il n'a toujours pas bougé d'un millimètre depuis la veille. Un de ses copains vient lui tenir compagnie. Il fait des sortes de génuflexions, se tassant, se relevant. Je prends la photo avant que celui-ci, à droite sur le cliché, s'envole sur une cheminée d'en face. Une minute plus tard ma palombe quitte son perchoir à son tour comme si de rien n'était. Morale de l'histoire : il n'y en a pas, mais j'aimerais bien qu'on m'explique.

dimanche 3 avril 2016

Jonathan Rosenbaum sur "Baiser d'encre"


Le plus exquis de "Baiser d'encre", le nouveau film de Françoise Romand (DVD multizone disponible sur romand.org avec bonus et sous-titres anglais, français et espagnols), est comment le travail et la vie d’Ella et Pitr, un couple d’artistes hippie très inspiré qui «peint leur amour et leurs fantasmes sur les murs du monde" (leur propre site web ellapitr.com est là pour le prouver, vous pouvez en apprécier les effets), ont poussé un autre couple - Romand elle-même à l’image et Jean-Jacques Birgé au son - à développer une quantité égale de fantaisie critique pour nous les faire connaître. Le site web de Romand présente la bande-annonce ainsi qu'un lien vers un livre éponyme du couple filmé que je n'ai pas encore vu.
Jonathan Rosenbaum, Cinema Scope #66, Mars 2016
Global Discoveries on DVD: Niche Market Refugees

Depuis six ans je n'écris en général plus le week-end, mais si c'est pour laisser la parole à Jonathan Rosenbaum dont le blog est le seul consacré au cinéma que je suis régulièrement, alors... D'autant qu'il a l'oreille de me citer pour la partition sonore aux petits oignons que j'ai composée pour Françoise avec le soutien de la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard, du multi-instrumentiste Sacha Gattino, du saxophoniste Antonin-Tri Hoang, du violoncelliste Vincent Segal, de l'ici-contrebassiste Hélène Sage et du batteur Edward Perraud ! Je n'aurais jamais assumé ce rôle où les bruits, la musique et les voix participent d'un même ensemble sans Aimé Agnel et Michel Fano qui m'apprirent à écouter lors de mes études à l'Idhec au début des années 70. Pendant que j'y suis je salue la mémoire de Frank Zappa qui déclencha ma passion pour la musique, Jean-André Fieschi qui me donna les moyens de continuer à apprendre jusqu'à aujourd'hui et Bernard Vitet qui, entre autres, m'enseigna le silence... On dirait que je répète un discours à une remise de prix, mais si cela se produisait encore, je crois que mon intervention serait autrement plus politique, en particulier pour affirmer que sans le statut d'intermittent je n'aurais jamais eu la liberté de faire ce qui me chante en toute indépendance.

mercredi 30 mars 2016

La mémoire en rappel


La mémoire est fragile, constamment reconstruite au fur et à mesure que les informations s'accumulent dans notre ciboulot, figée à force de se polariser sur un détail ou volatile jusqu'à l'oubli total. Produit du présent, elle forge l'avenir sans aucune certitude du passé. Demandez à plusieurs témoins de reconstituer le moindre évènement après quelques années et il perdra toute véracité au profit d'un puzzle complémentaire ou sujet à d'inexplicables contradictions.
Hier j'écrivais ne pas me souvenir quand et comment j'avais rencontré la créatrice sonore Amandine Casadamont avec qui je viens d'enregistrer un album inaugurant une collaboration des plus excitantes. Or Amandine m'avait rappelé le jour-même en quelle occasion nous nous étions croisés, mais je n'y avais pas fait attention. Hier Laure Milena, dont je me souvenais pourtant qu'elle en était l'initiatrice, me raconte qu'elle avait invité Amandine, avec qui elle travaillait à l'époque, à venir me voir jouer avec Antoine Schmitt, un projet de flux radio et image d'ordi en devenir, qui leur avait beaucoup plu à toutes les deux. Elle nous avait présentés après le spectacle, mais comme souvent en sortant de scène je n'en garde aucun souvenir. Je raconte cette petite histoire parce que Laure ne fut pas la seule à relever ma perte de mémoire... Le 17 avril 2010 Antoine et moi présentions en effet Mascarade à l'Espace Mercoeur à l'invitation des soirées IRL (In Real Life) en avant-première de la création qui ferait l'ouverture du FIMAV (Victoriaville, Québec) en première partie de notre opéra pour 100 lapins connectés, Nabaz'mob.


Les 3336 articles de mon blog, en marge de leur fonction quasi encyclopédique, représentent d'ailleurs un fantastique pense-bête que je consulte régulièrement puisqu'ils me tiennent lieu de journal quotidien depuis bientôt douze ans. De même les images qui les accompagnent dessinent une chronologie que le temps a tendance à dissiper dans sa subjective élasticité. Lundi Françoise, attirée par la musique qui se construisait dans le studio, fit quelques clichés de notre duo après avoir filmé l'enregistrement de deux de nos improvisations. Et chacun, chacune de sortir son appareil pour immortaliser la scène ! Amandine poste une photo sur FaceBook tandis que je cherche à capturer l'envers du décor où l'aiguille brille. Plus tard nous réaliserons ensemble la pochette de Harpon en étalant par terre les vinyles utilisés pendant la séance.
Dans le cas d'improvisations totales ce n'est que le lendemain que je découvre réellement ce que nous avons joué et mixé. J'aime ce faux magma rigoureusement agencé dans un état semi-comateux où nous contrôlons pourtant le moindre de nos gestes. Les scories y sont les garantes du vivant, complicité de l'imprévisible. Nous reconnaissons l'une et l'autre notre goût pour l'écriture cinématographique, dialectique des plans prenant tout leur sens au montage en direct, perspectives sonores jouant de la profondeur de champ, mais aussi profusion des détails offrant quantité d'interprétations selon les auditeurs, énigmes produites par les ellipses, abstractions que seule la musique suscite...

mardi 22 mars 2016

Iconoclash, toujours !


Il est intéressant de revoir treize ans plus tard le petit film que Françoise Romand avait réalisé sur l'exposition Iconoclash organisée au ZKM en 2002 par Bruno Latour et Peter Weibel. Les interrogations sur l'importance des images au travers des siècles n'ont pas changé. La réalité est d'autant plus difficile à cerner que les nouvelles technologies rendent les manipulations de plus en plus invisibles. La critique des images s'exerce au milieu d'un capharnaüm qui brouille les cartes en s'accompagnant d'un storytelling toujours aussi persistant. La simplification tend à faire croire à une complexité camouflant la simplicité des intérêts du pouvoir sur la crédulité des masses. La spirale où nous entraîne notre désir d'apprendre trouve dans l'art une résolution certes plus satisfaisante qu'en politique, mais aussi troublante que dans les sciences. Le point de vue passionnant de Latour se réfère à des siècles de christianisme où les hommes se sont entredéchirés sur ces questions d'images et sur leur destruction. L'effacement est intimement lié au dessin comme la déchirure au dessein.


Iconoclash renvoyait dos à dos les iconophiles et les iconoclastes, sans que les uns se distinguent radicalement des autres, les deux mouvements procédant généralement de la même intention. Si l'inconscient ignore les contraires, la question de l'image ou pas renvoie non à son affirmation ou à sa négation, mais à son sujet, l'image, toujours aussi puissante depuis que les êtres humains s'en sont emparés. La religion, la politique, l'art et les sciences exploitent la crise de la représentation pour fédérer les communautés dans le progrès et la régression. Les artistes exposés, de Rembrandt à Boltanski, sont forcément dans le blasphème ; c'est le rôle de l'art de bousculer les idoles, quitte à les remplacer périodiquement. Les meneurs d'opinion cherchent au contraire à entériner des concepts, à installer des certitudes. Si la fonction des uns est d'interroger ce que l'on voit, celle des autres est d'apporter les réponses avant que l'on ait le temps d'y réfléchir. L'art est bien le dernier rempart contre la barbarie.

mercredi 16 mars 2016

Quand je ne fais rien...



Avant de s'envoler pour Bahreïn où elle reprend l'opéra Carmen avec l'Orchestra di Piazza Vittorio, Elsa m'a aidé à mettre en forme ma newsletter. Cette actualité est longue comme le bras. Envoyée par mail, je l'ai reproduite ici parce qu'elle résume bien ma non-activité. Tout ce qui y est annoncé est terminé à mon niveau. Les expositions suivent leur cours, les disques à paraître sont entre les mains des producteurs, les applications pour tablettes bénéficieront de mises à jour... Il n'y a que le blog qui s'écrive au jour le jour, avec une pause vacances prévue au mois de mai où, Françoise et moi, nous nous envolerons pour Naples, Ischia et les îles éoliennes. Repos bien mérité.
Néanmoins, en attendant l'hypothétique coup de fil de Monsieur De Mesmaeker, je classe les archives et prépare l'album du trio El Strøm que nous avons décidé de publier chez GRRR avec Sacha Gattino et Birgitte Lyregaard. Un autre projet personnel me tient à cœur, mais j'ai du mal à m'y remettre sans perspective de débouchés sérieux. On verra cela au retour.
Vendredi prochain à 19h je fais aussi un petit set avec Antonin-Tri Hoang pour soutenir le collectif des Baras qui squattent le 72 rue René Alazard à Bagnolet. Venez ! Il y aura aussi Blick Bassy, Étienne et Léo Brunet, Jah Nool Farafina, Dié... Et les Baras, Africains chassés de Libye par notre guerre, auront préparé le mafé et le tiep !

N.B.: si vous souhaitez recevoir la newsletter (avec liens opérationnels !), écrivez à info(at)drame.org

mardi 8 mars 2016

Apéro Boulot Château


Pour cette Journée Internationale des Femmes, aussi condescendante et machiste que la galanterie, j'ai eu envie de ressortir de ses cartons un court métrage apéritif tourné dans les années 80 par Françoise Romand. Portrait d'une entreprise paternaliste de 1800 salariés, il pointe le rôle des femmes dans la société française comme dans celle fondée par Paul Ricard. Les chaînes dansent autour de la bouteille, réunion de "famille" élargie où le syndicat est maison et où les ouvrières sont estampillées Ricard. Il y est question d'héritage et de classes sociales, des perspectives d'emploi des enfants des uns et des autres, et d'une philosophie de l'entreprise où les salariés parlent à la première personne du pluriel pour évoquer leur employeur. Quel pastis !


Le titre de ce petit film livre évidemment une piste sur l'angle choisi par la réalisatrice pour suggérer la manière dont le patronat tient son personnel. Il est facile d'imaginer ensuite comment les élites gouvernent un pays à grand renfort de communication et de bourrage de crânes. Dans Apéro Boulot Château on retrouve le style de Françoise Romand, mise en scène explicite du documentaire, entretiens face caméra, effets de montage où le décor fait partie des protagonistes... Le thème de l'identité y est aussi présent que dans ses longs métrages Mix-Up, Appelez-moi Madame, Vice Vertu et Vice Versa, Passé Composé, Thème Je ou Baiser d'encre. Quel que soit son sujet Françoise Romand n'abandonne jamais la fantaisie, façon habile de prendre du recul avec des évidences présupposées. Ces petits décalages replacent le réel dans la mise en scène sociale qui exploite quotidiennement la naïveté de ses acteurs transformés en spectateurs de leur propre aliénation. La réalisatrice, ici comme dans ses films plus "sérieux", se sert des codes pour les transgresser avec humour, en jouant de sa complicité avec celles et ceux qu'elle filme. Santé !

→ Six films de Françoise Romand sont déjà sortis en DVD, commandables sur son site.

mercredi 24 février 2016

Une équation qui ne passe pas


Dix jours après l'accident qui a emporté Ulysse, je n'arrive pas à me débarrasser d'une image qui me poursuit. Lorsque je l'ai découvert gisant dans la rue, là où quelqu'un l'avait déposé devant notre porte sans oser sonner, j'ai agi comme je l'ai toujours fait confronté à une catastrophe, d'un sang-froid exemplaire. Cela m'aide certainement à surmonter l'épreuve sur le moment, mais les conséquences sont dévastatrices. J'ai cherché à protéger Françoise, l'empêchant d'approcher de trop près. Elle est venue tout de même. En réalité, dans ces moments, je me défends comme un diable contre mes propres sentiments, refoulant l'émotion qui m'assaille. Les sanglots éclatent plus tard dans le calme de la solitude quand il est impossible de cantonner la tristesse au reniflement. Ce dimanche les fontaines du Trocadéro inondèrent Bagnolet. La semaine s'écoulant, les larmes se raréfièrent peu à peu. Nous avons enterré le petit chat chez une tendre amie sous un cerisier. Mais je ne dors pas. Une équation ne passe pas : l'image d'Ulysse, raide comme une planche, trop présente face au souvenir impossible de sa vitalité d'acrobate. J'ai simplement crié "Oh non !" et les dominos se sont écroulés les uns sur les autres. On pleure souvent beaucoup plus un animal qu'une personne. C'est étonnant. Est-ce disproportionné ? Qu'est-ce que cette mort vient titiller en nous ? Ulysse n'avait pas un an. Il avait toutes les qualités rêvées chez un vrai chat, il ne griffait pas, ne mordait pas, ne volait pas, se laissait soigner, d'autant que c'était un casse-cou, il ronronnait, nous câlinait, obéissait, jouait comme un fou, il rapportait tous les matins une souris qu'il dévorait sur la moquette blanche sans laisser une seule trace, les voisins infestés lui en savent gré, il n'avait peur de rien. C'est probablement ce qui l'a tué, une confiance absolue dans l'autre. Il ne craignait pas plus les automobiles que les passants, se laissant prendre dans les bras par des inconnus. Lorsqu'il voulait attraper la queue des chevaux en montagne, nous avions peur d'un coup de sabot. Nous ne sommes jamais allés aussi souvent chez le vétérinaire pour un chat. Une morsure d'un gros matou, un coup de griffe sur l'œil, un truc à la bouche. Et puis le dernier choc, fatal. Aucune blessure. Sa fourrure aussi douce, mais son corps raidi par la mort. C'est probablement cette équation insupportable qui m'obsède. Il ne marchera plus debout sur ses pattes arrière. Il ne fera plus des bonds incroyables dans les airs. Il ne grimpera plus à la cime des arbres, sur les branches les plus fines. Ulysse nous laisse orphelins, mais comme dit Françoise il a eu une vie fulgurante.

mardi 2 février 2016

Compost 93


Le journal de la communauté d'agglomération Est Ensemble proposait de donner le matériel de compostage contre une participation de 10 euros à condition de suivre un petit stage pour apprendre à se servir d'un compost si l'on possède un jardin. Françoise est donc allée passer deux heures au terme desquelles lui fut remis un polycopié, charge à elle d'aller récupérer à Bobigny la caisse en bois ou en plastique à monter soi-même. Elle a donc choisi le bois de la taille intermédiaire, soit 74x83cm équivalent à 400 litres. Les participants à l'opération étaient très majoritairement des femmes.
Jusqu'ici nous allions porter nos épluchures au jardin Guinguette à Bagnolet ou à celui du Pinacle géré par l'association Bagnolet Ville Fleurie où elle partage 40 m2 avec Alex. Le premier est un jardin écologique de permaculture convivial où les adhérents aiment se retrouver, par exemple le samedi midi pour déjeuner. Le second offre des surfaces permettant réellement de cultiver un petit lopin de terre, et des ruches occupent le bas du terrain.
L'utilisation de composts permet de limiter considérablement les ordures ménagères en recyclant productivement la sorte de terreau qui s'y développe, riche en humus et minéraux. Il faut alterner les couches de matières brunes (feuilles, papier journal...) et vertes (épluchures, marc de café, sachets de thé, restes alimentaires, coquilles d'œufs broyées...) et éviter poisson, viande, os et fromage pour ne pas attirer les rats ! On a gratouillé la terre avant de poser la caisse. Ensuite on retournera, aérera sans tasser les déchets, en surveillant l'humidité et la température qui peut atteindre 70°. Nous avons convié nos voisins à alimenter le nouveau compost. Rendez-vous dans quelques mois pour en apprécier le résultat !

lundi 1 février 2016

La boule à zéro


À la veille de mon concert avec Bumcello, Françoise m'a proposé de me couper les cheveux. Idée aussi sotte que grenue, car je me suis retrouvé avec la tête pleine de trous, certes amoureux, mais d'une esthétique qui frisait la maladie ou la collaboration à la Libération ! Je suis donc allé demander du secours à mon ami Sun Sun qui possède une tondeuse. Le sculpteur n'eut d'autre choix que de se baser sur les plus petits brins pour égaliser ma coiffure grisonnante. Sous cette météo froide et humide je n'ai d'autre solution qu'enfiler un galure. Heureusement j'en ai quelques uns très fantaisie, comme celui avec de longues oreilles d'âne ou de zèbre que je coiffai pour le concert de la semaine dernière...

Photo © Gérard Touren

vendredi 22 janvier 2016

Soupe cosmique contre méchant virus


Françoise, Anna et moi sortons lentement du trou noir dans lequel nous avait précipités la vilaine grippe. Notre amie allemande avait eu l'heureuse idée de concocter un congee, bouillie de riz recommandée aux malades en Asie. Facile à digérer la soupe cosmique nous a redonné l'appétit et nous a permis d'apercevoir la lumière au bout du tunnel. Nous avons fait bouillir du riz à feu doux pendant une dizaine d'heures à raison de douze mesures d'eau pour une de riz. Anna, qui fut la dernière touchée, eut le temps d'y ajouter poireaux, carottes, panais et ail coupés en petits morceaux. Elle aurait souhaité y faire cuire un peu de poulet bio, mais le magasin des Lilas ne proposait que des volailles entières. Comme j'immergeai le premier, j'assaisonnai le tout de vinaigre de riz et d'une sauce de soja aux algues kombu. Un délice ! Et en plus le congee nous redonne des forces. Comme on en a fait pour un régiment, nous en mangeons à tous les repas, remontant doucement à la surface, tandis que les brouillards de fièvre se dissipent et que les quintes de toux gutturales se raréfient au profit d'une tendre torpeur qui laisse à distance le givre qui a recouvert le paysage.

jeudi 14 janvier 2016

Cacatelec, la crotte téléguidée


Certaines mamans disent que leur bébé leur a laissé un petit cadeau lorsque leur progéniture a fait caca dans ses couches. Loin de moi l'idée d'analyser les tenants et aboutissants freudiens de cette remarque charmante, mais je me demande tout de même à quoi pensent les artistes Ella & Pitr lorsqu'ils nous envoient pour les fêtes une superbe crotte téléguidée ? Est-ce une critique ou un hommage à l'art conceptuel de Piero Manzoni avec ses 90 boîtes de conserve, à l'étron gonflable de Paul McCarthy, à la machine à caca de Wim Delvoye, à l'auto-portrait de merde du photographe Andres Serrano, aux peintures de Jacques Liziène, à la Shit Fountain de Jerzy S. Kenar, à la Vénus de Milo en caca de panda de Zhu Cheng, aux toiles de Christopher Ofili en caca d'éléphant, à celles en béton de Kamiel Verschuren, à The Home-Coming of Navel Strings de Noritoshi Hirakawa, au collectif Sprinkle Brigade, au street artist Gold Poo et tous les anomymes à avoir recouvert l'étron de peinture dorée ? L'idée était tentante, il est vrai.
Comme je fais avancer, reculer, tourner Cacatelec pour le plus grand bonheur des scatologistes de mes amis je repense au gag du porte-feuilles attaché à un fil invisible que l'on tire lorsqu'un passant essaie de le ramasser. Mais qui irait ramasser une crotte qui ne lui appartient pas ? Déjà que la plupart des propriétaires de chiens de mon quartier laissent leurs bêtes chier sur le trottoir avant de filer à l'anglaise... Ella et Pitr ont l'habitude de fabriquer toutes sortes d'objets dérivés à partir de leurs affiches, et c'est probablement dans leurs carnets intimes où ils croquent leur vie quotidienne avec leurs deux enfants qu'il faut chercher la référence à leur amusante provocation. J'ai entendu dire qu'ils pourraient produire bientôt quelques unes de ces drôles de machines qui interrogent néanmoins fondamentalement nos objets de consommation, et notre consommation tout court. Pas question pour autant de marcher dessus du pied gauche sans la casser ! Mon père écrivait W6496 qu'il retournait dans le miroir, on jurait en commençant par M... que l'on terminait par "... ercredi prochain !", ma grand-mère avait coutume de me dire "merde !" avant chaque composition, mais il ne fallait surtout pas répondre "merci" pour que cela porte bonheur... Cette histoire me laisse perplexe, car je n'ai ni roulettes pour filer, ni télécommande qui oriente ma réflexion, ni rien, mais rien du tout, c'est juste la merde à l'image de l'année qui vient de se terminer !

N.B.: dans un tout autre esprit que Cacatelec (rue du faubourg Saint-Honoré oblige !), ce soir jeudi à la Galerie Lefeuvre a lieu le vernissage de l'exposition collective Paper ℗arty 3 avec Paul Insect, Mist, Pixel Pancho, Daniel Muñoz 'San') où Ella et Pitr signeront leur nouveau livre Baiser d'encre, recueil de dessins de leurs carnets intimes (attention, même titre que le film que Françoise Romand leur a consacré, DVD également disponible sur Superbalais).

P.S.: puisqu'on en est là je recommande très sérieusement la lecture passionnante du livre Le charme discret de l'intestin de Giulia Enders chez Actes Sud, somme fabuleuse d'informations sur notre second cerveau racontée avec humour et perspicacité !

lundi 11 janvier 2016

La langouste sauve la mise


Ayant déjà évoqué Carol, The Diary of a Teenage Girl, Chi-raq, Youth, Love & Mercy dans cette colonne, je fais un rapide petit tour d'horizon de films récents projetés en grand sur mon mur blanc.
Les blockbusters sentent le rance. Le western Les huit salopards, dont le titre anglais The Hateful Eight insinue que le huitième film de Quentin Tarantino est plein de haine, est un interminable huis clos machiste rappelant Reservoir Dogs. Seul sur Mars de Ridley Scott, variation cosmique moins ennuyeuse qu'Interstellar ou Gravity, comme Spectre, énième James Bond signé Sam Mendes, se regardent sans arrière-pensée, grave défaut du cinéma de masse américain. Dans le genre cinéma forain, les films de poursuite Mad Max: Fury Road de George Miller ou Fast & Furious 7 de James Wan sont totalement ridicules, mais leurs attractions de montagnes russes vous en mettent plein la vue. Je me demande si je n'ai pas préféré les effets spéciaux du super-héros Ant Man de Peyton Reed ? Idem avec Mission: Impossible - Rogue Nation de Christopher McQuarrie que j'ai déjà oublié ou Le pont des espions de Steven Spielberg dont l'exposition des faits ne laisse aucune place à la moindre réflexion sur la guerre froide.


L'homme irrationnel de Woody Allen est une nouvelle version tourmentée des amours entre un vieux et une jeune, pitoyable. Mistress America est une nouvelle variation insipide de Noah Baumbach autour de sa compagne Greta Gerwig, minauderie boboïsante new-yorkaise aux prétentions arty. Préférer la nouvelle comédie dramatique de Neil LaBute, Dirty Weekend avec Matthew Broderick et Alice Eve, autopsie des rapports homme-femme toujours aussi cruelle et méticuleuse. Côté porno arty on évitera soigneusement Love de Gaspar Noé dont le scénario indigent n'est que prétexte à des scènes de cul sans intérêt.


Les occasions de se marrer ne sont pas courantes, aussi Les Minions de Kyle Balda et Pierre Coffin remporte la palme cette année, et au moins celui-là on peut le voir en famille puisque c'est un film d'animation pour les enfants. À noter qu'il a été réalisé essentiellement par une équipe technique française et que l'absurde de la langue cosmopolite des gélules jaunes sur pattes est à l'image du comique du film (ci-dessus quelques clips inédits, les Minions ont généré plus de variations marketing que le film lui-même). Dans la catégorie thriller on pourra voir Sicario du canadien Denis Villeneuve, mais dans le genre, franchement, le grand film de 2015 est la saison 2 de la série télévisée Fargo produite par les frères Coen. Scénario rebondissant et inattendu, acteurs fantastiques dont l'épatante Kirsten Dunst, musique d'accompagnement fabuleusement choisie, l'histoire est indépendante du film et de la saison 1 déjà formidable. Des personnages banals y sont confrontés accidentellement à une situation exceptionnelle qui les fait déjanter. Oubliez vos a priori sur la télé, c'est le cinéma adulte américain, le reste est conçu pour des adolescents de 15 ans.


Heureusement il y a The Lobster de Yórgos Lánthimos avec Colin Farrell, Rachel Weisz, Léa Seydoux, seule œuvre radicalement différente parmi tous les films récents que j'ai pu voir ces derniers temps. On lui devait déjà Canine et Alps qui sortaient résolument de l'ordinaire. Le changement de repères sociaux qu'affectionne le cinéaste grec est cette fois encore plus explicite. À travers une histoire à dormir debout il interroge la cellule du couple et de la famille, la sexualité et ses tabous, le pouvoir et ses déviances abusives, l'organisation et l'anarchie, le sacrifice et la désobéissance, la vie et la mort. Ce n'est certainement pas un hasard si c'est en Grèce que l'impossible est mis à l'épreuve de la réalité. Lánthimos pulvérise le réel en lui conférant le statut d'un scénario parmi tant d'autres.


Le documentaire The Wolfpack de la jeune Crystal Moselle rappelle diablement la fiction Canine de Lánthimos, puisqu'il s'agit d'une fratrie de six garçons et une fille enfermés pendant quinze ans au seizième étage d'un immeuble du Lower East Side de New York par un père pensant épargner à sa progéniture les mauvaises influences de notre société. Les gamins rejouent intégralement les blockbusters de Tarantino en se confectionnant costumes et accessoires, et lorsqu'ils s'échappent enfin dans la rue ils portent l'uniforme des acteurs de Pulp Fiction ! Le glissement de repères est évidemment passionnant et l'interprétation psychanalytique terriblement concluante. Les documentaires étant presque exclusivement phagocytés par les drames, Amy de Asif Kapadia sur la chanteuse Amy Winehouse est une réussite, bouleversant et terriblement triste. J'en profite donc pour signaler la comédie documentaire de Françoise Romand, Baiser d'encre, dont j'ai composé la musique et qui cache un stimulant conte moral sur la famille autour des artistes Ella & Pitr.

jeudi 31 décembre 2015

Birgé Contet Hoang - dernière livraison vidéo


Dernière livraison vidéo du concert du 12 novembre dernier au Triton, Les Lilas, du spectacle Un coup de dés jamais n'abolira le hasard avec l'accordéoniste Pascal Contet et le clarinettiste-saxophoniste Antonin-Tri Hoang, dont on retrouvera la version audio quasi intégrale sur drame.org en écoute et téléchargement gratuits. J'avais déjà proposé cet exercice de voltige, soit improviser le thème tiré au hasard par les spectateurs parmi le jeu de cartes imaginé par Brian Eno et Peter Schmidt, à d'autres musiciens et musiciennes avec qui nous nous étions déjà bien amusés. Ainsi se succédèrent Ève Risser et Joce Mienniel (album Game Bling), Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö (Radio France et Atelier du Plateau), Médéric Collignon et Julien Desprez (Le Triton)...


Il n'est pas certain que nous ayons vraiment évité de briser le silence, mais nous l'avons cajolé. 5'02 dont le ton est donné par la trompette à anche, repris par la clarinette et l'accordéon avant que le H3000 enveloppe l'ensemble de ses nappes faussement électroniques. Elles ne sont en réalité que le prolongement de mon souffle...


Pas de doute ici, nous avons obéi scrupuleusement à la carte Be Dirty ! Jouer salement, c'est y mettre tous les doigts et la langue, lécher son assiette, envoyer la purée pour commencer en se disant que les deux autres devront bien s'en accommoder, c'est péter, roter, éructer, alors franchement en 5'17 nous aurions pu être plus crades...


Si certains jours les cartes sont avec nous, d'autres fois elles nous jouent des tours. Ainsi elles ne nous ont jamais posé autant de chausse-trappes que ce jeudi-là. "Utilisez des personnes non qualifiées !" annonce le dernier tirage, et nous voilà essayant de convaincre des spectateurs de se joindre à nous... Xavier Ehretsmann n'est pas musicien, il n'a jamais soufflé dans un saxophone, mais il connaît la musique pour être le producteur des Disques DDD et le disquaire du magasin La Source. Courageux, il grimpe sur scène et Antonin lui prête son alto tandis qu'il conserve sa clarinette. J'amorce au hou-kin, un violon vietnamien, avant de convoquer tout l'orchestre auquel se joint Pascal Contet. Dans ces occasions soit tu joues free, soit tu joues tzigane ; Xavier n'a pas vraiment le choix, et grâce lui soit rendue car il nous permet de terminer le concert en soulignant la participation formidable du public à ce projet acrobatique qui me fit grimper et dévaler l'escalier du balcon à toute vitesse entre chaque pièce.

Dernière livraison vidéo de notre trio improvisé, dernière livraison du blog avant la fin de l'année, je vous souhaite un bon réveillon, mais ne mettez pas de musique pendant le repas, cela gâche la nourriture, si elle est trop faible elle ne fait que brouiller les échanges, si elle est trop forte elle empêche les convives qui ne se connaissent pas de s'immiscer dans les conversations, si elle est créative elle doit s'écouter pour elle-même comme on lit un roman, comme on regarde un film... Plus tard, si vous aimez danser, alors ce sera le moment de choisir la musique qui convient, mais ce ne sera pas la mienne, à moins que vous attendiez le 29 janvier lorsque j'inviterai Bumcello à me rejoindre au Triton !

Photo © Gérard Touren
Vidéo : Françoise Romand et Armagan Uslu (caméras), JJB (montage)

jeudi 24 décembre 2015

Birgé Contet Hoang - 2ème livraison vidéo


Jouer avec Pascal Contet et Antonin-Tri Hoang c'est s'attendre à l'imprévisible. Dit autrement, et c'est visible dans les vidéos du concert du 12 novembre dernier au Triton, Les Lilas, improviser avec ces deux musiciens incroyables c'est ne s'attendre à rien. Être surpris, découvrir, répondre, proposer, échanger, partager... J'aime rappeler que l'improvisation n'est rien d'autre que raccourcir le temps au minimum entre composition et interprétation.


Regardez Pascal jouer de son accordéon en intégrant tout ce qui le constitue tandis qu'Antonin outrepasse la consigne "Face à un choix jouer les deux" en alternant sans cesse ses trois instruments, clarinette, sax alto et clarinette basse. De mon côté j'associe des ambiances humaines et naturelles à un triple piano programmé en quarts et demis tons...


Après 7'30 de Faced With a Choice Do Both, je vous propose 1'49 de Destroy: Nothing... The Most Important Thing où je passe la voix de ma fille à la moulinette du Tenori-on pendant que Pascal Contet massacre quelques pièces du répertoire accordéonistique et qu'Antonin-Tri Hoang brise en petits morceaux une de ses anches préférées. Je ne suis pas sûr de n'avoir rien détruit, mais nous avons certainement attaqué ce à quoi nous tenons le plus !


J'illustre le blog d'aujourd'hui avec trois pièces d'un coup pour ne pas abuser du feuilleton musical, même si cela peut paraître un peu copieux aux oreilles non averties ;-) Ainsi Don't Be Afraid of Things Because They're Easy To Do, 3'30 où nous ne craignons pas de faire des choses faciles, clôt cette seconde mise en ligne de cette énième version originale du spectacle Un coup de dés jamais n'abolira le hasard dont on peut écouter et télécharger l'album complet sur drame.org. Face à mes rythmes électroniques attaqués au clavier, Antonin décide de ne jouer qu'une seule note et Pascal répète inlassablement ses gammes. La suite au prochain numéro...

Photo © Gérard Touren
Vidéo : Françoise Romand et Armagan Uslu (caméras), JJB (montage)

mardi 22 décembre 2015

Birgé Contet Hoang "Accumulation"


Jean Renoir racontait qu'il ne filmait pas des tranches de vie, mais des tranches de gâteau. J'ignore quel est le nom de la pâtisserie que nous confectionnons à l'énoncé du thème tiré au hasard par un spectateur le 12 novembre dernier au Triton, mais Accretion signifiant Accumulation, nous cuisinons illico un soufflet qui nous met en appétit.


En effet Pascal Contet attaquant à l'accordéon me souffle qu'il aimerait que je transforme le son de son instrument avec mon Eventide H3000. C'est un processeur d'effets extrêmement puissant dont j'ai préparé les programmes il y a près de trente ans et que j'utilise lors de presque tous mes concerts. Antonin-Tri Hoang bat aussitôt les œufs en neige avec sa clarinette basse qu'il délaissera pour la clarinette après que j'ai ajouté une radiophonie à l'édifice. Ce sont des extraits radiophoniques très courts datant d'il y a encore plus longtemps que l'Eventide. En musique le recyclage prenant des formes insoupçonnées, la cuisine nous offre des timbres inédits qui se superposent dans le temps, terminant cette pièce montée qui se déguste aussi vite qu'on l'a élaborée. Le tourbillon ne laisse ainsi rien voir qu'un envol de notes sucrées.

Photo © Gérard Touren
Vidéo : Françoise Romand et Armagan Uslu (caméras), JJB (montage)
Album Un coup de dés jamais n'abolira le hasard 2 en écoute et téléchargement gratuit sur drame.org

jeudi 10 décembre 2015

Survol pour ne pas y passer la nuit


Très vite parce que je ne voudrais pas y passer la nuit, ni manquer un seul jour (ça fait onze ans que je blogue quotidiennement sans faille, contre vents et marées...) !
Excellent concert de Das Kapital à l'Ermitage pour le lancement de leur nouvel album, Kind of Red, qui s'étoffe avec la scène ; son chaud et mat des saxophones de l'Allemand Daniel Erdmann, précision de jongleur du batteur tourangeau Edward Perraud, jeu incisif du guitariste danois Hasse Poulsen ; ils interprètent pour la première fois leurs propres compositions en s'inspirant du jazz, du rock, du blues, du folk, etc., tout en livrant une musique très personnelle, à la fois riche et épurée ; ils terminent en rappel avec une sensationnelle version ivesienne (néologisme relatif au compositeur américain visionnaire Charles Ives) de l'Internationale qui aurait dû être de saison, mais comme on marche sur la tête cela sonne comme du siècle dernier...
Passionnante rencontre avec la créatrice radiophonique Amandine Casadamont dont nous avons admiré la prestation live aux platines la semaine dernière au Silencio et qui devrait aboutir à une collaboration en 2016, excellente nouvelle... À cette occasion j'ai ressorti FluxTune, La pâte à son, Alphabet, Somnambules et surtout la Mascarade Machine !
Presque terminé le n°34 du Journal des Allumés du Jazz, excellente cuvée dans laquelle je me suis fendu de deux pages sur l'histoire du son d'Edison à Internet. Pas encore commencé le n°9 de la Revue du Cube sur le thème de la refondation qui devrait paraître aujourd'hui et pour lequel j'aborde La question sans réponse (nouveau clin d'œil ivesien). Dévoré une flopée de polars dont tous les Bernard Minier et Ian Manook, parfaitement adaptés aux transports en commun. À peine entamé le nouveau Schnock autour de Choron et Cavanna, mais il doit être aussi chouettement schnock que les précédents. Lu chaque lundi la newsletter du spirituel Philippe Dumez. Toujours en plein Crépuscule de l'Histoire de Shlomo Sand, forcément indispensable. Passé trop de temps à lire les commentaires des FaceBookiens. Désespéré devant le manque de perspectives politiques de trop de camarades qui n'ont plus que des visions à court terme...
Quitte à ne pas dire grand chose aujourd'hui, autant m'arrêter là, je développerai plus tard, la suite au prochain numéro...

Rappel : si vous désirez m'attraper au vol je serai ce soir à 20h30 au Cin'Hoche à Bagnolet pour la projection de Baiser d'encre, le film de Françoise Romand avec Ella et Pitr

mercredi 9 décembre 2015

Baiser d'encre en projection et DVD


D'abord l'affiche !
Celle de l'homme-tétons (84x60cm) est offerte avec l'achat du nouveau DVD de Françoise Romand, Baiser d'encre, une fantaisie documentaire sur les artistes Ella & Pitr. C'est un vrai film, un film de cinéma qui met du baume au cœur en cette période bien noire. Ici seule l'encre a cette couleur. Elle coule à flots sur le couple qui affiche leur amour et leurs histoires à dormir debout sur les murs du monde. Génération Y, la vie et l'œuvre intrinsèquement liées, ils puisent leur inspiration dans leur vie quotidienne dont les rêves composent une nouvelle réalité pleine d'humour et de tendresse. Ils sillonnent la planète avec leurs deux jeunes enfants, exposant leurs affiches dans les rues ou en galeries, manière généreuse de coller à tous leurs publics.
Ensuite la musique !
J'ai composé la partition sonore en m'inspirant des images, mais en évitant soigneusement l'illustration. Je préfère la complémentarité, base de la dialectique audiovisuelle. La musique étant plus drôle à jouer à plusieurs, la chanteuse Birgitte Lyregaard, le multi-instrumentiste Sacha Gattino, le saxophoniste Antonin-Tri Hoang, le violoncelliste Vincent Segal, l'ici-contrebassiste Hélène Sage et le batteur Edward Perraud m'ont prêté main forte. J'ai puisé parmi les pièces que nous avions enregistrées ensemble et ajouté des parties au clavier plus quantité de clins d'œil, ambiances immersives et un bestiaire imaginaire inspiré par Ella & Pitr aussi bien que par les bestioles saisies par Françoise. Le son jouant du hors-champ donne à voir des éléments invisibles qui participent à cette poésie du quotidien.
Le film enfin !
Baiser d'encre, projeté demain jeudi au Cin'Hoche à Bagnolet et mardi prochain au Triton aux Lilas en présence de la réalisatrice, sort en DVD avec en bonus Ta mère le loup, court métrage d'animation d'Ella & Pitr que j'accompagne par de sombres accords et une fantômatique mélodie au Novachord !

→ Jeudi 10 décembre 20h30 au Cin'Hoche (grande salle), 6 rue Hoche 93170 Bagnolet, M° Galieni (à côté de la mairie de Bagnolet) - Tarif unique 3€50
→ Mardi 15 décembre 19h30 au Triton (petite salle avec balcon), 11 bis rue du Coq français 93260 Les Lilas, M° Mairie des Lilas (en face de la maternité) - Entrée libre sous réserve des places disponibles
→ Prix de lancement : Baiser d'encre, DVD+affiche+port=18€ (16€ sur place) à commander par mail
→ Les DVD de Mix-Up, Appelez-moi Madame, Ciné-Romand, Gais Gay Games et Thème Je sont également disponibles sur romand.org

jeudi 3 décembre 2015

Nouvel album en ligne : Birgé Contet Hoang


Toujours gratuit en écoute et téléchargement, Un coup de dés jamais n'abolira le hasard 2 est le sixième album virtuel de 2015 à paraître chez GRRR. Il vient grossir une base de données de plus de 130 heures, soit près de 900 morceaux rassemblés en 65 albums qui peuvent s'écouter indépendamment ou sur la radio aléatoire. Pour celles et ceux qui préfèrent acquérir vinyles ou CD, le label n'est pas en reste !
Ni Antonin-Tri Hoang ni moi n'avions rencontré Pascal Contet avant de nous retrouver sur scène au Triton le 12 novembre dernier pour une nouvelle version de ce spectacle d'équilibristes. Les spectateurs sont invités à tirer le thème de nos improvisations à partir du jeu de cartes Oblique Strategies conçu par Brian Eno et Peter Schmidt.
J'avoue que ce fut le plus difficile à exécuter de tous les tirages. Les cartes étaient vachardes, nous suggérant des consignes les moins praticables ! Imaginez que nous eûmes à jouer : Demande à ton corps, Abandonne les instruments normaux, Court-circuit, Accumulation, N'ayez pas peur des choses, Détruisez rien du tout / la chose la plus importante, Qui en voudrait ?, En face d'un choix faites les deux, Préparation lente exécution rapide, Ne cassez pas le silence, Soyez crades, Utilisez du personnel non qualifié, etc. Mais mes camarades de jeu s'en sortirent à merveille, leur virtuosité élégamment camouflée derrière leur imagination. Antonin-Tri Hoang passait de la clarinette au sax alto avec la même aisance, Pascal Contet appuyant sur les boutons magiques de son accordéon en réponse à mes machines diaboliques. J'avais apporter mon clavier lourd qui pèse une tonne de timbres riches et variés, le Tenori-on avec lequel je détruisis la voix de ma propre fille, l'H3000 qui agrandit encore le soufflet de l'accordéon, la trompette à anche dont le son se rapproche de celui de la clarinette basse d'Antonin, et quelques autres trucs inattendus, sauf pour les habitués de mes facéties concertantes...
Comme après chaque concert où la musique n'est pas fixée à l'avance je ne découvre ce que nous avons joué qu'à la réécoute. Il me reste encore à monter le film que Françoise et Armagan ont tourné ce soir-là...

mardi 27 octobre 2015

Résurrection de la femme-bourreau


Mais qui est Jean-Denis Bonan ? Un provocateur ? Un humoriste ? Un héraut de son temps (y aurait-il aussi un os dans l'air ?) ? Certainement tout cela et bien d'autres, mais d'abord cinéaste et plasticien dont les points d'interrogation trouvent leurs réponses dans le bonus En marge, entretien palpitant avec le réalisateur de La femme-bourreau figurant sur le DVD que publie enfin Luna Park Films accompagné de trois courts métrages aussi sulfureux que ce film mythique tourné au printemps 1968 et pendant les événements de mai. Là encore les questions se bousculent, les qualificatifs allant de thriller à surréaliste en passant par expressionniste et nouvelle vague. Ajoutons que sa réputation de film maudit précède cette sortie qui aura attendu 45 ans dans le noir.
Pourtant Jean-Denis Bonan est l'opposé d'un triste sire. Lutin facétieux, il tourna ces films un peu potaches de 1966 à 1968 avant de fonder le collectif Cinélutte en 1973, de créer Métropolis avec Pierre-André Boutang sur Arte, également en charge de divers magazines sur France 2 et France 3 dont Aléas, ainsi que Histoires d’Amour, Les Moments de la Folie et Traces qu'il initie.
Ma compagne, Françoise Romand, fut son assistante, et il fut mon professeur de montage et le responsable des études pour la première année lorsque je suis entré à l'Idhec en 1971 (il formait un triumvirat avec Richard Copans et Jean-André Fieschi à l'appel de Louis Daquin). Chaque matin, le sourire aux lèvres, il nous racontait le rêve incroyable qui avait meublé sa nuit, courts métrages imaginaires qui l'inspiraient probablement ensuite. Avec quelques années de décalage les coïncidences s'accumulent. Mon camarade Bernard Vitet compose la musique de La femme-bourreau et Daniel Laloux (qui sera le narrateur de notre K et de Jeune fille qui tombe... tombe pour Un drame musical instantané) les chansons ; il est l'ami de Jean Rollin, le pape du porno-vampire que j'assistai sur Lèvres de sang (vous n'êtes pas au bout de vos surprises !) et Nicolas Devil, l'illustrateur de Saga de Xam, bande dessinée culte et fondatrice qu'ils réalisèrent ensemble et dans laquelle figure Bonan, éclairant mon adolescence et m'initiant au genre, dessine l'affiche et le générique de son court métrage Tristesse des anthropophages.
C'est avec ce court métrage que les ennuis ont commencé ! Cette farce politique et sociale, plus scatologique qu'anthropophage, est interdite en 1966 par la censure gaulliste. Le film sera projeté au cinéma Les 3 Luxembourg occupé par les étudiants contestataires de mai 68. Le fast-food où l'on sert de la merde est tout à fait prémonitoire, "dans un monde où tout est interdit sauf ce qui est obligatoire". Dès La vie brève de Monsieur Meucieu en 1962, on reconnaît la fantaisie débridée de Bonan et Une saison chez les hommes, détournement d'images des Actualités cinématographiques, enfoncera le clou en 1967.


Dans La femme-bourreau les travellings en caméra portée profitent à l'enquête policière de cette histoire de tueur en série et au sentiment de poursuite hantant tous les films de Bonan qui a fui enfant la Tunisie. Les décalages entre le commentaire froidement informatif et les images souvent sensuelles renforcent la distance critique. Le montage explosé déglingue la continuité. L'invention musicale de Vitet, grinçante et tendue, répond aux chansons ironiques de Laloux et aux bruitages ostensiblement décalés. Claude Merlin (père de Blaise !) tient le rôle principal aux côtés de Solange Pradel, Myriam Mézières, Jackie Raynal, Jean Rollin... La variété de tons, policier, poétique, absurde, érotique, pamphlétaire, comique, genre, reportage, citations, empêche le film d'être catalogué dans aucun genre si ce n'est celui de l'hétéroclicité, caractéristique fondamentale de son époque où l'imagination prenait le pouvoir, mais que la réaction n'eut de cesse de brider ensuite.

La femme-boureau, Jean-Denis Bonan, avec en bonus En marge, Tristesse des anthropophages, Une saison chez les hommes, La vie brève de Monsieur Meucieu, Un crime d'amour..., tous remarquablement restaurés, DVD Luna Park Films (à paraître le 18 novembre)

vendredi 23 octobre 2015

Arlequin est en ligne !


L'excitation est à son comble. Enregistré lundi, livré vendredi, l'album Arlequin est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org. J'ai passé trois jours à améliorer le mixage des dix pièces que nous avons conservées avec la bassoniste-chanteuse Sophie Bernado et la vibraphoniste-percussionniste Linda Edsjö. La Suédoise m'envoyait ses suggestions depuis Copenhague et la Gersoise lorsqu'elle réapparaissait à Montreuil. L'annonce de la nouvelle sur FaceBook avait déjà fait son petit effet, probablement grâce à ma garde-robes prêtée à mes deux comparses. Le quart d'heure chiffons est aussi indispensable que le menu de midi et que la photo prise par Françoise pour détendre l'atmosphère. L'ambiance était ludique et enjouée, mais enchaîner autant d'improvisations entre l'installation et le rangement du matériel demande une concentration épuisante. Ce fut donc soupe de cresson, saumon bio accompagné de trois sortes de navets et sorbets. Quant aux vestes, j'ai acheté 20 euros le bibendum rouge à une vente jeunes créateurs, trouvé la disco à New York dans une friperie et acquis ma première doudoune deux jours plus tôt en connaissance du thème de nos improvisations.
Arlequin vient d'un jeu de mots de Sophie à propos d'Arles où j'avais engagé Linda pour accompagner le photographe Elliott Erwitt. J'ai saisi la balle au bond et proposé que nous improvisions d'après des couleurs. Dans le feu de l'action nos arlequinades ont souvent mélangé les tons sur la palette, mais l'ensemble montre une incroyable unité alors que ni Linda ni moi-même n'avions jamais joué avec Sophie que nous ne connaissions que par son travail avec Art Sonic, mais dont j'avais regardé maintes vidéos sur le Net. La complicité tient essentiellement aux échanges informels que nous avions eus en amont. Linda et moi avons déjà réalisé plusieurs performances en trio avec la chanteuse Birgitte Lyregaard que l'on peut retrouver sur l'album La chambre de Swedenborg (également en vidéo) et sur le site vidéo de France Musique. La séance de Paris a donc entériné nos accords nord-sud, quitte à en voir de toutes couleurs.
Si je connaissais les talents de chanteuse de Linda, j'ignorais ceux de Sophie. Elle passe sans temps mort de la voix au basson tandis que Linda avait apporté quelques percussions en plus de son vibraphone. De mon côté je me concentrai sur le clavier, ajoutant ça et là une contrebasse à tension variable et une trompette à anche plongée dans une cuvette remplie d'eau (lutherie Vitet), hou-kin (c'est un violon vietnamien), harmonica et flûte. Comme d'habitude je n'ai pas la moindre idée de la manière dont cette musique sera entendue, mais nous nous sommes bien amusés. Que rêver de mieux ?

lundi 5 octobre 2015

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?


Lorsque nous avons refait la cuisine ma fille l'a trouvée très belle, mais un peu trop moderne. Lorsqu'elle a besoin de quelque chose elle préfère fouiner chez Emmaüs ou Neptune à Montreuil. Ce n'est pas seulement une question d'argent, mais les objets formatés n'ont pas d'âme, il leur manque une histoire. Et cette histoire peut continuer pour peu que l'on y soit sensible ! Françoise pense la même chose, aussi adore-t-elle chiner de temps en temps, à Troc de l'île, dans un vide-grenier ou à Emmaüs comme la semaine dernière à Marseille. Sur la photo on la voit mettre la main sur des chaises modernes à huit euros les trois. Elle craque pour les années 60 qui me rappellent trop l'appartement de mon enfance. Une fois par mois, le samedi matin, ils mettent en vente les objets précieux et l'on trouve des bijoux incroyables pour une bouchée de pain. Parfois nous allons chez Bravo, un brocanteur spécialisé en mobilier de café indiqué par Raymond ou bien sur LeBonCoin.


Françoise est ravie d'avoir dégoté ce superbe plat à poisson de soixante centimètres de long en porcelaine de Limoges pour sept euros. Il ne me reste plus qu'à aller au marché et inviter des copains pour l'étrenner ! Ulysse s'est porté volontaire pour la vaisselle... "Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?"

vendredi 2 octobre 2015

Histoires du temps qui passe


Nous sortons de l'eau qui semble plus chaude qu'en plein été. Françoise me dit que c'est la douceur de septembre sans se rendre compte que nous sommes déjà en octobre. Dans nos métiers il n'y a ni samedis ni dimanches, alors pourquoi connaitrions-nous le mois dans lequel nous sommes ? L'année est juste bonne à savoir pour les quelques chèques que nous signons. La plupart des gens de notre génération sont-ils seulement conscients que nous sommes depuis quinze ans au XXIe siècle ?
C'est la première fois que je prends une photo depuis l'autre côté de la villa des tours. Le matin les surfers s'en donnent à cœur joie tandis qu'au bord les vagues nous massent. Plus loin j'ai le choix entre les crever ou me laisser porter. Tout dépend de la phase où je les aborde. Le vent est tombé. Je remonte en maillot à bicyclette.
Ulysse se cache dans les broussailles pour dormir. Voilà donc ce qu'il fabrique à Paris lorsqu'il disparaît pendant des heures.


Le soir nous sommes allés au Lumière voir le dernier film de Paolo Sorrentino. J'ai du mal à comprendre l'agressivité de la critique branchée, que ce soit Libé ou Les Cahiers du Cinéma, contre ce cinéaste. Peut-être est-il à la fois trop moderne et baroque à la fois ? Youth est une réflexion philosophique sur la vie, l'âge, l'art, le cinéma, filmée avec beaucoup d'invention et de rigueur. Michael Caine, Harvey Keitel, Paul Dano, Jane Fonda, Rachel Weisz y sont formidables. L'univers concentrationnaire du somptueux hôtel pour riches suggère plus qu'il ne montre, alors qu'il expose quantité de sentiments, d'ambiguïtés et une dialectique qui souligne la poésie de la création. La musique de David Lang (co-fondateur de Bang On A Can) nous accompagne jusqu'à la fin du générique avec un Just qui rappelle le merveilleux Lost Objects tandis que la partition sonore recèle quelques passages mémorables dont un sublime concert champêtre. Youth ne dépare pas de la filmographie de Sorrentino. Si vous avez une bonne raison d'avoir détesté les précédents, n'y allez pas. Sinon, c'est du cinéma comme on ne sait plus beaucoup en faire !

vendredi 18 septembre 2015

La guêpe et Tacet réédités en vinyle


Le Souffle Continu réédite en vinyle deux disques majeurs de 1971 à l'origine sur le label Futura. La vitesse de 45 tours par minute de ces deux 30 centimètres reproduit merveilleusement l'énergie de cette époque magique où l'imagination avait pris le pouvoir.

Bernard Vitet avait été le trompettiste soliste de tous les grands de la chanson française, de Montand à Gainsbourg, Barbara à Bardot, Henri Salvador à Christophe, Colette Magny à Brigitte Fontaine, mais il avait démissionné en 1968 de l'orchestre de Claude François avec lequel il tournait depuis plusieurs années pour se consacrer à la révolution musicale qui accompagnait le dépavage du quartier latin. Il avait été considéré comme le meilleur trompettiste de jazz européen, depuis ses premières armes avec Django Reinhardt ou Gus Viseur, son timbre rappelant celui de Miles Davis et ses collaborations avec les plus grands lui ayant fourni la distance aristocratique de son intérêt pour toutes les musiques et tous les autres arts. Il avait cofondé le premier groupe de free jazz en France en 1964 avec François Tusques et participé en 1966 à la première rencontre jazz et électroacoustique pour Jazzex de Bernard Parmegiani. Il avait côtoyé Lester Young, Eric Dolphy, Albert Ayler, Chet Baker, Archie Shepp, Anthony Braxton, Don Cherry, l'Art Ensemble of Chicago, Steve Lacy, Gato Barbieri, Jean-Luc Ponty, Martial Solal, Georges Arvanitas, Sunny Murray, Alan Silva, Alexander von Schlippenbach et tant d'autres avec lesquels il enregistra près de 200 disques. Le label Futura de Gérard Terronès sortit donc La guêpe en 1971 et Vitet formera l'année suivante le célèbre Unit avec Michel Portal qu'il abandonnera finalement pour se consacrer exclusivement à Un Drame Musical Instantané jusqu'à ce que son souffle s'éteigne. Il était mon meilleur ami. De 1976 à 2008 nous avons composé ensemble un millier de pièces, nous voyant ou nous parlant tous les jours pendant ces trente deux ans. J'ai déjà évoqué son intelligence prodigieuse et sa culture polymorphe, ses talents de mélodiste et son goût pour l'harmonie, son sens de la contradiction et ses inconséquences qui nous font rire après coup.

La guêpe qui ressort aujourd'hui en vinyle, dont une superbe édition de luxe sur plastique blanc opaque, est un des rares témoignages sous son seul nom. Bernard se comportait plus souvent en sideman qu'en leader, préférant la composition collective, même lorsqu'il écrivait des chansons puisqu'il m'en confiait le soin d'inventer les paroles et l'orchestration. J'enregistrais et produisais également nos albums, gérant nos affaires communes et entrant les notes sur l'ordinateur sous sa dictée après qu'il ait esquissé ses compositions avec gomme et taille-crayon. En 1976 il enregistra un second disque sous son nom, Mehr Licht !, hélas épuisé et jeté aux oubliettes pour d'imbéciles questions de droits et de fantasmes mercantiles, album solo dont nous avions préparé ensemble la réédition augmentée, mais qui ne verra probablement jamais le jour, mon camarade ayant disparu en 2013 à l'âge de 79 ans.

La guêpe est une œuvre exemplaire, réfléchissant extraordinairement son époque, à cheval entre la musique contemporaine et le free jazz, la composition et l'improvisation, l'instant et sa manipulation post-opératoire. S'appuyant sur un texte déterminant de Francis Ponge chanté par Françoise Achard, il fut enregistré par Dominique Dalmasso dans l'atelier de Bernard, 8 rue Charles Weiss à Paris avec des musiciens qui figuraient tous parmi ses amis. Jean-Paul Rondepierre était le second trompettiste et jouait du marimba, le saxophoniste Jouk Minor s'empara aussi d'un violon et d'une flûte, le pianiste François Tusques dirigea les parties écrites, le contrebassiste Beb Guérin y jouait du piano, Jean Guérin était aux percussions, vibraphone et marimba tandis que Bernard jouait de la trompette, du violon, du cor, du piano et du vibra ! Le dos de la pochette reproduit sa belle écriture manuscrite sur Et Cetera, Balle de fusil et Hyménoptère tandis que Véronique, la fille de Françoise Achard, a dessiné la guêpe du recto, minuscule dessin d'enfant que Bernard a considérablement agrandi comme il aimait le faire en magicien de la photocopieuse. Il avait écrit une partition opératoire pour les premiers morceaux pour les recombiner ensuite dans des organisations diverses, canon asynchronique, quatuor à cordes où les notes étaient progressivement remplacées par des signes graphiques, musique sérielle pour deux trompettes, etc.

On retrouve Bernard, Françoise Achard et Jean-Paul Rondepierre dans Tacet, le disque de Jean Guérin réalisé la même année à partir de la musique que celui-ci avait composée pour Bof, le film de Claude Faraldo. Philippe Maté intervient au ténor sur un morceau, Dieter Gewissler joue du violon et de la contrebasse sur deux autres, mais c'est la même bande de copains que sur La guêpe. Il n'y a pas de secret, cette camaraderie participe beaucoup à la réussite de ces deux albums. L'utilisation de rythmes à la darbouka et au synthétiseur VCS3, très en avance pour l'époque, rend Tacet plus pop que La guêpe. Les manipulations électroacoustiques sont également plus repérables d'autant que Jean Guérin a travaillé sur le concept de gouttes en référence au travail du livreur de vin du film. On reconnaît la célèbre trompette à eau de Bernard qui immergeait son instrument dans une cuvette, sorte de sourdine flasque. Les boucles rappellent aussi la musique répétitive qui n'en était alors qu'à ses débuts. Tacet, depuis très longtemps épuisé, est un autre jalon incontournable de la création en France, prémisse annonçant la liberté dont les Européens s'emparèrent pour s'affranchir de la musique américaine. Ces deux disques sont indispensables à qui veut connaître les racines de ce qui se fait aujourd'hui, tant dans le mariage de la voix et des instruments pour La guêpe que dans celui de l'électronique et de la musique vivante pour les deux. De plus, ils conservent chacun une originalité exposant deux personnalités en marge de tous les courants existant alors, phares de leurs descendances, conscientes ou inconscientes.

→ Bernard Vitet, La guêpe, LP 45 tours 30 cm, Le Souffle Continu, 16,50€ et 18€ avec le disque blanc mat
→ Jean Guérin, Tacet, LP 45 tours 30 cm, Le Souffle Continu, 16,50€ et 18€ avec le disque gris mat
Attention, tirages limités déjà en voie d'épuisement comme presque tous les vinyles du label Le souffle continu...

mardi 8 septembre 2015

Carnet d'Arménie, 1915-1918


À force de remettre au lendemain les tâches les plus enquiquinantes on laisse s'accumuler quantité de papiers que l'on oublie jusqu'à ce que quelqu'un un jour les découvre ou les fiche à la poubelle. Lors de l'un de ces ménages salutaires où l'on finit par trier les affaires de celles et ceux qui nous ont quittés, Anny Romand, la sœur aînée de Françoise, a trouvé un vieux carnet écrit d'une belle écriture calligraphiée. Témoignage formidable d'une époque douloureuse, il avait appartenu à leur grand-mère arménienne qui avait fui et survécu au génocide de 1915. Il y avait aussi des pages rédigées en français et d'autres en grec ! Cent ans plus tard, le déchiffrage permet de comprendre qu'il accompagna la jeune femme lors de sa marche forcée de 1915 à 1918. Ainsi Serpouhi Kapamadjian née Hovaghian décrit la barbarie dont elle est témoin et victime sur les routes d'Anatolie, comment sa famille disparaît et grâce à quelles péripéties elle échappe au massacre. Trois ans après avoir confié à des paysans turcs son fils de quatre ans, seul rescapé avec elle, elle le retrouvera par miracle grâce à l'armée russe. Réfugiée en France, elle accouchera mystérieusement d'une nouvelle fille, Rosette, qui donnera naissance à son tour à Anny et Françoise. Anny alterne les pages du carnet et ses propres souvenirs sous sa plume de petite fille de huit ans pour reconstituer le portrait étonnant de sa grand-mère, s'enfonçant dans l'Histoire au point d'investir ce passé qu'elle n'a pas vécu, mais qui hante tous les descendants des martyrs. La littérature permettant tous les sauts temporels, nous sommes à notre tour transportés par ce témoignage exemplaire, 120 pages illustrées de petites photos que j'ai dévorées d'une traite, évocation plus réussie que tant de cinéastes s'étant essayés récemment à évoquer le sujet (Henri Verneuil, Atom Egoyan, Robert Guédiguian, les frères Taviani, Fatih Akin), alourdis par un pathos que l'auteure évite pour se concentrer sur l'amour qu'elle portait à sa grand'mère d'Arménie et leur complicité.

→ Anny Romand, Ma grand'mère d'Arménie, Ed. Michel de Maule, coll. Je me souviens..., 9 €

vendredi 4 septembre 2015

Show Me A Hero, mini-série du créateur de The Wire


Bien qu'elle relate un événement historique Show Me A Hero, la nouvelle mini-série de David Simon, est d'une actualité brûlante, tant aux États-Unis qu'en Europe, puisqu'elle met en scène le racisme ordinaire. Dans un quartier nord de New York un jeune maire doit appliquer la loi en faisant construire 200 logements HLM répartis dans une communauté blanche de classe très moyenne. La levée de boucliers débouchera sur une situation absurde : la municipalité, étranglée par des amendes énormes pour ne pas suivre les arrêtés de la Justice, est menacée de banqueroute. Les tractations et les coups bas rappellent furieusement ce dont j'ai été témoin pendant les dernières élections municipales où nous nous étions investis Françoise et moi ! Si les plus honnêtes y laissent des plumes, les egos dirigent le jeu. La vie des habitants de la cité en est considérablement affectée. Comme précédemment pour The Wire (Sur écoute), Generation Kill et Treme, l'étude de caractères vériste, le respect des accents, le moindre détail sont si bien analysés que les différences de classe éclatent sur l'écran en une leçon politique, suffisamment fine pour échapper aux balourdises explicatives du cinéma où seuls adhèrent ceux et celles qui sont déjà convaincus.


Le rôle principal est tenu par Oscar Isaac déjà apprécié dans le formidable polar The Most Violent Year et la distribution comprend aussi Bob Balaban (en outre réalisateur de l'excellent et méconnu Parents), Jim Belushi, Catherine Keener, Wynona Ryder, etc. Les chansons de Bruce Springsteen et le rap qui accompagnent la mini-série sont la plupart du temps diffusées in situ, elles ne viennent pas des cintres ! Au moment où l'État français bloque les réfugiés qu'il appelle sans papiers pour ne pas accepter de leur en délivrer, les empêchant ainsi de vivre dans des endroits décents (sans papiers, pas de feuilles de salaire - sans feuilles de salaire, pas de logement), la projection de ces six épisodes est salutaire.

jeudi 3 septembre 2015

Transparent


Le préfixe trans permet quantité de jeux de mots depuis que le mouvement LGBT a fait son coming out. Les titres pulluleront probablement à l'instar de l'excellent film Transamerica réalisé il y a déjà dix ans par Duncan Tucker avec Felicity Huffman. Cette fois la nouvelle série télévisée, fine et caustique, se nomme Transparent en référence à la saga familiale dont le patriarche change de sexe dès le premier épisode. Ses trois enfants ont des vies bien barrées, mais en y réfléchissant sérieusement ne sommes-nous pas tous et toutes dans ce cas ? La famille (et j'm la faille) est une source intarissable de névroses que l'on réussit plus ou moins bien à gérer.


La première saison de 10 épisodes de 26 minutes est drôle, provocante et donne vraiment envie de voir la prochaine. Jill Soloway, sa scénariste et réalisatrice féministe qui a fait ses armes entre autres avec Six Feet Under, s'est inspirée de la vie de son propre père, mais je ne peux m'empêcher de comparer le pitch avec Appelez-moi Madame, le savoureux documentaire réalisé par Françoise Romand en 1986 et qui connut un succès considérable aux États-Unis. Au thème du genre particulièrement en vogue, l'humour juif rajoute une couche de comédie qui ravira les amateurs.

Diffusion en France sur OCS City.

mardi 1 septembre 2015

Quel clafoutis !


J'avais prévu de commencer en douceur la reprise du blog après un mois de vacance ! C'était sans compter l'activité de notre quartier où hier matin la police a évacué de force et illégalement un squat occupé par des travailleurs africains chassés de Libye suite à la guerre entreprise par la France. Je reviens aujourd'hui avec un article plus gentil, puisque mon blog reste généraliste, malgré certaines tendances appuyées. Après l'action, un petit réconfort culinaire est donc le bienvenu !
Françoise a adapté la recette de clafoutis d'Olivia à tous les fruits de saison sous toutes les latitudes. Prunes, mirabelles, poires, pêches, abricots, framboises, cerises, myrtilles, ananas ont été noyés à tour de rôle sous la pâte légère. J'ignore pourquoi les clafoutis ressemblent souvent à des étouffe-chrétiens alors qu'ils peuvent enchanter nos papilles sans être le moins du monde bourratifs.
Beurrez un plat, saupoudrez un voile de sucre sur le beurre et placez les fruits. Mélangez au fouet manuel 3 cuillères à soupe de farine, 3 cuillères à soupe de sucre, 3 œufs, une pincée de sel, un demi-sachet de levure et un berlingot de crème fleurette. Recouvrez les fruits. Enfournez au four 50 minutes à 165-170°C. C'est tout. Vous m'en direz des nouvelles !

mercredi 29 juillet 2015

Angoisse de la répétition


J'ai toujours regretté les cas où je n'ai pas suivi mon instinct, mais il en est où je peste de ne pas trouver de solution satisfaisante à la question. Est-ce une appréhension, un pressentiment ou une angoisse ? J'ai essayé d'en parler à Françoise, mais je ne suis pas certain qu'elle ait compris le malaise qui me saisit lorsque je pense à ces vacances. Entre son opération à l'œil, qui nous empêchait jusqu'ici d'imaginer prendre l'avion ou aller à la montagne, et le travail qui devait m'occuper en juillet, et de toute évidence reporté à septembre, nous n'avions rien prévu. Voyager à l'étranger avec le chaton est une galère, et le laisser si jeune ne nous enchante guère. De toute manière nous évitons les destinations touristiques en période de vacances scolaires, de mousson et de moustiques. Ceux-ci m'adorent et ils ont infesté le sud. Retourner à Luchon semblait donc la solution la plus raisonnable, histoire de prendre l'air.
Or j'angoisse de reproduire une fois de plus les gestes des années passées. Nous embarquions le vieux Scotch dans la Kangoo pour un tour de France de deux mois passant par Saint-Étienne, La Ciotat, Marseille, Montpellier, Luchon, voire le Limousin. Cette fois nous descendrions directement dans les Pyrénées en nous arrêtant en chemin chez des copains, mais la perspective de revivre un tant soit peu l'an passé, au demeurant parfaitement agréable, m'étouffe. Savoir que nous mangerons de la truite mercredi et samedi midi en revenant du marché du fond de la vallée, de relever les mails depuis la Maison du Tourisme ces jours-là, de connaître mon emploi du temps là-haut quasiment heure après heure, dictées par le soleil, partagé entre la lecture, la contemplation, la projection de films et de rares randonnées, que mon entorse à peine remise n'encourage pas, me crispe les boyaux. J'ai fondamentalement besoin d'imaginer l'impensable. Je connais déjà le contenu des échanges avec le voisinage, les menus, les coups de froid dus à l'altitude, les flambées pour se réchauffer, et tutti quanti. De plus, j'ai un étrange pressentiment en ce qui concerne la route, et descendre en train est devenu une corvée depuis que la SNCF a scandaleusement supprimé la gare.
Françoise avait suggéré que nous restions à la maison pour profiter du jardin qui chaque été accueille les amis à qui nous la prêtons, mais l'air de la montagne n'est pas exportable. Devrais-je me forcer contre le pressentiment qui m'étreint ou remettre à l'automne quelque escapade dans des îles lointaines ? La répétition est un sentiment que je déteste, dans mon travail comme lors de mes loisirs. La diversité de mes œuvres et mon goût immodéré pour l'improvisation en atteste. Mais cet enjeu sportif n'est réussi qu'au prix d'une sévère organisation. N'échappant donc pas plus aux habitudes que quiconque, je les multiplie pour constituer une palette la plus variée possible, espérant toujours qu'une proposition alléchante vienne chambouler mon bel équilibre. Il ne nous reste plus que quelques jours pour décider du mois d'août, sachant que quelle que soit la décision je marquerai une pause salutaire en ce qui concerne ce blog. Car si j'ai tant de difficultés à trouver la solution à mes interrogations, elles découlent obligatoirement du manque de recul qu'une année sans vacances me laisse incapable de maîtriser.

jeudi 23 juillet 2015

Mémoire et aide-mémoire de Philippe Dumez


Il est surprenant et encourageant de rencontrer une personne dont les goûts, si ce n'est les couleurs, se rapprochent des vôtres. Entendre que ses références sont aussi particulières que les miennes, du moins dans certains domaines. Ainsi Philippe Dumez, attiré par les disques d'Un Drame Musical Instantané et ayant acheté un DVD de Françoise au vide-grenier d'où la pluie nous avait chassés dès midi, avait eu l'astuce de prendre nos coordonnées tandis que nous sauvions les meubles. Happé par Mix-Up, il était repassé à la maison chercher Appelez-moi Madame et Thème Je. À cette occasion nous avions échangé quelques pistes tant dans le domaine de la musique (grand consommateur de concerts de rock, Philippe Dumez place de la musique sur des films pour une major) que du cinéma (cinéphile curieux d'objets sortant de l'ordinaire). En regardant le blog qu'il a tenu quotidiennement jusqu'à la fin de l'année dernière, je comprends mieux son enthousiasme pour le documentaire Vinyl du Canadien Alan Zweig, cousin du High Fidelity de Nick Hornsby, où des collectionneurs racontent leur addiction.
L'organisation poétique qui guide son travail se retrouve dans l'aspect obsessionnel de ses écrits, petits fascicules, tirés chaque fois à une centaine, qu'il illustre en général avec une photo trouvée aux Puces, évidemment différente pour chaque exemplaire. Le vernaculaire y croise le système des listes où l'ordre n'est qu'un cadre à l'imagination. Je reconnais cette méthode de création qui pallie mon amnésie ! Ainsi son Trombinoscope, sur le modèle du Je me souviens de Perec, évoque le souvenir déterminant relié à chaque personne qu'il a croisée. La saveur de ces réminiscences, sortes d'aide-mémoire ciblés, tient dans la variété de l'accumulation et dans l'humour que génère sa franchise. Un second petit livre, 42+1, égrène chacune des années de sa vie, autres éléments déterminants depuis la plus tendre enfance jusqu'à son dernier anniversaire. Là aussi, la drôlerie des situations rivalise avec la réussite des évocations en quelques mots. J'ignore si ces ouvrages sont trouvables autrement qu'en rencontrant leur auteur, mais ils mériteraient une publication beaucoup plus large. Philippe Dumez tient un journal intime par mailing-list, récit de sa semaine passée, qu'il envoie tous les lundis à une petite centaine de destinataires dont je ne fais hélas pas partie !

mardi 21 juillet 2015

L'autre temps de Céleste Boursier-Mougenot


Pendant l'été il est agréable de se promener au bord de la mer, le long des rivières ou des canaux. On peut y aller par toutes sortes de moyens de locomotion, mais le bateau est certainement le plus paisible. Les Parisiens ou les touristes qui ont choisi la capitale pour leurs vacances peuvent remonter le Canal Saint-Martin ou faire une croisière sur la Seine, la solution la moins chère étant le Batobus (7 à 16 euros le pass à la journée pour 9 stations entre la Tour Eiffel et le Jardin des Plantes). On peut aussi faire des tours en barque au Bois de Boulogne ou de Vincennes !


Hier nous avons choisi le trajet le plus plus court, quelques mètres à l'intérieur-même du Palais de Tokyo. Dans l'obscurité je pousse sur ma perche pour regagner l'autre rive tandis que Françoise est assise à l'arrière. L'artiste Céleste Boursier-Mougenot a fait construire un bassin où nous dérivons tandis que sur les murs noirs sont projetés des ectoplasmes générés par nos propres mouvements. À leur tour ces silhouettes sont transposées en ondes sonores, par un processus certes plus arbitraire, mais dont la sérénité du drone, une basse continue ressemblant à un gros point d'orgue, participe à l'expérience sensorielle. La dernière partie de l'œuvre, intitulée Acquaalta en référence à l'inondation de la lagune vénitienne en période de pluie, offre de se vautrer sur des marches de mousse empilées, entourés des projections qui forment un récit en agençant aléatoirement les mouvements enregistrés des visiteurs.


Le son de l'œuvre présentée au Palais de Tokyo à Paris rappelle celui de l'univers que Céleste Boursier-Mougenot capte et diffuse cet été dans l'église Saint-Honorat des Alyscamps, à Arles. La mise en musique des pulsations et sursauts cosmiques de Jupiter et de sa magnétosphère est évidemment de l'ordre de la spéculation poétique, mais il est intéressant de mettre toutes les œuvres de l'artiste en relation les unes avec les autres. Il livre des espaces-temps que le visiteur peut habiter à sa guise, voire s'y reposer de son réel trépidant en effectuant un changement de repères qui interroge ses habitudes. Son œuvre la plus célèbre est from here to ear où des oiseaux mandarins viennent se poser sur les cordes de guitares électriques à plat sur des pieds. persistances, exposé également à Arles cet été, est un euphonium qui sécrète une mousse blanche qui se gonfle et se répand quand se construit le silence. Dans tous les cas le visiteur est incité à prendre son temps, un autre temps.

vendredi 10 juillet 2015

La musique s'expose aux Rencontres d'Arles


La mode est aux disques vinyles même si cela reste un marché de niches. Les collectionneurs d'albums 30 cm peuvent sortir leurs trésors comme le fit Guy Schraenen il y a cinq ans à La Maison Rouge. J'eus la joie et le privilège d'y jouer avec le violoncelliste Vincent Segal, visite guidée filmée par Françoise Romand. Un magasin de disques comme Le Souffle Continu à Paris fait 80% de son chiffre d'affaires avec les vinyles et celui de La Source ne vend que cela. Pour ma part j'ai conservé tous mes disques noirs, même si j'achète des CD depuis déjà 30 ans ! Passé la polémique sur les qualités de tel ou tel support ou sur la perte encyclopédique des jeunes adeptes du flux mp3, la surface de 30 centimètres sur 30 fut un lieu expérimental et hautement créatif pour quantité de graphistes.


Aux Rencontres d'Arles deux expositions sont consacrées aux pochettes de disques ornées de photographies. La première et la plus importante, Total Records, est proposée par Antoine de Beaupré, Serge Vincendet et Sam Stourdzé avec la complicité de Jacques Denis. J'ignore si leur pari de représenter l'histoire de la photographie au travers du parcours qui s'étale sur deux niveaux est totalement gagné, mais le choix distille un plaisir sans mélange aux amateurs en tous genres grâce à la variété des styles et des techniques dont se sont emparés les photographes. Le magnifique catalogue de 450 pages rend également merveilleusement l'histoire et la géographie de nos amours musicaux. Voir les agrandissements des couvertures Blue Note par Francis Wolff, découvrir des pochettes signées Michael Snow, Jean-Paul Goude, Jean-Baptiste Mondino, Andy Warhol, David Bailey, Lucien Clergue, Lee Friedlander, retrouver les partis-pris de certains labels, exhume quantité de madeleines encore chaudes. L'accrochage fourmille de clins d'œil vus au travers de l'objectif. (N.B. : la vidéo projetée dans l'expo et reproduite ci-dessus est Mayokero de Roy Kafri, clip réalisé par Vania Heymann)
The LP Company, les trésors cachés de la musique underground est une exposition plus conceptuelle de Laurent Schlittler et Patrick Claudel. Si j'ai bien compris, Laurent et Patrick, leurs initiales formant LP comme Long Play (terme anglais désignant les 33 tours 30 cm), s'appuient sur leur collection de disques méconnus pour composer textes, disques et performances, en une sorte de discographie imaginaire.


MMM est la troisième exposition "musicale", coup médiatique conçu par le chanteur Matthieu Chedid et Martin Parr. Telle série de photos de l'un inspire un instrument à l'autre. À l'Église des Frères-Prêcheurs, chaque évocation est circonscrite à une alcôve et l'ensemble constitue un seul morceau grâce aux ressources du multipistes et de la diffusion spatialisée. Si l'enjeu de l'orchestre est l'unité, les collections de Parr sont évidemment disparates. L'instrumental de Chedid sonnant très new age, il est difficile d'en comprendre le lien avec les thèmes photographiques. La signalétique dessinée à la main avec le nom des instruments ne permet pas plus d'en saisir la finalité autrement qu'un habillage agréable, comme le jeu de mots/initiales du titre.
Mardi soir, lors de la soirée consacrée au duo dans un Théâtre Antique bondé, la première partie commentée par Martin Parr présentait son parcours de photographe avec un humour anglais manquant à la seconde lorsque Matthieu Chedid improvisa un rock musclé sur les photos projetées sur écran géant. Là encore, si n'importe quelle musique fonctionne avec toutes les images, le sens diffère selon les choix et son absence la relègue au papier peint. Le public était néanmoins ravi, le chanteur terminant en récital, invitant ses fans à monter sur scène...

Total Records, catalogue, Ed. 2-13, 45 €

mardi 23 juin 2015

Trop loin, trop proche


Pas la moindre idée de vacances. Cela me semble très loin. Changer d'air est pourtant nécessaire à la réinitialisation de mon système interne. De son côté, Françoise part quelques jours à La Ciotat où seront projetés jeudi et samedi ses deux longs métrages de fiction, la comédie Vice Vertu et Vice Versa et le polar Passé Composé, première partie de sa rétrospective qui se tiendra dans le plus vieux cinéma du monde, le mythique Eden des Frères Lumière. Son opération à l'œil gauche lui interdit de prendre l'avion ou d'aller à la montagne pour l'instant. Nous déciderons donc plus tard si et où nous bougeons pendant l'été...
Je travaille d'arrache-pied sur plusieurs projets dont certains doivent être bouclés avant mon départ pour Arles où j'accompagne le Prix Découverte le 8 juillet. Sous le grand écran du Théâtre Antique je jonglerai avec les sons sur mon clavier, ajoutant la trompette à anche, l'harmonica et un peu de percussion à mon incroyable panoplie.
Entre temps je sonorise un jeu de donjons et dragons avec des pions sur iPad selon le modèle de Spellshot et je termine le design sonore du Monde de Yo-Ho des Éditions Volumiques. La même fine équipe est également susceptible de terminer le jeu de la Famille Fantôme pour lequel Sacha Gattino et moi avons livré la musique il y a trois ans ! Tous les deux ayant récemment gagné l'appel d'offre de l'exposition Darwin qui se tiendra à l'automne à la Cité des Sciences et de l'Industrie, nous démarrons la production de la dizaine d'attractions que nous devons sonorisées. Au jour le jour je choisis aussi des musiques pour certaines projections des Rencontres d'Arles, et cet été l'étude du métro du Grand Paris sera enfin bouclée.
Beaucoup de travail, et pourtant j'ignore totalement quoi fabriquer à la rentrée. Aucun projet personnel d'envergure n'est encore défini. C'est à cela que servent les vacances. Prendre le recul nécessaire pour sortir des habitudes qui vous plaquent le nez contre la vitre.

lundi 22 juin 2015

Lettre ouverte au Maire de Bagnolet au sujet des Baras


Il est important d'agir avant l'été, période propice aux expulsions quand nombreux riverains solidaires sont en vacances ! L'année dernière c'est justement début août que les Baras avaient été chassés. Ils avaient trouvé refuge in extremis dans l'ancien local vide de Pôle-Emploi à Bagnolet...

Monsieur le Maire de Bagnolet,
Madame, Monsieur la Président(e) de groupe…
Comme vous le savez, un groupe de 160 personnes originaires d’Afrique occupent les anciens locaux de Pôle-Emploi. Tous doivent leur vie à leur départ précipité de Lybie où ils travaillaient et où la France avait engagé des hostilités pour lesquelles ils ne portaient aucune responsabilité. Les membres de ce collectif connu sous le nom des Baras ne sont pas des sans-papiers comme on a coutume de les qualifier. Ils ont des papiers de leurs pays respectifs ainsi que des papiers européens homologués en Italie qui ne sont hélas pas reconnus par notre pays, patrie des Droits de l’Homme !
L’an passé, ils ont été chassés de leur local précédent à la suite d’un incendie. Après une errance difficile ils ont abouti au 72 rue René Alazard à Bagnolet, propriété de Natixis, banque de financement, de gestion et de services financiers du groupe BPCE. La majorité municipale à la suite de cet événement avait pris des engagements. Depuis, ils ne cessent de venir au Conseil interpeller les élus de la majorité.
Il n’y a malheureusement rien de concret. Pire, la Mairie a signé un arrêt permettant à Véolia de leur couper l’eau, faisant peser un risque sanitaire grave aux occupants. Depuis peu, ce genre de manœuvre honteuse est heureusement devenue hors-la-loi.
La décision d’évacuation est aujourd’hui suspendue au dessus des têtes des 160 personnes résidant dans ces locaux.
Il est clair qu’une collectivité à elle seule ne peut résoudre toute les situations dramatiques. Mais elle se doit de montrer l’exemple et l’on voit dans plusieurs collectivités des initiatives positives permettant de régler ce genre de situations et démontrant qu’il est possible d’avoir d’autres choix que la répression et l’errance.
Il est indispensable que les membres du collectif des Baras obtiennent une domiciliation pour faire valoir leurs droits et permettre à terme le règlement de leurs situations administratives. Réaction totalement absurde de la part de la municipalité, cette domiciliation leur a été refusée encore récemment par le CCAS de notre ville. Sans cette domiciliation ils ne peuvent par exemple pas avoir de compte bancaire. Ce serait un pas vers une régularisation de leur statut. Sans, ils sont une main d’œuvre corvéable et exploitable à merci, favorisant le travail au noir qui profite essentiellement à des employeurs sans scrupules qui les rétribuent en dessous du SMIC et sans payer les charges sociales. Les Baras, terme qui signifie travailleur en langue bambara, sont avant tout des travailleurs.
Nous demandons donc aujourd’hui que tous ces travailleurs, dont le comportement civil est exemplaire dans le quartier, soient régularisés par la Préfecture et que la municipalité intervienne en ce sens par tous les moyens possibles. En attendant, et ce serait le début d’une solution nécessaire, nous demandons que la municipalité leur accorde la domiciliation dont ils ont besoin, décision qui incombe exclusivement à la municipalité.
Après un an d’engagements non tenus et de refus incompréhensibles, nous demandons à la municipalité des actes et que ceux-ci aillent dans le sens d’une reconnaissance indispensable qui mettent fin à une situation qui déshonore la République.

Les représentants du Collectif Citoyen de Bagnolet
Christophe Biet, Jean-Jacques Birgé, Pascal Delmont, Céline Gayon, André Maudet, Youenn Plouhinec, Françoise Romand…

P.S. : Réponse du Maire le 17 juin - "Cher Monsieur, Je prends connaissance de votre courrier auquel je vais répondre de manière précise et circonstanciée. Celui-ci contient en effet un certain nombre d'erreurs voire des passages totalement mensongers. Recevez mes salutations les meilleures. Tony Di Martino, Maire de Bagnolet."

vendredi 12 juin 2015

Décollement de la rétine


Commençons par les bonnes nouvelles ! Françoise se remet doucement, mais sûrement, de l'opération après son décollement de la rétine. C'est arrivé après des années d'embêtements suite à des négligences avec ses lentilles de contact, quantité de cicatrisations au laser et deux implants pour ses cataractes. Les céphalées auraient dû la pousser à aller plus tôt consulter, mais elle a attendu de ne plus voir que la moitié de l'image de l'œil gauche pour foncer aux urgences de la Fondation Rothschild, service public impeccable, équipe chirurgicale irréprochable du Dr Le Mer. Il avait même eu la curiosité d'aller voir son site romand.org. C'est au réveil que les choses se sont corsées...
Contrairement au reste de l'équipe, une caricature d'infirmière désagréable vire Françoise de son lit dès son réveil de l'anesthésie locale. Mais une douleur pharamineuse la pousse à nouveau vers les urgences deux jours plus tard, cette fois ambulance et brancard. Heureusement la dernière visite est rassurante, l'œil est stabilisé, même si une bulle de gaz a glissé sur la rétine. Interdiction de prendre l'avion ou d'aller en montagne. Sur son bracelet est écrit : "Risque de cécité, patient porteur de gaz ophtalmique, etc." Mais ce n'est pas tout...
Revenons en arrière. Au moment de se faire opérer, la carte vitale semble périmée et l'administration annonce qu'elle doit donc surseoir à l'opération. Françoise n'a jamais reçu d'avis de fin de prise en charge de la Sécurité Sociale. Une solution est trouvée avec un chèque de caution de 888,44 € que j'apporte à sa sortie. J'appelle la Sécu qui me confirme la non couverture depuis le 31 décembre dernier. J'inscris donc ma compagne sur ma carte illico, la prise en charge devant être rétroactive. Quelle angoisse pour les personnes qui ne sont plus prises en charge ! En gros, elles peuvent crever, même s'il existe la CMU, cela ne règle pas les questions d'urgence !


Avec tout cela Françoise rate le festival des Bobines Rebelles, en Limousin, dont son film Appelez-moi Madame a fait l'ouverture ce soir sous l'égide de Federico Rossin au Magasin Général de Tarnac !

mercredi 3 juin 2015

Suspension


Les séjours tunisien et breton ont parfaitement joué leur rôle de trait d'union. Le jour j'enregistrais d'autres manières de vivre. La nuit je me gavais de musique. Pendant quinze jours les projets en rade se sont fait oublier, le temps que toutes les équipes rattrapent mon avance. Le mois de juin est encore flou. Où en sont les bateaux pirates, le futur métro ou la célèbre Arlésienne ? J'ignore tout de l'été. Les grands projets sont repoussés à la rentrée. L'opération de Françoise interdit l'avion et la montagne. Elle porte au poignet un bracelet vert indiquant la présence de gaz ophtalmique.
Nous passons un temps fou à jouer avec Ulysse, très dégourdi pour son âge. Il n'a pas trois mois et grimpe déjà à la cime des arbres, obéit lorsqu'on lui dit non, fait ses besoins dans le jardin... Oups, accident sur couette ce matin. Tous ceux qui l'ont précédé sont passés par là ! Rapide comme l'éclair, il est curieux de tout et disparaît dans des cachettes introuvables. Je lui ai téléchargé plusieurs applications sur iPad, mais il ne comprend pas où passent les bestioles qui sortent du champ. Quant à la souris en tissu qui pousse des cris quand on la touche, je pense que l'on s'en lassera avant lui !

mardi 2 juin 2015

L'éloge de l'infini, rien qu'un soir


"L'éloge de l'infini" qui clôturait le Festival La voix est libre est-il compatible avec la peau de chagrin sur laquelle s'inscrit la baisse de subventions de l'État, véritable trou noir où se perd une gauche qui n'en a plus que le nom ? Face à l'assassinat programmé de la culture dans notre pays un appel à contribution est donc lancé sous la forme d'un crowdfunding pour qu'une treizième édition du festival existe l'an prochain.
Faisant fi de ces considérations terre à terre l'astrophysicien Aurélien Barrau ouvre la soirée dans une des plus belles salles de la capitale, le Théâtre des Bouffes du Nord, sas entre le monde ancien rappelé par l'usure des murs et le monde nouveau que rêvent tous les artistes qui en foulent les planches. Le public suspendu aux lèvres du jeune scientifique, qui arpente la scène comme un lion en cage, oscille de la 9ème dimension à la théorie des cordes, comprenant probablement qu'entre la science et la poésie l'espace est étroit.
Le pas de deux de Josef Nadj et Ivan Fatjo renvoie à la systématique et pitoyable destruction de toute chose, marque propre à l'humanité. Derrière leurs masques impassibles, les deux danseurs brisent leurs instruments de musique dans un ballet de fossoyeurs où le son bouge encore malgré l'entropie qui se profile.


Livrée à elle-même, la chanteuse Violaine Lochu, très présente dans cette édition tant à Paris qu'à Tunis, est au meilleur de sa forme, jouant du soufflet de ses accordéons comme d'un comparse qu'elle porte sur le ventre ou sur le dos, respiration explicite partagée par tous les protagonistes de la soirée, qu'ils l'évitent ou s'y baignent. Faisant fi du chaos de l'infini, les musiciens comme les scientifiques nient le silence du cosmos, question sans réponse aussi bruyante que recueillie. Dans cet univers qui ne sera probablement jamais pour nous que légendaire, Violaine Lochu convoque les sirènes auxquelles peu de marins savent résister.


La première partie s'achève avec la colère du Congolais Dieudonné Niangouna, habilement soutenu par la guitare électrique de Julien Desprez et la trompette d'Aymeric Avice. Le comédien décortique notre monde dans une langue si effilée que ses mots dessinent des guillotines qui coupent sérieusement. Je ne peux hélas assister à la seconde partie, concert de Mounir Troudi, Wassim Halal, Erwan Keravec et Manu Théron, que j'attendais avec impatience, Françoise étant partie aux urgences de la Fondation Rotschild pour un décollement de la rétine. Pas d'affolement, l'opération par le Docteur Le Mer s'est bien passée et, à l'heure qu'il est, elle se repose sagement... Vive le service public !

lundi 25 mai 2015

Si la mer monte... (1)


Le voyage était prévu de longue date pour assister au Festival. Pas de raz-de-marée cette année, ni de tsunami. La centaine de maisons récemment construites sur la dune en dessous du niveau de la mer n'ont pas été englouties par les vagues, mais leurs jours sont comptés. Depuis la tempête Xynthia les nouvelles constructions sont obligatoirement sur pilotis. La commune où 29 personnes ont péri en 2010 porte le nom de La-Faute-sur-Mer, cela ne s'invente pas. Comme l'Île Tudy redeviendra une île. Malgré la vanité des hommes, partout la nature peut reprendre ses droits.
La campagne est superbe, mais le sable glisse vers le large. Nous avons marché sur la grève jusqu'à Sainte-Marine, crêpe sur le port, retour en stop. Le barnum dressé sur le port de L'Île accueillait la première soirée du Festival Si la mer monte... Le cabaret est animé par l'humoriste Claudius Benaize (Anthony Sérazin) et le clown Agathe (Loïc Toularastel) dont les pitreries réussies abusent la salle qui parfois ne sait plus si c'est de l'andouille ou du cochon. Michèle Buirette a détourné quelques tubes à la manière des chansonniers. Pour l'anecdote, en cas de pastiche et sans accord particulier, les droits d'auteur reviennent intégralement aux auteurs originaux. Coquillages et crustacés. Comme le thème de cette septième édition du Festival est l'Arctique, Les ours sont entrés dans L'Île Tudy. Et la salle de reprendre en chœur l'hymne Si la mer monte... Linda Edsjö et Elsa Birgé chantent des airs danois, suédois et breton. Sur la cale 300 photographies de la banquise sont accrochées à la corde à linge.


La surprise vient de la fanfare de poche Tout Ut qui salue Elsa et François Corneloup (dont le quintet de bal Le Peuple Étincelle joue le lendemain) en adaptant ¡Vivan Las Utopias! pour leurs trois instruments en ut. Je n'en crois pas mes yeux (dont le droit rivé à la caméra de Françoise) ni mes oreilles. Les deux saxophonistes, Jean Aussanaire et Camille Sécheppet, et le tubiste Daniel Malavergne ignorent que j'ai écrit cette chanson avec Bernard Vitet pour Elsa lorsqu'elle avait onze ans. Je suis retourné. Je pense aussi à Bernard disparu il y a bientôt deux ans. Avec le temps, va, tout s'en va...

mercredi 1 avril 2015

Changement de régime


Non, ce n'est pas un poisson d'avril, mais aujourd'hui je change de régime. Ce n'est pas un régime politique, mais social. Oui, aujourd'hui je passe du régime des intermittents du spectacle, jamais quitté depuis 42 ans, pour celui de la retraite, qui ne durera très probablement pas aussi longtemps ! Je n'ai pas écrit que j'étais à la retraite, car je vais devoir continuer à travailler quoi qu'il en soit. J'ignore encore dans quelles mesures, car la CNAV ne m'a pas envoyé son évaluation ni la "notification de pension vieillesse du régime de base", bloquant ainsi ma "demande de retraite complémentaire et Agirc" auprès d'Audiens. S'il est conseillé d'envoyer sa demande quatre mois avant, je comprends maintenant pourquoi : la CNAV n'étudie votre dossier que quatre mois plus tard. Ah, les rouages administratifs français, quel poème ! On m'a trimbalé de fausses adresses en faux horaires, mais, comme tout le monde, j'ai fini par y arriver, en perdant du temps et en en faisant perdre à tous les préposés aux fausses pistes.
Quel gâchis économique et humain que ces courses d'obstacles auxquelles se livrent les intéressés, traiteurs incompétents et traités circulant d'impasse en impasse. Notre système est entièrement à revoir. C'est sans compter l'absurdité kafkaïenne des habitudes. C'est sans compter les lobbys industriels qui en croquent. Je passe du coq à l'âne. Changement de régime. Dans tous les secteurs. Simplifier les démarches ferait-il perdre tant d'argent à l'État ? C'est probablement le contraire. Tant d'énergie dépensée de chaque côté du guichet pour rien. Ailleurs et dans le désordre, développer les transports en commun pour limiter les véhicules individuels, les rendre gratuits pour économiser les portillons automatiques et leur entretien, les contrôles et les sanctions. Faire pousser des légumes en créant des espaces verts au lieu des terrains vagues en bas des immeubles. Dépénaliser les drogues pour détruire le marché parallèle dont le banditisme et les banques font leurs choux gras. Arrêter la fabrication et la vente d'armes. Transformer les médias pour qu'ils deviennent formateurs au sens de formation plutôt que de formatage. Etc.
La société est malade. Nous sommes en présence d'un malaise social beaucoup plus profond que la crise politique. J'évite ici d'évoquer les grands profiteurs dont il faudra bien couper les têtes. Le cynisme des dirigeants de la planète, ivres de profit indu, se répercute sur toutes les couches de la société, si bien que le manque de conscience professionnelle, de passion au travail, et par conséquent de compétence, touche tous les secteurs. Françoise a raison : le revenu de base pourrait résoudre bien des problèmes. L'argent ne serait plus lié au travail, mais à la personne. Mon métier m'y a évidemment habitué : mes revenus n'ont jamais été cohérents avec la quantité et la qualité de mon travail. Quelques jours peuvent générer un fric considérable tandis qu'un an de boulot peut accoucher d'une souris. Seul l'amour de mon métier m'a permis de tenir. Mais est-ce un métier ? Lorsqu'on lui demanda sa profession, Cocteau écrivit : "sans (toutes)". Je l'ai depuis longtemps adopté. Mon père m'avait expliqué que même si je devais balayer la rue, le faire bien est moins ennuyeux que de le bâcler. Les machines sont stériles et polluantes. À qui rapportent-elles ? Bien entendu, je n'ai jamais balayé que devant chez moi, mais je partage régulièrement le fruit de mes réflexions et toutes les informations dont j'ai pu hériter grâce à la générosité des anciens ou de mes camarades.
Le régime de la retraite va me permettre de sortir de l'humiliation que Pôle-Emploi distille à ses bénéficiaires. Je saurai où je vais. I know where I'm going est un film sublime de Michael Powell. À 60 ans et 9 mois, sans devoir justifier des 43 cachets j'ai touché mes indemnités de chômage d'intermittent, une sorte de pré-retraite ? Puis ayant atteint le total de trimestres travaillés requis je prends ma retraite à taux plein. Déjà la Sacem me gratifiait d'une somme trimestrielle, mes points comptant pour de vrai parce que j'y étais monté en grade. Pour les petits ils sont simplement perdus. Pourquoi notre société aide-t-elle toujours ceux qui ont le moins besoin d'être secourus ? Les autres ont le droit à une misère programmée.
En France, la gauche a failli. Je ne parle pas de la droite bien pensante du PS, mais du PCF par exemple. En 1972 le Parti Communiste a abandonné l'idéologie au profit de la stratégie. Cela aurait pu éventuellement se comprendre si cela avait marché, mais ce fut une catastrophe et le Parti a persisté à s'associer aux sociaux-démocrates jusqu'à pratiquement disparaître. L'extrême-gauche semble incapable d'incarner le vote contestataire que l'extrême-droite récupère chez les déshérités. Dans notre ville c'est un noir et une arabe qui représentaient le FN aux élections ! Il y aura des lendemains qui déchantent. Créer de nouvelles utopies est absolument indispensable, et, pour ce, il faut revoir tout le système, bouleverser nos manières de penser, réapprendre à respirer, savoir pour quoi nous combattons. On n'a qu'une vie.

mardi 10 mars 2015

Françoise


Voilà plus de treize ans que nous vivons ensemble pour mon plus grand bonheur. Notre rencontre représente ma quatrième naissance après ma venue au monde, mai 68 et le siège de Sarajevo. Je n'avais jamais vécu telle complicité, confiance réciproque qui nous fait grandir à en toucher le plafond. Nos araignées qui y ont pris leurs quartiers chantent et dansent jour et nuit. Nous avons appris à trier nos petits grains de l'ivraie, et cela ne se fait jamais sans mal. Tu es à l'image de tes films, pleine de fantaisie et d'invention. Tu es aussi à l'image du travail qu'ils te donnent pour correspondre à tes désirs, remettant sans cesse l'ouvrage sur le métier, repoussant l'échéance tant que tu n'es pas satisfaite. J'admire ton infatigable engagement politique qui se manifeste au quotidien, compassion pour les personnages de tes documentaires et de tes fictions, soutien des plus fragiles et utopies insatiables pour lesquelles tu te bats comme une diablesse. J'adore ton petit minois rieur et la douceur de ta peau. Joyeux anniversaire, mon amour !

Photo de Françoise Romand par Steve Ujlaki, Los Angeles, 2014

vendredi 6 mars 2015

Carnage, Un d.m.i. 2014


Après Trop d'adrénaline nuit, Rideau !, À travail égal salaire égal, nous avons improvisé des évocations d'autres albums d'Un Drame Musical Instantané. Hélène Sage a chanté L'invitation au voyage (Baudelaire-Duparc, 1857) que Bernard interprétait sur Les bons contes font les bons amis, Le roi de Thulé (Barbier-Gounod, 1859) et Carton (Birgé-Vitet, 1997). La violoncelliste Hélène Bass a ouvert L'homme à la caméra et avec Francis Gorgé et Hélène Sage aux freins (contrebasses à tension variable) ils ont formé un trio à cordes en référence à l'album Qui vive ? dont je diffusai une radiophonie. Au tour du percussionniste Francisco Cossavella d'attaquer Urgent Meeting. Sans oublier Carnage où l'on retrouve le saxophoniste Antonin-Tri Hoang, toujours à propos, qu'il mélodise, rythme ou sorte des sons inouïs de ses instruments :


Nous avons terminé par Opération Blow Up en rappel, onzième vidéo de ce concert unique au Théâtre Berthelot à Montreuil le 12 décembre 2014. Les liens dirigent vers chacune des captations vidéo dont les caméras étaient tenues par Alain Longuet, Françoise Romand et Armagan Uslu.

Photo N&B : Christian Taillemite (Citizen Jazz)

mercredi 4 mars 2015

"C'est Beyrouth !?"


Les analogies fleurissent sur les gravats de la cuisine. La comparer à Beyrouth est exagéré, d'abord parce que c'est censé durer seulement quelques jours, ensuite c'est ignorer les éclats d'obus qui vérolaient les façades comme un gruyère rassis. De plus, il pleuvait lorsque je suis arrivé dans la capitale libanaise et la boue qui colle aux semelles est très différente de la poussière sèche du ponçage. Depuis quinze ans j'avais réussi à repousser les tranchées et les coups de masse. C'était sans compter l'opiniâtreté de Françoise qui me travaille au corps depuis une décennie pour que nous aménagions différemment la cuisine. Tout a commencé par un passage au blanc du premier étage. J'espérais que ce traitement appliqué au rez-de-chaussée suffirait à calmer ma compagne. Que nenni ! Les toilettes martiennes où vivaient des Lilliputiens vert pomme sont transférées dans les archives pour bénéficier d'une fenêtre donnant sur l'allée des sorcières et le bar a sauté, agrandissant considérablement le séjour. Notre espace de création culinaire prend ses aises tout en accrochant la lumière. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Le plan de bataille du mobilier cuisine reste à établir. En attendant, nous nous sommes repliés vers les étages et le garage où nous avons installé un four micro-ondes. J'envoie ces notes depuis le camp retranché du studio de musique où Scotch a pris ses quartiers.

mercredi 25 février 2015

La peur du vide


La peur du vide est la seconde création radiophonique commandée à Un Drame Musical Instantané par Didier Alluard et Monique Veaute pour France Musique. Didier Alluard avait d'abord remplacé Alain Durel à la direction de la création pour la musique au Ministère de la Culture où les choses se gâtèrent après son départ. Avec Françoise Degeorges, Monique Veaute était l'une des têtes chercheuses de l'antenne. Si USA le complot était illustré musicalement par essentiellement des musiques existantes, enregistrements de films et témoignages tout aussi rares, cette seconde émission diffusée le 1er juillet 1983 était clairement une création du Drame. Alain Nedelec avait soigné le son des deux émissions et Bernard Treton, qui nous assistait, nous regardait avec ses petits yeux plissés et amusés chaque fois que nous avions une idée saugrenue.
Pour cette Fréquence de nuit "Nuit noire" nous avions entre autres demandé le Bösendorfer Imperial, un tam tam et une grosse caisse symphoniques, des timbales, des cloches plaques et une flopée d'instruments percussifs ou bruitistes stockés au sous-sol de la Maison de Radio France, car à l'époque le Pool de Percussion était intelligemment dans les murs de la Maison de la Radio. Bernard Vitet avait choisi trompette, violon, percussion, piano, trompette à anche et double bombarde. Francis Gorgé oscillait entre guitare électrique, guitare basse, synthétiseur analogique, flûte, percussion et piano. Quant à moi, je m'éclatais aux synthétiseur PPG Wave 2.2, piano, trombone, trompette, trompette à anche, flûte, guimbarde et percussion.
Mais ce n'est pas tout, car nous avions profité de notre présence à la radio pour insérer Die eiserne Brigade d'Arnold Schönberg, Ionisation d'Edgar Varèse, Camille Saint-Saëns improvisant au piano Samson et Dalila, La damnation de Faust, Pandemonium et la Sérénade de Hector Berlioz, Joue-moi de l'électrophone de Charles Trenet, Monsieur William par les Frères Jacques, À bout de souffle de Claude Nougaro, Monsieur Bebert de Georgius, Anna la bonne de Cocteau par Marianne Oswald, La guêpe de Bernard Vitet, le rêve de Robert Desnos mis en ondes par lui-même, Légitime Défense, Guillaume Appolinaire, Michel Poniatowski, Jean-Paul Sartre. Une femme est une femme, Masculin Féminin, Tristana, Le testament du Dr Mabuse, Dial M for Murder, L'éclipse, Le parfum de la dame en noir, Underworld USA, Pick Up on South Street, Shock Corridor, Naked Kiss, Le trou, Le testament d'Oprhée. Et Un drame musical instantané avec M'enfin, plus Le malheur avec tout l'orchestre !


L'intégralité de La peur du vide est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org ! En fin d'émission nous avions cette fois choisi la version de Django Reinhardt et Stéphane Grapelli de La Marseillaise qui terminait les émissions la nuit à 1 heure du matin, laissant un vide qui aujourd'hui ferait peur à n'importe quel responsable.

lundi 16 février 2015

Trop d'adrénaline nuit


Résurrection inattendue d'Un drame musical instantané. Après 32 ans j'avais dissous le groupe faute de combattants. Francis Gorgé l'avait quitté en 1992, Bernard Vitet avait cessé de souffler en 2004, ses dernières compositions datant de 2007. Seul rescapé de notre collectif, j'avais finalement décidé de me produire sous mon nom en 2008. À la mort de Bernard en 2013, chacun avait joué avec son groupe tandis que Hélène Sage était bloquée à Toulouse, aussi avions-nous décidé de remonter le Drame pour un soir lorsque l'occasion se présenterait. L'invitation de Patrice Caillet à la Semaine du Bizarre tomba à propos. Pour ce concert exceptionnel nous étions accompagnés du saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang, du percussionniste Francisco Cossavella et de la violoncelliste Hélène Bass. Je n'avais pas joué avec Francis depuis son départ, avec la grande Hélène depuis 1997, avec la petite Hélène depuis 1983 et le jeune argentin remplaçant au pied levé Edward Perraud, souffrant, n'a même pas eu le temps de faire une balance ! Le seul avec qui je joue régulièrement est Antonin. L'aventure était risquée, car si le spectacle suivait la chronologie discographique du groupe tous les morceaux, hormis les chansons préparées par Hélène Sage et Francis, étaient improvisés. Entre chacun j'illustrai notre histoire de petites anecdotes amusantes. Avec le recul même les drames nous font rire.


C'est dans ce même Théâtre Berthelot à Montreuil que nous avons joué maints ciné-concerts dans les années 70 et créé le grand orchestre du Drame en 1981. Alain Longuet, Françoise Romand, Armagan Uslu ont filmé depuis la salle avec leurs petites caméras, me permettant de monter des séquences pour une fois dans leur intégralité. Mieux que l'audio seule, la vidéo aide à percevoir les mouvements musicaux. Il est néanmoins préférable de brancher le son sur des enceintes plutôt que de se contenter des enceintes criardes de l'ordinateur.

mardi 3 février 2015

Musique et design sonore pour le futur Centre des Congrès de Rennes


Avec Sacha Gattino nous formons de temps en temps un amusant numéro de duettistes lorsqu'il s'agit d'honorer des commandes. Après des concerts en trio avec le plasticien Nicolas Clauss et la formation du groupe El Strøm avec la chanteuse Birgitte Lyregaard, nous avons en effet cosigné la musique d'un clip pour une montre Chanel, le design sonore de l'exposition Jeu Vidéo à La Cité des Sciences et de l'Industrie et celui de l'application iPad Balloon des Éditions Volumiques pour lesquelles je viens de terminer le son des trois nouvelles applications de la collection Zéphyr avant de m'atteler au Monde de Yo-Ho, jeu de plateau avec pirates et iPhones...
Entre temps nous avons composé une musique entraînante illustrant la construction du futur Palais des Congrès de Rennes Métropole par Jean Guervilly, Françoise Mauffret, David Cras, Alain Charles Perrot & Florent Richard. Si les morceaux "à la manière de" sont toujours intéressants à réaliser, ils nous permettent de penser différemment. L'exercice de style portait cette fois sur Game of Thrones, demande explicite de notre client. Le travail 3D de Platform Motion (pour qui j'ai réalisé, entre autres, les bandes-sons de la DRPJ Paris Batignolles par Wilmotte & Associés SA et du Pavillon France de l'Exposition Universelle Milan 2015 par X-TU/ALN/Studio Adeline Rispal) montrant les différentes étapes de construction pour présenter le couvent des Jacobins est excitant. À nous de rendre actuelle l'anticipation ! Nous dansons d'un pied sur l'autre entre un passé héroïque et une prouesse technique de notre temps.


Le second film réalisé cette fois par Artefacto consiste en une visite des espaces intérieurs du futur Palais des Congrès. La musique est répétitive et cristalline. Le fil conducteur léger et contemporain déroule son fil d'Ariane de salle en salle. Des évènements sonores et musicaux viennent s'y poser comme les petits oiseaux sur les fils télégraphiques ou le linge propre qui sèche sous le vent.


Sacha vivant actuellement à Rennes, nous travaillons le plus souvent à distance. Le téléphone et Internet font partie de notre panoplie instrumentale. Nous nous envoyons les pièces du puzzle au fur et à mesure, les redessinant chacun son tour, intégrant les jongleries l'un de l'autre et réciproquement !

mercredi 28 janvier 2015

Birgé Hoang Fantazio filmés à La Java


Comme je cherchais une idée appropriée à l'hommage que nous désirions rendre à Jacques Thollot, Jean Rochard me rappelle que Jacques adorait Henri Michaux. Il en avait même tiré le titre de son fabuleux disque Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer ! Me voilà aussitôt en quête d'un comédien capable de dire ses poèmes accompagné par des musiciens, et que l'ensemble fasse corps. Qui de plus fou et de plus sensé que Fantazio pour relever le défi ? J'en parle à Antonin-Tri Hoang qui arrive à la maison avec une dizaine d'ouvrages de l'écrivain. Ailleurs, Face aux verrous, La vie dans les plis me sourient. Les textes courts se prêtant mieux à l'exercice, nous choisissons ce dernier recueil avec Fantazio qui rapplique aussitôt comme il habite deux rues plus haut. Pas le temps de fixer les choses, les uns et les autres sommes accaparés par les fêtes de fin d'année et les obligations familiales. Nous nous retrouvons donc le 4 janvier 2015 à La Java pour participer à une magnifique soirée au cours de laquelle une trentaine de musiciens dédieront leur prestation à l'extraordinaire batteur-compositeur disparu récemment.
Fantazio ouvre le bal en égrainant un B.O.N.S.O.I.R. de circonstance, enchaîne rapidement avec la mitrailleuse à gifles et nous voilà partis, sans n'avoir rien préparé qu'une lecture assidue du génial poète. J'attaque au piano préparé, Antonin à l'alto, Fantazio passant des alexandrins dont il a le secret au texte de La vie dans les plis. Pour les instrumentaux il fait subir à sa contrebasse les outrages dont elle a l'habitude. Une chose est certaine : nous nous amusons comme des petits fous.


Grenouilles, piano-jouet, percussions électros dessinent ma palette. Les Meidosems donnent à Fantazio le terreau dont il a besoin. Je dois moi-même à Henri Michaux mon apprentissage de la douleur, ou plutôt son apprivoisement, grâce au Bras cassé que Jean-André Fieschi me donna à lire lorsque j'avais vingt ans et un panaris ! L'exergue que je rabâche depuis en est issu : "Nous ne sommes pas un siècle à paradis, mais un siècle à savoir". Cette phrase m'a probablement sauvé la vie plus d'une fois. Il ne me restait plus qu'à monter la scène filmée par Françoise Romand depuis jardin... Et le tour est joué.

mardi 27 janvier 2015

Lire, c'est dans la poche


Françoise m'a offert une liseuse en espérant probablement me pousser à me reposer. Je ne lis de romans qu'en vacances. Le reste de l'année je suis devant les écrans de mes ordinateurs et je ne m'allonge qu'avec des journaux, des revues ou des modes d'emploi. Le soir j'ai besoin de focaliser loin devant moi, ce à quoi la projection sur le mur répond parfaitement, mon goût pour le cinématographe s'en trouvant conforté. L'objet qui ne pèse que 170 grammes peut contenir plus de livres que je n'en lirai peut-être encore dans ma vie, ce qui va soulager considérablement les bagages des futures vacances. Un léger éclairage arrière augmente le contraste, permettant de lire de jour comme de nuit. En plus on peut choisir sa police de caractères et sa taille. Aux incrédules je dirai que c'est comme lire un livre de poche hyper léger. Une simple pression sur les boutons cachés sous les doigts tourne les pages dans un sens ou l'autre. J'ai demandé conseil à mon ami Jean-Pierre Mabille qui a validé mes observations. D'abord le choix du PocketBook Sense, parfait j'en conviens. Ensuite ne pas coller la couverture, accessoirement signée Kenzo, pour ne protéger l'objet que lorsqu'il risque des rayures ou des coups. On tient mieux la liseuse libérée de son enveloppe. Pas nécessaire non plus de gaver la bibliothèque de littérature, à moins de partir pour un voyage autour du monde. Jean-Pierre me suggère de télécharger le widget gratuit Hiddenfiles pour faire apparaître les fichiers cachés et ajouter la police gratuite GillSans sans empattements dans les préférences de la liseuse. Je ne me sers pas du wi-fi, préférant gérer ma bibliothèque sur le Mac, relié en USB avec un cordon. Les autres applications fournies avec l'appareil me semblent également inutiles, d'autant que j'ai souvent avec moi un iPad ou à défaut un iPhone... Et puis j'ai lu. Le PocketBook est si petit qu'il tient dans une poche révolver, déconseillée si vous comptez vous asseoir, ou à la place d'un porte-feuilles. Comme les appareils que l'on n'hésite plus à emporter avec soi, pourquoi se priver du recueillement de la lecture dans les transports en commun ou je ne sais où. Elle est moins encombrante que le moindre journal et mieux nourrie, sans aucun doute...

J'ai essuyé les plâtres avec Maupassant et suis passé à Houellebecq, me méfiant de tout ce que l'on raconte sur l'écrivain provocateur. J'avais envie de savoir, surtout en cette période où la plupart des médias étouffent la réflexion sous un afflux émotionnel. Je ne peux pas m'empêcher de penser que la surenchère sensationnelle est essentiellement destinée à enterrer autant que possible la lutte des classes. Monter les communautés les unes contre les autres ou faire la guerre sert en général les intérêts économiques des puissants. On s'est par exemple débarrassé de notre paysannerie avec la première guerre mondiale comme on pousse aujourd'hui les inexploitables à s'entretuer en Afrique. C'est rentable pour les marchands de canons qui ont tous par ailleurs investi dans la presse et pour les dictateurs en herbe qui se font les dents avec des lois sécuritaires. Les autres profiteurs se contentent des rentes du pétrole ou des minerais précieux, du cacao ou des céréales, et surtout de la spéculation. On y reviendra, car je m'égare. Soumission n'est pas le roman le mieux écrit de son auteur, mais il conserve l'humour grinçant qui a fait son succès. J'ai été surpris de ne pas trouver d'islamophobie dans ce récit de politique-fiction. L'idée du bouquin est même plutôt marrante si nous ne vivions dans un climat rance où les musulmans sont désignés comme des envahisseurs sanguinaires par les mabouls et les vicieux. Le roman de Michel Houellebecq, avec qui j'ai enregistré deux CD en 1996, est pourtant insupportable, mais sous l'angle d'une misogynie insistante, montrant à quel point le narrateur n'a pas réglé les problèmes avec sa môman. Maintenant cela se lit facilement dans le métro, surtout si on a la chance de posséder une liseuse comme la mienne, dont le prix équivaut à sept romans en édition bourgeoise ou a une quinzaine en poche. Il existe ensuite quantité de livres gratuits passés dans le domaine public, ce qui explique l'actuel regain d'intérêt pour de très grands écrivains comme Zola, Maupassant, Flaubert, Balzac et d'autres.

lundi 26 janvier 2015

Birgé Collignon Desprez (10/10) - À fond !


Pour le rappel notre dernière carte nous suggérait de demander un conseil. Dans le public le réalisateur Jean-Denis Bonan hurla "Allez-y à fond !" Nous ne nous sommes pas faits prier. J'envoyai l'artillerie lourde. Médéric Collignon attrapa son cornet. Julien Desprez fit un dernier baroud d'honneur.


Médéric fit un dernier solo vocal d'une étonnante virtuosité comme je battais les cartes de mon synthétiseur et que Julien grattait, pincait, frappait pour un ultime solo soutenu par le tambourin de Médéric.


Il ne nous restait plus qu'à saluer, remercier l'équipe du Triton pour le son et lumière, Françoise Romand pour sa captation vidéo, et d'espérer recommencer l'expérience un de ces jours ailleurs. Nous sautions de joie comme des garnements qui s'étaient bien amusés, car rien de tout cela n'avait été prévu, répété ou structuré. Seules les cartes du jeu nous guidaient, tirées au hasard par le public. Nous n'avions jamais joué ensemble. La prochaine fois il nous faudra donc inventer des situations nouvelles pour nous surprendre les uns les autres, et étonner le public qui participe chaque fois à cette drôle d'aventure.

P.S. : SPÉCIALE DÉDICACE À SYRIZA

mardi 20 janvier 2015

Ella & Pitr à Paris jusqu'au 14 février


Les Papiers Peintres Ella & Pitr réussissent leur nouveau passage en galerie en se jouant des contraintes de la rue du Faubourg Saint-Honoré comme ils ont su le faire en épousant les anfractuosités des murs de la ville lorsqu'ils collent leurs affiches tendres, drôles ou impertinentes. La toile vendue à un collectionneur est un support anecdotiquement plus pérenne que le papier livré aux intempéries de la météo. Ils ont cette fois choisi la feuille d'or pour rehausser leurs fantaisies graphiques, luxe qu'ils ne peuvent se permettre en ville, mais aussi clin d'œil critique envers leur clientèle huppée. Ils ont choisi de tasser leurs portraits animaliers ou enfantins dans les rectangles que les cadres leur imposent. Leurs sujets émettent des sons que l'on ne peut que rêver.


La Galerie Le Feuvre expose donc See You Soon Like The Moon jusqu'au 15 février, 164 rue du Faubourg Saint-Honoré. De l'autre côté de la vitrine des policiers gardent je ne sais quel bâtiment (c'est à deux pas du Palais de l'Élysée !) tandis qu'à l'intérieur, Ella & Pitr ont peint un monstre qui saisit les pandores pour les dévorer. Au sous-sol on marche sur des pierres de lune. Partout les rêves d'enfants envahissent le monde des adultes.


On s'impatiente de la sortie du film Baiser d'encre, une fantaisie documentaire réalisée par Françoise Romand, pour découvrir l'envers du décor. Or ce conte moral révèle le va-et-vient entre le quotidien familial de ces jeunes artistes et leurs élucubrations tantôt projetées gracieusement sur les murs des villes du monde, tantôt s'adaptant aux lois du marché de l'art avec autant de facétie. Plus tard, pour sa publication en DVD, le film sera jumelé au carnet de croquis qui accompagne partout Ella & Pitr lors de leurs voyages interplanétaires. En attendant, la Galerie Le Feuvre a édité un nouveau catalogue, des centaines de photos sont accessibles sur Flickr, et si vous prenez de la hauteur peut-être découvrirez-vous les fresques monumentales qu'ils peignent sur les toits et qui sont visibles de la Lune !

jeudi 15 janvier 2015

Birgé Collignon Desprez (6/10) - Renversez


Médéric Collignon et moi avons la même idée. Elle nous est suggérée par notre instrumentation. La sixième carte tirée par le public indiquant Renversez, nous pensons illico à utiliser un effet qui diffuse notre voix à l'envers lorsque nous parlons en direct. Mais très vite Médéric et Julien Desprez rythment notre improvisation, l'un devenu Human Beat Box, l'autre frappant les cordes de la guitare avec un archet. L'énumération des chiffres dont l'ordre restera mystérieux nous fait glisser dans le cosmos. Je joue d'abord d'échantillons de cloches de verre excitées par un archet, puis d'un chaos que les pédales de mon synthétiseur me permettent de zapper allègrement.
Cette version du spectacle Un coup de dés jamais n'abolira le hasard a été enregistrée live au Triton, Les Lilas, le 28 novembre 2014, filmée par Françoise Romand, montée et mixée par mes soins. Le public tirait le thème de chaque pièce dans le jeu de cartes Oblique Strategies conçu par Brian Eno et Peter Schmidt.

mercredi 7 janvier 2015

Birgé Collignon Desprez (1/10) - Accrochez-vous à un espace sécurisant


Premier épisode d'un feuilleton musical basé sur le jeu imaginé par Brian Eno et Peter Schmidt, Accrochez-vous à un espace sécurisant (Define an area as 'safe' and use it as an anchor)) est la première carte tirée par une spectatrice. Julien Desprez commence par chatouiller sa guitare, j'enchaîne avec un programme de piano préparé et Médéric Collignon pose son cornet à dés sur la corde à linge tendue entre cour et jardin.
L'album complet de Un coup de dés jamais n'abolira le hasard est en écoute et téléchargement gratuits sur le site drame.org comme les 117 autres heures qui y sont diffusées par sa radio aléatoire, également accessibles album par album sous l'onglet mp3 gratuits. La vidéo se prête particulièrement bien à ce spectacle enregistré en public au Triton le 28 novembre 2014, filmé par Françoise Romand, monté et mixé par mes soins.

mardi 6 janvier 2015

Le sybaritisme de l'ascète


Même si le titre est juste il n'incite pas à regarder le documentaire de Nicolas Gayraud, trop flou si l'on ne sait rien. Et si l'on sait, le sujet me ferait plutôt fuir, surtout à comparer Le temps de quelques jours aux films de Cavalier et Depardon. Fausse route, ce n'est pas Thérèse et le filmage s'attache à des personnes qui se marrent tout le temps. D'autant que la religion et moi, ça fait deux, ce qui ne m'empêche pas d'adorer les films de Buñuel ! Le réalisateur a passé quelques jours avec les bonnes sœurs de l'Ordre cistercien de la Stricte Observance à Bonneval. Contrairement à ce que Françoise, qui connaît mes goûts, prédisait, nous accrochons dès la première image et nous restons fascinés pendant les 77 minutes passées avec ces femmes drôles, intelligentes et sensées qui ont choisi de vivre recluses dans la contemplation. La légèreté de ton sur un sujet aussi grave que le temps de vivre n'a rien à voir avec les modèles dont on le rapproche.


Et puis ces moniales fabriquent des chocolats dans les ateliers de leur abbaye, tradition depuis 1878, sans autre graisse végétale que le pur beurre de cacao ! Cela dit tout, même si leur vie est essentiellement consacrée à la prière. Gayraud ne reste que quelques jours, mais il prend son temps. Le temps de vivre, oui, c'est ce que ces femmes indépendantes, dégagées des contingences quotidiennes et de la mode, nous transmettent. Le réalisateur n'insistant pas particulièrement sur la foi chrétienne, leur philosophie ressemble un peu au bouddhisme. Les questions absentes sur leur économie ou la sexualité m'intriguent parce qu'elles semblent si libres que l'on a l'impression qu'elles peuvent parler de tout. Elles le font certainement en notre absence. Gayraud nous épargne aussi les bondieuseries, parce qu'il ne viole jamais leur intimité. Leur retraite ressemble à une communauté de féministes plongées dans la réflexion et le décalage. Il fait bon et frais sur les contreforts du plateau de l'Aubrac. La nature sauvage qui entoure l'abbaye est attirante. On ressort de la projection comme en élévation. Si vous aimez les projets positifs, la joie de ces vingt-six femmes qui ont aujourd'hui entre 35 et 94 ans est franchement communicative. Il n'y a pas que dans leurs propos qu'elles sont incroyablement modernes. Elles ont un site web et maintenant un film formidable est consacré à ce qu'elles représentent, du moins sous l'angle ouvert d'une écologie réelle. La caméra en propose une image personnelle sous la forme paradoxale d'un sybaritisme de l'ascète.

Le temps de quelques jours de Nicolas Gayraud, DVD Éditions Montparnasse sortie le 3 février, 15 euros

mercredi 31 décembre 2014

Scotch comme une image


Je ne peux pas faire abstraction du quotidien et refaire le monde chaque matin comme si je regardais la Terre vue de la Lune.
Le vétérinaire a rarement vu un chat aussi sage. Scotch lui rendait visite pour une inquiétante protubérance de la truffe déjà dépigmentée depuis quelques mois. Il l'a mis au régime, lui a prescrit des antibios et une pommade en espérant que son nez dégonfle. Si cela ne marche pas, c'est beaucoup plus ennuyeux. On verra bien. Rien ne sert de s'alarmer trop tôt. Après non plus. Que peut-on faire ? Scotch ne bouge pas pendant la piqûre. Il a attendu tranquillement le résultat de l'analyse, debout sur la table bleue. Elle n'est hélas pas concluante. En attendant il faut tout de même lui faire avaler chaque jour un épais comprimé gros comme une pièce de cinq centimes et lui frotter le museau avec la pommade. L'été prochain il faudra le protéger avec de la crème solaire. Ce n'est pas une blague.
Le froid est tombé. Le prix du fuel aussi. Moins 35 pour cent. L'État en a profité aussitôt pour augmenter les taxes sur le pétrole. En réalité le prix du baril est descendu au delà de la moitié, mais les requins ont préféré accroître leurs profits. Nous avons rempli la cuve, acheté du gros sel en prévision du gel, sorti les couvre-oreilles. Il paraît que c'est la concurrence du gaz de schiste qui est à l'origine de la baisse. Les Américains bousillent leur sol et pour une fois nous profitons de leur connerie.
Pas de trêve de Noël. J'enregistre les sons et la musique des dernières applications pour iPad des Éditions Volumiques. Ambiance de steppe et musique interplanétaire. J'attaque bientôt Le Monde de Yoho, une aventure de pirates qui me pousse à regarder successivement Cutthroat Island de Renny Harlin, Anne of the Indies de Jacques Tourneur, Blackbeard the Pirate de Raoul Walsh. Wikipédia en relate quantité d'autres.
Entre temps je mixe le concert du Triton avec Médéric Collignon et Julien Desprez, poursuis mon enquête sur le quotidien des jeunes musiciens pour un grand mensuel, approfondis l'étude sur le design sonore du métro du Grand Paris, assiste Françoise pour le montage de son dernier petit film sur une musique enregistrée avec Alexandra Grimal, etc. Le quotidien habituel. Le soir on fait de gros câlins à Scotch pour le remettre de ses émotions...
Bonne fin d'année !

mercredi 17 décembre 2014

Erreur de distribution dans la spatialisation sonore


Nous avions rendez-vous au Palais de Tokyo pour fêter la sortie des GRM Tools Spaces, déclinaison de la célèbre application, cette fois dédiée à la spatialisation sonore, mais Françoise se trompant d'entrée s'est retrouvée à la soirée du Crédit Agricole. Elle dégustait des huîtres, du foie gras avec de la gelée de coing, un œuf aux truffes, un feuilleté d'escargot, cocktail des plus raffinés, tandis qu'en dessous, à la cave du Yoyo, nous attendaient des sandwichs bourratifs. Là-haut, un des dirigeants de la banque félicitait ses troupes en se gargarisant du succès de l'année 2014, prévoyant une année 2015 aussi radieuse. La crise est parfaitement ciblée !
En bas, organisée par l'INA en partenariat avec le magazine Trax, la présentation des GRM Tools par l'ingénieur Emmanuel Favreau, responsable des développements au GRM et plus particulièrement de cette application, fut à la hauteur de leur extraordinaire potentiel, malgré une sonorisation épouvantable. Comme souvent le niveau sonore dépassa les limites de l'entendement, habitude absurde qui rendrait aphone quiconque aurait envie d'échanger le moindre propos avec son voisin ou sa voisine. Ainsi le brouhaha du public essayant de parler avant le concert sur la musique enregistrée ne faiblit pas lorsque c'est le tour des musiciens. Quatre petits sets se succédèrent malgré tout, alternant le meilleur et le pire. Edward Perraud ritualisa sa prestation solo à la batterie (photo). Mimetic me laissa de glace. eRikm scratcha en virtuose quantité de matériaux. Arnaud Rebotini écrabouilla au marteau pilon militaire le jeu électroacoustique de Christain Zanési.
Je désertai la fête après que Jean-Michel Jarre, dont la carrière peut se résumer à 80 millions d'albums vendus, eut reçu un prix offert par l'INA dont l'humour est à souligner puisqu'il s'agit d'un iPad avec dessus enregistrées 30 heures de documents télévisés sur le grand homme dont nombreuses remises de prix à l'intéressé. La séquence où l'usurpateur se vante d'être le premier compositeur à pouvoir sculpter le son n'est pas piquée des vers. Il encensa néanmoins son prétendu maître Pierre Schaeffer qui se retournerait dans sa tombe à l'écoute de tant de louanges, incompatibles avec la réalité musicale des uns et des autres. La suite de la soirée se continua sans nous avec deux DJ, probablement plus technos que concrets. Il y a un écueil infranchissable entre les discours et les déclarations d'intention, et de l'autre côté les démonstrations binaires sur le mode "enfoncez-vous bien ça dans la tête". Dommage que l'INA-GRM ne s'adresse pas à des créateurs électros ou autres, dont l'invention est l'égale des générations de chercheurs qui les ont précédés ! Mais peut-être est-ce l'incompétence des techniciens sonores malgré la qualité du système Nexo qui est la principale responsable de la bouillie avec sub-basses incorporées dont le public est victime dans son apathie léthargique ?
Vraiment dommage, parce que les GRM Tools Spaces méritaient franchement mieux, prêts à fragmenter et disperser les sons, les filtrer et les retarder dans l'espace multicanal, sans compter ses déclinaisons antérieures permettant le morphing, le vocodeur évolutif, les décalages de filtres, les glissandi de timbre, le noising, le tout en temps réel...
Dehors les fumeurs de la banque digéraient leurs boni de fin d'année. Lorsque nous sommes arrivés à la maison Bruno Letort diffusait en différé sur France Musique des extraits de la soirée au Yoyo, sans les décibels ni le tonneau de basses...

mercredi 19 novembre 2014

Cutie and The Boxer


Après une projection devant les étudiants de Harvard de Baiser d'encre, le nouveau film de Françoise Romand, le festival Tribeca évoque un cousinage avec celui de Zachary Heinzerling consacré aux peintres Ushio Shinohara et sa femme Noriko Shinohara qui vivent à Brooklyn. La caméra suit trop près les deux protagonistes sans laisser d'air, mais Cutie and the Boxer sont aussi attachants que la famille d'Ella et Pitr. Au jeune couple d'artistes et leurs deux enfants répond celui âgé des deux Japonais (coïncidence des origines nippones de Loïc dans le film de Romand). Laissons de côté la fantaisie partagée de ces vies d'artistes et apprécions l'insatiable espièglerie de Cutie (Noriko) et Bullie (Ushio) qui continuent à tirer le diable par la queue.


Ushio, 82 ans, a beau être reconnu, il ne vend pas assez. Considéré comme un néo-dadaïste, influencé par le photographe Shōmei Tōmatsu, par les comics et le jazz, il réalise de grandes toiles en dansant avec des gants de boxe enduits de peinture. Noriko, son épouse, 61 ans, dessine leur quotidien new-yorkais avec beaucoup d'auto-dérision. Animés, ses croquis donnent au film son côté arty. Critique, elle se moque de son mari, alcoolique macho qui la considère trop souvent comme son assistante. Leur grand fils qui vit toujours avec eux peint également, mais l'univers familial semble avoir pesé lourdement sur lui. Face à leurs difficultés financières et à leur indéniable authenticité se révèlent le monde de la peinture, sa hiérarchie sexiste, sa superficialité mondaine, sa brutalité sociale. Qu'importe ! Passé les dures contraintes du quotidien dans leur maison louée qui prend l'eau, Cutie et The Boxer continuent de s'amuser comme des enfants, lui sculptant ses motos de rêve en carton, elle croquant sans pudeur leur intimité... Les images d'archives contribuent à plonger leur travail dans une perspective qui interroge la persévérance et la solidarité, qualités indispensables à la vie d'artiste.

mardi 16 septembre 2014

Chaises à vendre


Après le vol de nos chaises de jardin cet été il fallait en retrouver qui nous plaisent à tous les deux. Pas question d'aller dans une grande surface nous acheter des trucs neufs, moches ou chers. Françoise voulait de l'antique, des fauteuils avec une âme, de ceux qui ont connu du monde, histoire de fesses, de jupes et de pantalons, du confortable à qui offrir une nouvelle vie. Nous trouvâmes notre bonheur chez un brocanteur spécialisé en mobilier de café sur le conseil de Raymond Sarti qui s'y fournit pour certains décors de théâtre. Du solide osier tressé de chez Drucker pour une bouchée de pain, les antiquités n'étant heureusement pas au prix du neuf ! Étroits, ils tiennent merveilleusement le dos avec des accoudoirs discrets pour reposer les bras. Comme on ne peut pas tout garder nous mettons nos autres chaises sur LeBonCoin.


Les six chaises pliantes en fer forgé n'ont pas toutes la même forme. Nous mettons en ligne trois photos comme il est stipulé sur le site.


Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas tout. Nous en profitons pour exhumer du garage cinq fauteuils empilables. Encore du métal, mais or et argent, inox et je ne sais quoi, alors que les chaises avaient été peintes en noir.


LeBonCoin n'est pas seulement une manière de faire des affaires en achetant ou vendant du matériel d'occasion. Plutôt que jeter on recycle. Plutôt que dépenser des fortunes pour des objets éphémères on fait circuler des histoires. Sur une plage des messages s'échouent. Savons-nous ce que les souvenirs vont devenir ? Ces rencontres marchandes sont souvent charmantes. Toutes les parties sont contentes. On ne saura pourtant jamais ce que seront devenus ceux que l'on a aimés.

vendredi 29 août 2014

Anima de Wajdi Mouawad


Parmi mes lectures de l'été il est bon d'être subjugué par une écriture aussi originale que le scénario développé au fil de courts chapitres. Pour son deuxième roman Wajdi Mouawad replonge l'homme dans l'universel, là où sa solitude peut se fondre à la nature sans oublier la civilisation qui l'a construit, une histoire politique de l'humanité qui s'est de tous temps appuyée sur le crime. Brutalité que l'on dit bestiale alors que l'auteur donne la parole aux animaux, avec chacun sa manière de penser. Le thriller se déroulant entre le Canada et les États Unis, les Indiens ont toujours su jouer de ce miroir anthropomorphe. Les chapitres des deux premières parties portent les noms latins des espèces témoins subjectifs de la saga de l'homme blessé : oiseaux, insectes, reptiles, mammifères dont le héros est un intéressant spécimen. Dans la troisième partie les lieux traversés remplacent les titres de cette histoire naturelle pour n'être plus contée que par un canis lupus lupus, monstrueux chien loup. La brutalité de l'action retiendra les plus émotifs, car la sauvagerie des humains reste inégalée. Et l'homo sapiens sapiens de se souvenir que le massacre des Indiens, leur déplacement et leur parcage ressemblent fort au sort réservé aux Palestiniens, la scène clef du roman renvoyant à Sabra et Chatila. Comme j'avais passé Anima à Françoise, aussi emballée que moi, elle se demanda quel livre on pouvait lire après celui-ci… (Leméac/Actes Sud)

jeudi 24 juillet 2014

Démoustiqueurs contre apiculteurs


La présence du moustique tigre (aedes albopictus), porteur éventuel du redoutable chikungunya et de la dengue, justifierait la campagne de démoustication dans le sud de la France. Selon le principe de précaution qui a envahi tout l'espace citoyen une équipe de l'EID Méditerranée pulvérise un insecticide puissant "à titre préventif et exceptionnel", à base de pyréthrinoïde ou de pyrèthre. Efficaces pour les insectes (et les poissons !), ils sont nocifs pour les chats et les chiens. Comprendre que s'ils tuent les moustiques ils entraînent avec eux les abeilles et tous les insectes pollénisateurs. Et tous les mammifères en prennent forcément pour leur grade, mammifères dont nous faisons accessoirement partie. Jean-Claude a donc confectionné des pancartes avertissant de la proximité de ses ruches, espérant que les ouvriers qui interviendront entre 4h et 7h du matin iront mollo. Nous n'apprécierons leur zèle que plus tard si les abeilles meurent encore plus vite que d'habitude, en but à toutes les saloperies déversées sur les cultures. Françoise a donc enfilé le costume d'apicultrice pour boucher l'entrée des ruches avec un linge humide après que nous ayons vidé les bassins des canards, car l'eau sera automatiquement empoisonnée, vouant à une mort certaine tous les insectes qui viendront s'y désaltérer. Nous ne pourrons pas non plus consommer avant trois jours les fruits et légumes du jardin cultivées pourtant sans pesticides et devrons évidemment les laver abondamment. Et quelle récolte pourrons-nous espérer l'an prochain en l'absence d'insectes pollénisateurs ?


Nous avons également vidé les soucoupes où vont boire tous les animaux, domestiques ou sauvages. Chaque soir Anne répand sur sa terrasse des croquettes pour chats afin d'attirer les hérissons qui ont pris l'habitude de lui courir entre les pattes. Il est surprenant de voir galoper ces bestioles dont certaines sont énormes, les nouveaux nés étant évidemment les moins farouches. Bilan des courses : la nuit suivante je me suis fait piquer à la cheville et au poignet !

jeudi 17 juillet 2014

Un rideau de méduses


Je n'en croyais pas mes yeux. Mardi soir se dressait devant moi un rideau de méduses. Depuis le bateau le banc urticant s'étalait sur la mer, mais sous l'eau il m'entourait de toutes parts. Nous étions partis pêcher à bord du pointu de Jean-Claude. La température de l'eau était remontée après la chute du mistral. Au large je saute à l'eau sans maillot et Françoise me tend le nouveau masque que je souhaite tester pour l'occasion.


L'impressionnant masque facial snorkeling Easybreath permet de respirer par la bouche et le nez, et il offre une vision panoramique exceptionnelle. Hélas je n'ai pas eu beaucoup le temps d'en profiter. Aussitôt enfilé, il me livre la vision impressionnante de milliers de méduses qui m'encerclent telle la projection 3D d'un film d'horreur ! Je panique un peu, me demandant comment me faire un chemin jusqu'à l'arbre de l'hélice sur lequel grimper pour remonter sur le bateau. Coup de chance incroyable, parce que j'y nage paniqué à l'aveuglette, mais aucune méduse, probablement des aurélies, ne me touche.


J'étais si excité de prendre mon premier bain méditerranéen de l'été, le soleil dans les yeux, je n'ai pas eu l'idée de regarder avant de sauter. De mémoire de Ciotaden, personne n'en a jamais vu autant. Je prends quantité de photos (voir reportage France 3) et Maurice nous montre comment les attraper à la main sans se piquer. Il les tient par l'ombrelle et explique qu'elles ne produisent aucun effet sur le dessus de la main. En rentrant je cherche comment cuisiner celles que Françoise a pêchées, en plus des oblades, des bogues et du bia qui feront notre dîner et le déjeuner de demain. Il est écrit qu'il faut les faire bouillir et les enfleurer avec de l'huile de sésame ! Peu sûr de mes capacités culinaires en matière de cnidaires je préfère me rabattre sur le sachet tout près acheté à Belleville.

vendredi 11 juillet 2014

Willocq, Lacroix, Rouvre et l'appareil-photo


À Arles tout le monde semble porter un appareil-photo autour du cou. En leur absence un smartphone fait l'affaire. Je n'échappe pas à la règle pour illustrer mes articles et j'épingle Françoise devant un grand tirage de Patrick Willocq.
Au début des années 70, comme Captain Beefheart et son Magic Band arrivent à Orly sans passeports les douaniers les interrogent. "Nous sommes des pèlerins arrivés du XXIe siècle", répond Don Van Vliet. Le pandore pointe l'appareil-photo que porte autour du cou l'un des musiciens : "Ah oui ! Et ça, qu'est-ce que c'est ?". Et l'Américain de répondre que "ça, c'est un membre du groupe". Ils seront refoulés vers Londres d'où ils arrivent.
Retour à d'autres histoires, d'autres aventures. Dans les anciens ateliers de la SNCF, qui abritent entre autres les lauréats du Prix Découverte, Willocq revient au Congo où il a passé son enfance pour mettre en scène des tableaux vivants inspirés des rites pygmées Ekonda. L'intimité des femmes Walé lors de la naissance de leur premier enfant se retrouve transposer en images de bande dessinée, délicieusement impertinentes...


Pendant que nous visitons l'exposition Christian Lacroix sur l'Arlésienne une équipe de télévision s'apprête à interviewer le couturier. À peine une minute après le début de l'entretien, Lacroix, énervé, quitte le tournage. Le réalisateur ébahi nous explique qu'il a pourtant posé une question simple. Comme je lui demande laquelle, il m'explique qu'il lui a seulement demandé de parler de son exposition, sans se rendre compte de l'insulte que représente son ignorance. Les fantômes qui hantent la chapelle de la Charité devaient être outrés de tant d'insouciance et les Arlésiennes de disparaître plus vite que la légende. Dans ces cas-là Orson Welles avait coutume de partir d'un féroce éclat de rire : "Vous n'avez pas une plus petite question ?"


Juste au-dessus, dans l'église Saint-Blaise, Denis Rouvre interroge des Français et des Françaises d'origines extrêmement différentes sur leur identité nationale. Aucun d'entre nous n'échappe à cette perspective. "Qu'est-ce qu'être Français ?" La galerie de portraits éclairés qui se succèdent dans le noir dresse un plan philosophique de notre pays cosmopolite. Chaque réponse fait sens, transformant la brutalité de l'histoire en magnifique carte du tendre. Les voix font vivre les corps au delà de l'écran dont les bords se fondent avec l'obscurité. Lumineux.

mercredi 2 juillet 2014

Cap vers le sud


Jonathan Buchsbaum ayant terminé son livre sur l'exception culturelle française après douze ans de labeur et autant de visites aux archives du CNC, le voilà à Paris les mains dans les poches. Ou presque. Difficile de s'arrêter quand le monde est en marche. Il souhaite prouver aux Américains qu'un autre système que le "leurre" est possible ! Nous lui laissons les clefs et filons vers le sud avec armes et bagages.
Première étape Saint-Étienne avant de rejoindre Arles où je dois installer 15 haut-parleurs pour ma création sonore à l'Église des Frères Prêcheurs où se tiendra l'exposition sur les monuments aux morts sous le parrainage de Raymond Depardon. Je m'attèlerai ensuite à la direction artistique des Soirées au Théâtre Antique où Michèle Buirette et Edward Perraud joueront live le mercredi 9...
Françoise redevenue momentanément ciotadène me rejoindra pour l'inauguration si les intermittents ne la mangent pas. Ils auraient pourtant d'excellentes raisons d'agir d'une façon ou d'une autre !

lundi 9 juin 2014

Réveillé par la grêle


J'avais fini par m'endormir quand un peu après une heure du matin j'ai été réveillé par un coup de tonnerre aussitôt suivi par une avalanche de grêlons gros comme des mandarines. De l'autre côté de la rue s'affichaient les figures ahuries de tous les voisins derrière leurs fenêtres. Le son plus impressionnant venait du velux sur lesquels la percussion était ininterrompue. Je cours chercher mon magnétophone pour enregistrer tandis qu'Olivia prend des photos et que Françoise filme. Les gouttières débordent de tous les côtés. Les feuilles charriées par l'averse de grêle fondant sous la chaleur ayant bouché les évacuations du jardin l'eau a débordé dans le garage. Les pieds nus dans l'eau glacée je dois retirer les amas de feuilles de bambou qui obstruent les grilles. Pour une fois je sors le flash. Les boules de glace agglomérée ressemblent à des spoutniks avec leurs picots grumeleux. Le jardin est dévasté, les plants de tomates cassés, les fleurs ratatinées. La marquise de l'entrée en verre armé est étoilée en trois impacts.


Demain les carrosseries de certaines voitures auront les séquelles de cette petite vérole. Sous les courants ascendants les cumulonimbus ont vomi leurs cailloux dans l'air humide de juin pendant une quinzaine de minutes. Si je ne pensais aux agriculteurs je trouverais le spectacle merveilleux. Je retourne me coucher en espérant que l'excitation ne m'empêchera pas de reprendre le film de mes rêves à l'endroit où je l'avais laissé.

mercredi 28 mai 2014

Hommage-surprise à Olivier Bernard


Dans la vie d'un artiste rares sont les rencontres intelligentes et sensibles avec les institutions ou les programmateurs. Elles se bornent le plus souvent à un système d'évaluation basé sur l'exercice du formulaire ou à des relations sociales hypocrites qui mènent au cynisme. Il arrive pourtant de croiser un interlocuteur attentif et bien intentionné qui ne se retranche pas derrière son pouvoir, mais facilite le rapport douloureux que l'artiste entretient avec le réel.
Le 30 novembre dernier, Olivier Bernard a quitté son poste de responsable de l'action culturelle de la Sacem. Or depuis une quarantaine d'années il incarnait pour moi le rééquilibrage des injustices dont cette société est le fait. Il défendait tous les créateurs sans souci de ce qu'ils rapportent de droits d'auteur. C'est dire ce que lui doivent les compositeurs contemporains, les jazzmen, les improvisateurs et tant d'autres ainsi que les festivals qui les programment ou les centres pédagogiques.
J'ai l'habitude de défendre la Sacem à l'extérieur (j'ai acheté ma maison grâce à mes droits d'auteur), mais de l'attaquer de l'intérieur (car ce fut toujours un combat pour les toucher). Je me souviens d'Alain Izard m'expliquant qu'une des directives de la maison est de ne pas dépenser des francs pour percevoir des sous. Les petits y sont négligés et les gros, comme ailleurs, y sont largement favorisés. Je pense, entre autres, aux irrépartissables distribués au pro-rata de ce que touchent les auteurs. L'action culturelle rééquilibrait ces absurdités immorales en soutenant les projets créatifs, ce qui nous rappelait que cette société privée monopoliste à qui nous avions cédé la gestion de nos droits nous appartient aussi. Avec le départ d'Olivier Bernard de la Sacem il semblerait que le remarquable travail qu'il a développé sans relâche soit saccagé, la sinistre logique du profit l'emportant ici aussi sur l'intelligence et la défense indispensable de la culture, dernier rempart contre la barbarie.
Pour accompagner son départ "en retraite" et saluer celui qui était pour tous devenu un ami, nombreux musiciens ont participé hier soir à une merveilleuse soirée à la Dynamo de Pantin, organisée par sa compagne Marie-Anne Bernard-Roudeix et Henry Fourès à l'insu de l'intéressé ! Malgré l'ampleur de l'entreprise Olivier ne se doutait pas que la convocation qui lui avait été faite n'était qu'un traquenard pour fêter son courage, son intégrité et sa finesse. L'éclectisme sied à ce curieux de toutes les musiques et chacun intervint quelques minutes pour lui rendre hommage.
Se succédèrent ainsi Omar Yagoubi au piano, Claude Samuel commentant en images le Centre Acanthes, François Bayle diffusant un "tango" électro, le contrebassiste Patrice Caratini accompagné de la chanteuse Hildegarde Wanzlawe et du clarinettiste Clément Caratini, ma pomme au Tenori-on, Yanael Quenel interprétant au piano une pièce de Reinhard Flender, rejoint par Françoise Kübler pour une chanson grivoise d'Henry Fourès, Julien Desprez à la fougueuse guitare électrique, David Jisse pour deux tendres chansons, L'Accroche-note en trio avec Kübler et les clarinettistes Armand Angster et Sylvain Kassap, un traditionnel arménien par le violoncelliste Félix Simonian accompagné au piano par sa fille Luciné Simonian, un solo de batterie de Jean-Louis Méchali qui diffusa une vidéo d'un spectacle sud-africain, la flûtiste Keiko Murakami pour une pièce très zen de Joji Yuasa, un petit film sur une pièce pour douze saxophones de Denis Levaillant qui clôturera plus tard la soirée au piano, Krystof Maratka à la flûte harmonique, Alain Louvier au piano avec sa musclée Étude n°7 (pour 6 agresseurs), le tout entrecoupé de quantité de messages enregistrés par les amis absents.
Dans la salle étaient réunis une foule d'amis, compositeurs, musiciens, directeurs de festival, anciens collaborateurs, qui fleurirent cette soirée en un somptueux bouquet à l'image de celui qui continuera de garder une écoute bienveillante dans ses nouvelles activités. Juste avant le concert, Keiko Murakami m'expliqua le sens du nom de mon instrument, le Tenori-on. On signifie le son, mais Tenori est le nom d'un petit oiseau qui vient se poser sur la main. J'invitai donc tous les présents à continuer de tendre la main aux jeunes créateurs qui devront se battre plus que jamais contre la normalisation et le formatage en développant des mondes dont le caractère imaginaire incarne l'espoir d'un réel plus juste, où la beauté dépasse les critères esthétiques pour redonner du sens à nos vies.

mercredi 21 mai 2014

Trois petits chats, chats, chats...


Il y a des jours où l'on ne peut rien raconter parce que l'on ne peut rien dire. Projets en cours dont l'annonce est prématurée, la confiance interdit la confidence, la pluie donne envie de se lover sous la couette, la chaleur rejette le drap, l'impatience rompt le silence, et puis rien, un rien envahissant vous empêche d'écrire.
Il aura suffi d'un petit prout pour que la vie s'éveille. C'est ainsi que le travail a commencé. Soixante-dix jours après sa fugue, Gezi a accouché de trois jolis chatons. Le premier ressemble à Prince, un Félix réglisse menthe qui trônait sur le mur du jardin. Les deux autres seront tigrés comme le loubard insistant qui poussait de toutes ses forces sur la porte pour entrer chez la belle. L'accouchement réveille les questions de l'instinct. La poche que la mère ingère, le cordon coupé et les petits aussitôt en quête des tétons gorgés de colostrum. Gezi est incroyablement calme. Elle exige pourtant la présence d'Armagan qui joue les sage-femmes et Françoise filme aussi. Elle s'enquit de qui arrive et repart nourrir sa progéniture qui alterne manger et dormir. Tout comme nos vieux chats flemmards. On dirait trois petites souris, mais ce sont trois p'tits chats, trois p'tits chats, trois p'tits chats, chats, chats... Qui s'en iront déjà dans deux ou trois mois quand ils auront trouvé leurs nouveaux foyers d'accueil. Sur la photo ils n'ont que vingt-quatre heures. À raison de quinze grammes par jour ils vont se transformer à vue d'œil. Ils auront certainement la grâce et la finesse de leur maman, espiègles bestioles qui sauront rapidement apprivoiser leurs nouveaux serviteurs...

lundi 19 mai 2014

Réunion de famille


Maman a 85 ans aujourd'hui, cela ne me rajeunit pas. À part Philippe qui a épousé ma sœur il n'y a que des filles sur la photo. Toute sa vie ma mère s'est plainte de n'avoir que trente cousines et pas de garçon dans la famille. Elle nous enquiquine régulièrement avec ce sujet. Ma petite sœur a fait deux filles et moi une. Aucune n'a encore d'enfant. Ils étaient tellement certains que je serais une fille que mes parents n'avaient pas prévu de prénom de garçon. C'est ainsi que je me suis trouvé affublé d'un prénom composé, préfixe de mon père, suffixe d'un vague cousin qui m'avait devancé. Heureusement il y eut des pièces rapportées, mais j'ai pris l'habitude de vivre au milieu de gynécées. La compagnie des hommes ne m'a jamais autant plu que celle des femmes. Question de dignité. D'époque aussi. Le féminisme avait un parfum révolutionnaire, un attrait pour la nouveauté, une justice attendue. À partir de la génération précédente les femmes de la famille furent actives. J'aime voir Estelle, Chloé et Elsa réunies, fous rires des cousines face à l'étrangeté des anciennes. Mes deux tantes dînent une fois par semaine chez ma mère qui a beaucoup de mal à tenir sur ses jambes. L'aînée, Arlette, artiste plasticienne toujours en activité, marche avec une canne. La cadette, Catherine, est la seule à conduire. Avec Maman on évite les sujets qui fâchent ; elle est restée coincée sur une idée du socialisme qui tient plus des prérogatives de la bourgeoisie que de la tolérance qu'elle nous a enseignée.


Ma sœur Agnès fuit toute discussion profonde en ne racontant que des anecdotes sans aucune conséquence. Ma tante Catherine ne tient pas en place et oublie aussitôt les réponses à ses questions. Arlette ne dit pas un mot, mais elle s'amuse de l'absurdité des situations, me suggérant avec humour de prendre ma mère en photo, cigare au bec, avec Scotch qui s'est glissé derrière elle sur le canapé. Geneviève, c'est ma maman, déteste les animaux, en particulier l'espèce à laquelle elle appartient. Sa misanthropie est pesante, mais chacun, chacune compose avec. Françoise adore les vieilles dames, peut-être parce que leur histoire est une énigme de l'ordre de celles qui alimentent ses films. Les réunions de famille sont des creusets psychanalytiques qui en disent long sur les névroses de chacun/e.

vendredi 2 mai 2014

Le rêve d'Armagan


Après le cauchemar d'Edward Perraud intitulé L'Afrique fantôme, voici le rêve d'une spectatrice, Armagan Uslu est une vidéaste turque vivant à Paris, qui a accepté l'invitation lancée au public de venir raconter le sien sur la scène de La Java avant que nous l'interprétions tous ensemble (5'47). Quelle ne fut pas notre surprise lorsque Alexandra Grimal s'en inspira pour improviser une petite histoire avant de reprendre son saxophone ! Comme tous les rêves et cauchemars filmés ce 14 avril par Françoise Romand les séquences vidéographiques que j'ai montées ne représentent pas l'intégralité des rêves tels que nous les avons joués en direct, mais sont de simples témoignages de la naissance d'un nouveau groupe !


Jean-Jacques BIRGÉ - clavier, Tenori-on
Alexandra GRIMAL - voix, sax ténor
Antonin-Tri HOANG - sax alto
Fanny LASFARGUES - basse électro-acoustique
Edward PERRAUD - batterie

mardi 29 avril 2014

Tel père, tel fils ?


Depuis le succès de Mix-Up ou Méli-Mélo (1985) de Françoise Romand qui précéda La vie est un long fleuve tranquille d'Étienne Chatilliez de trois ans j'exerce une attention particulière pour les films traitant d'un échange de bébés à la naissance. Ici aussi les deux familles mises en scène par Hirokazu Kore-eda dans Tel père, tel fils sont de milieux sociaux radicalement différents, fondement essentiel de chaque scénario. La terrible réalité de ce qui paraissait impensable nous oblige d'une part à imaginer nos propres réactions face à l'annonce de l'échange, d'autre part à exciter notre curiosité envers celles des protagonistes, qu'ils soient réels ou fictionnels.
Nous nous serions bien passé du piano lénifiant, catastrophique leitmotiv, scorie discréditant tant de films contemporains, mais heureusement ailleurs l'absence d'ambiance parasite qui accompagne de nombreuses scènes renvoie à la solitude du père interprété par le chanteur populaire Masaharu Fukuyama, sorte de monstre égoïste représentatif de la société machiste japonaise. Même si les mères finissent par s'exprimer il s'agit avant tout d'un film d'hommes, contrairement à Mix-Up où s'élabore le point de vue des femmes. La question de la reconnaissance nous est toujours moins évidente que pour celles qui ont porté l'enfant dans leur ventre. Le jeu des comédiens tout en retenue nous permet de participer intellectuellement et émotionnellement à l'action. Le réalisateur décrit une filiation qui va évidemment chercher son origine dans le passé : tel père, tel fils ! Être parent exacerbe les contradictions en faisant remonter ce que nous avons subi dans notre enfance. La loi du sang s'oppose à l'éducation et à la culture, et l'identification fait s'entrechoquer le désir des parents, origine de toutes les névroses, et la révolte indispensable des enfants. Dans le film, s'ils n'ont que six ans, les deux petits garçons, plus réservés que ceux qu'avait dirigé Hirokazu Kore-eda dans Nobody Knows, n'en sont pas moins conscients de ce qui se trame en secret. Comme dans Mix-Up la brutalité de la révélation et de ce qu'elle génère chez les parents met en évidence la manière dont chaque classe sociale considère sa progéniture. En interrogeant les motivations fondamentales qui nous poussent à vivre ou à le croire, Tel père, tel fils démasque l'absurdité du pouvoir et nous renvoie une image tendre et optimiste de la famille. (DVD Wild Side)

lundi 28 avril 2014

L'Afrique fantôme


Pour celles et ceux pour qui les mots ne suffisent pas, voici une petite séquence vidéographique de notre concert dans le cadre de Jazz à La Java le 14 avril dernier, filmée par Françoise Romand et montée par mes soins. En introduction Edward raconte son cauchemar (6'56)...


Jean-Jacques BIRGÉ - clavier, voix, Tenori-on, trompette
Alexandra GRIMAL - sax ténor et soprano
Antonin-Tri HOANG - clarinette, sax alto, clarinette basse
Fanny LASFARGUES - basse électro-acoustique
Edward PERRAUD - batterie, électronique

jeudi 24 avril 2014

Nous faisions tous le même rêve


Deux constantes en sortant de scène : le concept de jouer les rêves des musiciens ou des spectateurs plaît énormément au public et nombreux me harponnent pour me dire que nous avons un nouvel orchestre. Edward Perraud le premier, qui joue de la batterie dans ce nouveau quintet, me confie sa surprise face à notre synchronicité. Tous les cinq sommes sur la même longueur d'ondes. Ce genre de sensation est flagrant au moment des codas lorsque nous terminons tous ensemble, sans hésiter, à la fin de chaque improvisation. Ensuite il y a l'écoute, travail du timbre, articulations, qui donnent à l'orchestre sa cohésion.
Depuis mes débuts j'ai toujours tendu à ce que nos instantanés sonnent comme des compositions préalables. Les egos s'effacent devant le propos. Suivre un programme, un thème dramatique structurant chaque pièce, canalise les énergies. J'ai l'habitude de revendiquer l'objet au détriment des sujets, l'entendre dans le cadre de la syntaxe d'une phrase indépendante où les musiciens (sujet) interprètent (verbe) une histoire (objet), qu'elle soit narrative, philosophique, abstraite ou purement sensible. Les digressions sont des subordonnées, mais toutes convergent vers la principale. Nous sommes dans la tradition du poème symphonique, genre qui a souvent déplu aux puristes, alors que l'opéra ou la musique de ballet ne les gènent pas. Berlioz, Richard Strauss, Charles Ives en sont de brillants exemples. Un drame musical instantané revendiquait la musique à programme, voire la musique à propos lorsque nous devenions plus conceptuels que narratifs.


Dans un premier temps les musiciens donnent l'exemple. Chacun/e raconte un rêve ou un cauchemar que l'orchestre joue ensuite, s'octroyant une liberté d'interprétation que le rêve suscite. Nous invitons les spectateurs à monter sur scène pour nous conter leurs propres expériences. Nous n'avons que quelques secondes avant de passer à l'action. Les auditeurs ont le loisir de chercher la concordance ou de se laisser bercer par ce que les rêves nous évoquent. La saxophoniste Alexandra Grimal s'est mise à chanter, jouant la comédie en brodant autour du cauchemar d'une spectatrice. Le rêve de la bassiste Fanny Lasfargues dévoile son intimité à la salle où siègent des proches, son réveil confirmant sa victoire dans la vraie vie. Dans la loge le saxophoniste Antonin-Tri Hoang interroge le sommeil profond où naissent les rêves et le moment de s'endormir. Ainsi je comptais les obus dans Sarajevo comme d'autres les moutons, guidant le troupeau dans la ville assiégée.
En nous éloignant de La Java nous faisions tous le même rêve : nous retrouver bientôt...

Photos © Françoise Dupas

mercredi 23 avril 2014

Les bestioles d'Atacama


Françoise m'a demandé de sonoriser trois petites séquences animalières qu'elle a tournées au début du mois à San Pedro dans le désert d'Atacama au Chili. Pas question d'illustrer platement les flamants roses. Quitte à rajouter une musique, autant qu'elle apporte du sens ! Toute référence à l'éléphant de Slon Tango était vouée à l'échec, le fabuleux court métrage de Chris Marker reposant sur le long plan séquence d'un animal dressé dont la mémoire chorégraphique exprime probablement le stress. J'ai bien essayé. Aucune danse ne collait au jeu de jambes des échassiers. Les illusionnistes savent que l'on ne recommence jamais deux fois le même tour. Il fallait mieux chercher quelque chose d'exogène, rencontre du troisième type, comme si les animaux venaient de la planète Mars. C'est d'ailleurs ici que la NASA teste ses véhicules extraterrestres.


Gloria des Them tournait sur la platine à l'étage du dessous. Nous aurions pu être tentés par du rock, mais j'ai collé un duo improvisé avec Hélène Sage en 1981. L'archet de sa contrebasse se fond à mon dispositif électro-acoustique comme une partie de ping-pong. Les évènements disparates participent au synchronisme accidentel en faisant ressortir quantité de détails discrets comme ces étranges petits reptiles qui se faufilent sur le salar, l'un des plus grands gisements de lithium du monde. La bluette des flamants devient une scène inquiétante où le danger est suggéré par le traitement dramatique de la partition sonore. Sur la fin, en observant la courte phrase mélodique d'un grand ensemble j'ai pensé au projet inabouti de Buñuel de placer un orchestre symphonique aux fenêtres d'un immeuble en construction dans Los Olvidados.


La séquence des becs, est plus mignonne. Je me suis contenté de traiter le son synchrone avec le H3000. Les percussions, étirées, deviennent une sorte de chœur à la seconde entrée de champ des moineaux, mais surtout, à la fin, les piaillements et les coups de becs des pique-assiettes de plus en plus synthétiques rappellent avec humour un caquetage humain. Picos et Atacama font écho à Portée, un autre film de Françoise avec des petits oiseaux sur des fils téléphoniques. Pour la troisième séquence intitulée Salar, qui tient plus des souvenirs de vacances, j'ai ajouté au son direct une version instrumentale de la chanson La peste et le choléra écrite avec Bernard Vitet en 1992 pour l'album Carton, rien de très original, juste une couleur sud-américaine... Trois manières de traiter le réel pour se rapprocher de la fiction : en prenant un contrepied radical, en soulignant une allusion, en collant du papier peint...

mardi 22 avril 2014

Musique(s), la revue de toutes les autres


Pour photographier le premier numéro j'ai retourné la nappe, une idée d'Olivia rapportée du Marché Saint-Pierre. D'un épais tissu d'ameublement elle balaie d'un revers la fadeur du quotidien en rehaussant la cuisine des couleurs du monde entier, de toutes les époques. Le choix de Jeff Mills en couverture n'est pas innocent, son Time Tunnel est emblématique de la démarche des rédacteurs en chef Jérémie Szpirglas et Raphaëlle Tchamitchian soutenus par Jean-Marc Adolphe, l'homme de Mouvement. Là où le bookzine Muziq revendique d'aimer les mêmes musiques que vous la revue Musique(s) explore celles dont on ne parle pas assez. Si la première est nostalgique la seconde s'inscrit dans une perspective de recherche visant l'espace de liberté qui amplifiera la vie sensible. Grand format, beau papier, mise en page soignée, on sait d'emblée avoir à faire à des esthètes. Christophe Hamery en assume la création graphique. C'est léché, parfois trop léché, les plumes trempées dans une encre de qualité semblent souvent sorties de la même veine. Comme une réaction érudite au vite torché de tant de torchons dont la critique culinaire escamote les saveurs. Si les sujets sont proprement abordés on peut imaginer que la passion de l'inédit ou l'indignation du méconnu motivent les écrits. Comme si les rédacteurs y allaient mollo pour ne froisser personne alors que leurs revendications sont légitimes et salutaires !

Car tout y est, et ce qui n'y est pas y sera probablement dans les prochains numéros, quatre pour 25 euros, l'offre de lancement vaut le réveil. Il ne manque que la musique tant l'on aimerait accompagner sa lecture des écoutes suscitées. L'équipe imagine probablement que les curieux qui la lisent sont des malins capables de continuer leur enquête sur le Net, les magasins de disques, les programmes de concerts (les dernières pages abritent un agenda) ou les médiathèques. Le tout est de donner le goût. Guillaume de Machaut (épeler) aime assez à chahuter. Le violoniste du Quatuor Béla déchiffre la partition de Black Angels de George Crumb. Le compositeur Philippe Hurel et l'écrivain Tanguy Viel font glisser l'opéra vers le polar. La comédienne Françoise Lebrun offre le monologue de La maman et la putain à Michel Cloup (Diabologum). La Nouvelle-Orléans groove des années 20 de Cocteau ou Jeanson à la série Tremé. Les crayonnages de Morton Feldman rivalise avec ceux de Cabu. Au détour d'un paragraphe on croise le cinéma de Norman McLaren ou Tango de Zbigniew Rybczyński. Gainsbourg pille Dvořák. On voit toutes sortes d'accents dans cette publication en couleurs. La Sahrawi Aziza Brahim et les Touaregs Tinariwen, les rappeurs Invincible et Waajeed, Roms et Inuits, des mécènes, Claudio Abbado et Chakaraka sont abordés par la vingtaine de têtes chercheuses qui se lancent au gré des 144 pages... Can rue dans les brancards. Rameau et Poulenc sont rappelés de justesse. Yusef Lateef renvoie la balle à Roland Kirk. Mais c'est souvent entre les lignes que l'avenir se dessine. Au détour d'une phrase. Par le biais d'une citation. Si cela part dans tous les sens, c'est tant mieux, les petits ruisseaux font les grandes rivières et tous les océans communiquent. Privilège de la musique, au singulier comme au pluriel.

jeudi 3 avril 2014

Magnitude 7.4


Depuis Santiago du Chili Françoise m'envoie quelques notes sur les films qu'elle a vus au festival auquel participait Baiser d'encre, son dernier long métrage (gros succès, mais ça c'est une autre histoire). Je me mets aussitôt en quête et projette Gabrielle, le nouveau film de Louise Archambault. C'est en effet un beau film. Une chorale constituée de handicapés mentaux répète en vue d'un concert où elle doit accompagner Robert Charlebois. La différence ou son absence est le sujet de ce tendre film québequois qui met en scène les émois de l'adolescence. La magie cinématographique doit beaucoup aux acteurs dont on ne sait s'ils sont sortis d'un documentaire ou entrés dans la fiction. Ce genre de film passe souvent inaperçu lors de l'exploitation en salles. Dommage ! La critique préfère nous bourrer le mou avec les attractions foraines et des histoires sordides. Heureusement des comédies comme Les Garçons et Guillaume, à table ! ou 9 mois ferme trouvent grâce aux yeux du public et de la profession. Succès mérité. Mais combien de petites merveilles passent à l'as faute d'un budget promo conséquent !?
Le festival est terminé. Sur la Cordillère des Andes les volcans crachent leur fumée noire. Françoise s'est envolée pour le désert d'Atacama où la nuit est si sombre que les astronomes y ont trouvé l'endroit idéal pour regarder les étoiles. Et puis mardi soir, pouf ! Tremblement de terre magnitude 7.4, épicentre à quatre heures de route de San Pedro. Il ne faudrait pas que ce soit plus fort. Pendant quelques minutes c'était très impressionnant. L'électricité est coupée. Dîner aux chandelles. Sans télé, sans musique. Enfin le silence !

vendredi 21 mars 2014

Remarques faites (ou subies) la tête en bas


Si le Festival Sidération organisé par le Centre National d'Études Spatiales commence aujourd'hui, dimanche sera pour moi une longue et passionnante journée. J'irai voter avant de rejoindre l'écrivain Pierre Senges qui racontera son vol parabolique à bord de l'Airbus Zéro-G lors de la troisième et dernière journée du festival. Nous y interpréterons ensemble Remarques faites (ou subies) la tête en bas. Clavier, Tenori-on, trompette à anche, flûte basse, bendir à billes seront mes instruments. En avant-goût voici quelques notes que l'écrivain rédigea après sa résidence en impesanteur :

« 1. L'impesanteur s'exerce de partout à la fois (pas seulement verticalement des pieds à la tête).
2. Le primo volant se concentre au moment de sa première fois au risque d'échapper à ses propres sensations.

3. En vol, il se demande s'il vaut mieux accorder la préséance aux sensations ou à la réflexion – cette question fait partie de la deuxième catégorie.
4. L'impesanteur ne ressemble pas à ce que l'on peut en dire : ça n'empêche personne de vouloir témoigner après coup de son expérience à ceux qui sont restés à terre.
5. L'impesanteur est une anomalie, mais comme elle advient, elle est envisageable, donc plausible : à l'émerveillement s'ajoute un étrange sentiment de normalité.
6. Il est surprenant de flotter – plus surprenant encore, trois secondes avant l'injection, de se savoir sur le point de flotter.
7. Devient-on dépendant à l'impesanteur ? Oui si on en juge par les débutants, non si on en juge par les vétérans.
8. Le livre intitulé Essais fragiles d'aplomb, qui a subi lui aussi la mise en scène de l'impesanteur au cours des trente et une paraboles, est un éloge de la chute des corps : à ce titre, il accueille avec enthousiasme la définition donnée au cours d'une conférence préparatoire : être en apesanteur = être en chute libre.
9. Si être en apesanteur c'est être en chute libre, est-ce que se mouvoir c'est être immobile ?
10. Il ne restait plus qu'une combinaison xl, trop grande pour moi : l'avantage est d'avoir déjà le sentiment de flotter dans mes vêtements. »

J'espère que Pierre Senges de retour de Montréal atterrira à l'heure, car nous jouons à 16h30, juste après Grand magasin, le Festival (CNES, 2 place Saint-Quentin 75001 Paris / Métro-RER : Châtelet-Les Halles, sortie Place Carrée - Porte Pont Neuf) se terminant à 18h. J'aurai juste le temps de rentrer pour savoir si la liste de Bagnolet Avenir 2014 a bien remporté le premier tour. Nous avons œuvré pour nous débarrasser du maire actuel qui est une catastrophe pour notre ville et nous souhaitons empêcher le Parti Socialiste de mettre la main sur une des dernières villes communistes de l'ancienne banlieue rouge ! Le soir-même Françoise s'envole pour le Chili où elle présentera son dernier film, Baiser d'encre, au Festival de Santiago avec ses deux héros, Ella et Pitr, miraculeusement en résidence là-bas pour trois mois.

mercredi 19 mars 2014

Porte à porte


La campagne du premier tour des élections municipales s'achève pleine d'espoir pour le candidat que nous avons choisi de soutenir. Jamais encarté, inorganisé pour ne pas dire indiscipliné, je n'avais jamais milité dans un cadre aussi républicain. Devant les déviances de la gauche et de ce qui s'en réclame j'aurais même eu plutôt tendance à glisser dans l'urne un bulletin blanc tant je suis écœuré d'avoir toujours dû voter "contre". L'alternance est une chimère qui laisse aux prétendus socialistes le soin de faire avaler à la population ce que la droite n'a pas su imposer. Même si j'ai participé à quantité de manifestations populaires ou élitaires, mes activités politiques ont toujours été plus intellectuelles que pratiques. Mon travail artistique et ses conséquences actives ont par contre milité sans faille pour les idées généreuses développées au cours de mon enfance et mon adolescence. Libre-penseur je n'ai jamais dû renier la base de mon inspiration, mélange de révolte contre les injustices sociales et la brutalité humaine et de rêves utopiques auxquels on m'opposait une imbécile incrédulité. Fondamentalement expérimental, je suis persuadé qu'en tout domaine rien n'est impossible, le pire comme le meilleur. Il suffit de s'y coller sans relâche pour éviter l'un et partager l'autre. Mais rien ne se fait seul. Les associations sont indispensables.


Prenant la parole au cours de meetings organisés par la liste Bagnolet Avenir 2014 qui regroupe le PCF, le Parti de Gauche, la Gauche Unitaire et un Collectif de Citoyens non encartés mais résolus à chasser le maire actuel pour redonner un visage humain à notre ville, j'expliquai que ma participation à toutes les dernières élections se cantonnaient à glisser un bulletin dans l'urne. Quelques minutes à lire les papiers officiels, quelques secondes dans l'isoloir. Voter était synonyme de démission si j'en restais là. Le pouvoir de la population étant de plus en plus limité à l'image de celui de nos gouvernants, muselés par des lois contre lesquelles nous avons voté massivement et qui ont été promulguées malgré cela (la Constitution Européenne est une honte absolue), les présidentielles et les législatives sont une mascarade que seul un travail de proximité peut espérer renverser. Les municipales sont un excellent exemple de ce travail de proximité. C'est en changeant les rapports à nos voisins, en exprimant notre solidarité avec tous et toutes, que nous pourrons inverser le cours des choses. Dans cette perspective j'ai suggéré à Laurent Jamet, tête de notre liste, une coopérative de compétences. Que jeunes et anciens échangent leurs connaissances, que les communautés se rencontrent et œuvrent ensemble, etc. En tractant, collant, faisant du porte à porte, rencontrant des dizaines d'habitants de mon quartier et d'autres plus éloignés, j'ai fait la connaissance d'un nombre étonnant de gens charmants (pas que !), je me suis fait de nouveaux amis, j'ai appris un nombre de choses époustouflantes sur la vie d'une municipalité, sur la pratique de la politique en général, sur la corruption et le clientélisme, sur les actions primordiales, sur le gâchis, sur l'absurdité de l'administration française, sur la générosité de certains militants aussi.
Je reviendrai probablement sur tout cela après le 30 mars, préférant ne pas divulguer mon journal de campagne au jour le jour pour profiter du recul critique. Mon engagement citoyen est motivé par une vigilance nécessaire avant, pendant, mais surtout après les élections ! Pour autant, pendant ces nombreuses semaines, figurant moi-même avec Françoise sur la liste, je suis heureux d'avoir soutenu Laurent Jamet, candidat sincère dont le programme m'a semblé le plus juste et le plus ouvert.

mercredi 12 mars 2014

Birgé-Risser-Mienniel tirent les cartes


La presse spécialisée n'en parlera pas, car les journalistes des magazines papier de jazz et assimilés boycottent les albums qui sortent seulement sur Internet. À la traîne, ils y viendront pourtant forcément (s'ils ne disparaissent pas avant, faute de lecteurs plus au top de ce qui se fait aujourd'hui) alors qu'ils devraient être à l'affût du moindre mouvement de ce qui se trame artistiquement, économiquement, politiquement.
L'an passé GRRR avait produit 11 albums, tous gratuits en écoute et téléchargement sur le site drame.org. Game Bling est le premier à être mis en ligne en 2014 et le 77ème du label GRRR depuis 1975, en comptant vinyles et CD.
Pour fêter le printemps qui s'annonce, la pianiste Ève Risser et le flûtiste Joce Mienniel me rejoignent dans le studio où nous enregistrons 15 improvisations dans la plus grande liberté. La seule contrainte nous est offerte par le jeu de cartes Oblique Strategies conçu par Brian Eno et Peter Schmidt. À tour de rôle nous tirons une carte. L'énoncé de cette partition conceptuelle fournit les titres, excepté le rappel tendancieux marqué par les paroles d'Ève !
Comme je ne possède qu'un piano droit elle doit préparer mon grand U3 d'une manière forcément différente de ceux à queue. Elle en profite pour m'emprunter un petit Casio vintage, un piano-jouet et un mélodica. De son côté Joce a apporté, en plus de sa flûte et de sa flûte basse, un synthétiseur Korg MS-20 tout aussi vintage. Quant à moi, je joue essentiellement de mes trois claviers avec apparitions de la trompette à anche et du Tenori-on. J'interprète la pièce Courage! en me servant pour la première fois d'une flûte basse construite par Nicolas Bras, sorte de nœud spectaculaire en PVC.
Lorsqu'on travaille ainsi on sait si l'on a passé une bonne journée, mais l'on ignore la qualité de la musique. Évoquer la qualité ne consiste pas en une évaluation, mais nous ignorons précisément à quoi l'ensemble des pièces ressemblera. Seule l'écoute critique a posteriori livre ses secrets. Ma première surprise est le son homogène du trio, en particulier le U3 capté avec un couple de Neumann. C'est encore une première, car j'enregistre rarement avec des pianistes. Joce utilise deux micros, un en direct, l'autre transformé par une série de pédales d'effets. Son MS-20 délivre enfin un signal mono tandis que j'envahis comme d'habitude tout l'espace stéréophonique. Les deux jours qui suivent la séance je mixe le tout avec très peu de corrections. Tout ce qu'on peut dire, c'est que nous nous entendons comme larrons en foire, même si nous sommes sérieux comme des papes sur la photo prise par Françoise. Tiens, on aurait pu appeler ce nouvel album Larrons en foire ou Sérieux comme des papes plutôt que Game Bling, mais c'est trop tard, les dés sont jetés ! Comme je ne sais pas comment conclure, je tire une dernière carte. Il y est imprimé "Do the words need changing? (Doit-on changer les mots ?)". La surprise de la découverte m'empêche là de trouver les mots pour évoquer la musique...

lundi 3 mars 2014

Chacun cherche son chat


Joli début de semaine à fêter le retour de Gezi disparue pendant six jours et six nuits ! J'avais la garde d'une jeune chatte de six mois pendant la semaine où ses maîtres (ou ses domestiques, selon la conscience que l'on a des félins qui vivent avec nous) étaient en vacances en Turquie. Armagan et Christophe étaient souvent venus à la maison avec Gezi, du nom du parc où se réunissait la résistance stambouliote, histoire qu'elle fasse connaissance avec le vieux Scotch. Une amitié était née entre les deux bestioles. Scotch plaquait de temps en temps au sol l'excitée lorsqu'il en avait marre de jouer au judo, prise facile avec son poids huit fois celui de la demoiselle. Et la câline de ronronner dans mes bras jusqu'à ce qu'un matin, ayant découvert deux jours plus tôt le passage secret qui mène à la rue, elle disparut. Panique à bord ! Je cherchai dans tout le quartier, appelai la vétérinaire, la Maison du Chat, sonnai chez les voisins, arpentai les rues... Sans succès. Ma première nuit fut blanche comme je sursautais au moindre bruit. J'étais malade d'annoncer à mes amis la nouvelle. Ils la prirent plutôt bien, connaissant mon tendre dévouement et comprenant que, vu l'époque de l'année, la jeune chatte avait probablement eu ses premières chaleurs et était partie courir le guilledou. On avait beau nous raconter que tel chat était revenu au bout de dix jours, un mois, trois mois, six mois (sic), nous cherchions Gezi partout comme des fous. Armagan et Christophe collaient des dizaines d'affiches, Françoise rentrée de La Ciotat appelait partout elle aussi l'animal, les voisins s'y mettaient, mais nous faisions chou blanc. Momo trouva même un gros lapin bélier sur le chemin ! Il faut tout de même préciser que Gezi est particulièrement tendre et jolie, et surtout très jeune. J'aurais fermé le soupirail si Armagan m'avait appelé d'Istanbul après qu'on lui ait lu dans le marc de café un problème avec son chat. Heureusement la sixième nuit des petits miaulements aigus me réveillèrent. Gezi, excitée comme une puce, se frottait le long du lit. Scotch lui renifla le derrière pendant que nous réveillions nos amis qui malgré l'heure tardive (ou très matinale) rappliquèrent dare-dare en pyjamas. Tout est bien qui commence bien, mais ces six jours n'avaient pas été des plus joyeux. Comme pour Scat qui disparaissait tous les week-ends on ne saura jamais où Gezi est passée pendant sa fugue. Seul peut-être Scotch en a les clefs, mais il ne cafte pas. Ce qu'on peut être bête parfois !

mercredi 5 février 2014

Bagnolet en plongée


Prenant le thé chez Caroline et Stan j'en ai profité pour photographier la vue de leur seizième étage. Voilà 15 ans que j'habite Bagnolet et que je rêve de dominer Paris depuis les barres devant chez nous. Entre elles et nous, les lofts qui sont montés de trois mètres sur le trottoir d'en face ont caché ceux du bout de la rue Diderot. J'avais répondu à Françoise que la perte de la découverte qui s'ouvrait à nous serait peut-être compensée par l'arrivée de voisins sympas. On ne saurait dire mieux. C'est incroyable comme de vivre dans un pavillon crée des liens rares lorsque nous sommes en immeuble. La promiscuité éloigne les gens les uns des autres. On protège son intimité là où l'indépendance réclame du lien social. Il y a évidemment quelques brebis galeuses comme les célèbres sorcières du fond de l'impasse, mais notre quartier est un village où nous nous rendons régulièrement visite les uns les autres et partageons de très fortes amitiés. La campagne pour les élections municipales a multiplié les connexions et nous avons fait récemment connaissance avec des riverains qui deviendront probablement des amis, même si tous ne soutiennent pas (encore) comme nous le candidat du Front de Gauche, Laurent Jamet !


Si le plateau où nous habitons est situé à cent mètres de haut par rapport à la Seine le seizième étage rajoute cinquante mètres, ce qui le place à la hauteur du second étage de la Tour Eiffel, minuscule comme la Tour Montparnasse, le Panthéon, le Sacré Cœur dans le panorama incroyable qui s'offre à nous. Seules les Twin Towers des Mercuriales nous regardent avec prétention et me suggèrent d'aller un de ces jours y faire un tour...

vendredi 17 janvier 2014

USA 1968 deux enfants


Mon second roman USA 1968 deux enfants paraît enfin après trois ans de travail ! L'objet est un roman augmenté conçu pour iPad, avec une couverture interactive, 12 courts métrages, 75 minutes de musique et de son, quantité de photographies, la carte interactive du périple, etc. Cette aventure éditoriale n'aurait pas été possible sans la collaboration extraordinaire des Inéditeurs, société d'éditions interactives que nous avons constituée avec Sonia Cruchon, Mikaël Cixous et Mathias Franck.


À l'été 1968, deux enfants de treize et quinze ans parcourent seuls les États-Unis. Lorsqu'ils ne trouvent personne pour les loger, ils voyagent de nuit grâce à un abonnement aux bus Greyhound. Des chutes du Niagara à la frontière mexicaine, de l'Océan Pacifique à la Nouvelle Orléans ils font d'incroyables rencontres. Hébergés par un pathologiste à El Paso, un couple d'architectes à Beverly Hills, des hippies et le médecin des Black Panthers à San Francisco, des fascistes dans le Connecticut ou le patron de la Bourse de New York, des familles les accueillent lors d'un voyage initiatique où l'auteur découvrira sa passion pour la musique après avoir participé aux évènements de mai à Paris deux mois plus tôt. Le journal de ce périple renvoie au passé qui a permis cette incroyable aventure comme à l'avenir qu'il suscitera. Une époque pleine de promesses se dessine avant que la réaction n’enterre les rêves de cette jeunesse qui pensait pouvoir réinventer le monde.


Sous l'onglet du générique j'espère n'avoir oublié personne tant ils et elles sont nombreux à y avoir participé ou m'y avoir encouragé. Une dédicace spéciale à ma petite sœur qui a partagé ce voyage initiatique extraordinaire, à ma fille qui m'a accompagné sur cette même route trente-deux ans plus tard, à mes parents qui ont eu la folie de nous laisser partir seuls et si loin, à François Bon qui m'a mis le pied à l'étrier avec mon premier roman augmenté, La corde à linge, aux musiciens qui sont présents sur la partition sonore, à Françoise qui a monté les films, à Sonia qui a réalisé avec moi le light-show interactif et qui a soutenu ce projet depuis le début, à Mikaël qui s'est chargé du graphisme et des illustrations et à Mathias qui a réussi à ce que l'application tienne debout !

lundi 6 janvier 2014

Scotch prend des cours de cuisine

...
Françoise critiquant mes achats en ligne de croquettes bio et s'entêtant à rapporter du poisson frais à Scotch chaque dimanche au retour du marché des Lilas je lui ai offert Je cuisine pour mon chat à l'occasion du réveillon de Noël. Scotch s'en est aussitôt emparé, sautant les chapitres sur ses besoins alimentaires, son régime de sénior, les maladies causées par une mauvaise hygiène alimentaire, les substances dangereuses et filant directement à la page 84 où sont détaillés les makis verts, les sardines croustillantes, le mini-soufflé de la mer, la soupe chinoise de nouilles au canard, le parmentier de foie de morue à la purée de patates douces, la tarte à la banane, la poêlée de Saint-Jacques à la crème de courgettes et le tartare d'huître, crabe et pommes ! Scotch a beau être en pleine forme il a tout de même 11 ans et demi et je doute que cette gastronomie tardive refasse grimper aux arbres ce gros matou de 9 kilos. C'est vrai qu'il a toujours été grand pour son âge, mais il passe le plus clair de son temps à roupiller, préférant qu'on lui ouvre la porte plutôt que devoir escalader le soupirail pour sortir dans le jardin. Les recettes semblent plutôt avoir été conçues par un trio de fines gastronomes souhaitant partager leur pitance avec leurs animaux de compagnie. En tout cas, elles mettent l'eau à la bouche. Justement laissez toujours de l'eau fraîche à votre chat, car l'alcool est proscrit, comme d'ailleurs le chocolat (poison accumulatif), le café, l'oignon cru, les raisins, l'avocat, l'éthylène glycol... Le livre paru chez Anagramme est illustré de jolies frimousses et évidemment des plats que vous aurez eu la patience de préparer et de ne pas dévorer entièrement avant que le maître des lieux n'ait eu le temps de dire ouf ou miaou !

vendredi 20 décembre 2013

Mairie de Bagnolet


La Mairie de Bagnolet est sujet à polémique. Son architecture intérieure brave déjà l'horizontalité photographique que j'ai adoptée pour illustrer mes articles. Lorqu'on lève la tête un spectacle de courbes ou d'arêtes anguleuses forcent l'admiration, à moins d'être amateur rigide de la symétrie au carré. La toile d'araignée extérieure est moins convaincante et, si on l'ouvrait comme prévu, la passerelle qui relie le nouvel Hôtel de ville conçu par l'architecte Jean-Pierre Lott à l'ancienne mairie déboucherait dans le tournant du vieil escalier, sans compter que le lieu ne permet pas d'abriter tous les services (comme celui de la culture) ! Je me demande souvent à quoi pensent les spécialistes. Ces incongruités seraient le fruit des dépassements budgétaires. L'entreprise a le mérite de l'innovation, mais nombreux Bagnoletais ont la bouche amère devant la facture : 40 millions d'euros au lieu des 22,5 prévus. Or la ville est l'une des plus endettées de France. Je ne vous raconte pas le coût des taxes foncières et d'habitation. Nous y vivons pourtant agréablement, avec sa somptueuse médiathèque, les deux salles du cinéma municipal Le Cin'Hoche dont la programmation est éclectique, les théâtres de L'échangeur et du Samovar, son parc et ses jardins partagés, etc. La proximité de Montreuil et des Lilas est un autre atout.
Hélas l'ambiance s'est lourdement dégradée depuis que le maire actuel a décidé de n'en faire qu'à sa tête, faisant fi des avis de son conseil municipal. À tel point que le Front de Gauche lui a retiré sa confiance et soutient la candidature de Laurent Jamet qui s'est engagé à écouter sérieusement la population, entre autres en réactivant les maisons de quartier. Un collectif de citoyens partageant ses valeurs et n'appartenant ni au PCF ni au PG s'est constitué pour exercer un contrôle sur le fonctionnement démocratique des institutions municipales. Le système est en cause. Une fois élu pour six ans, un maire peut ne rendre de comptes à personne. C'est donner libre champ au moindre schizophrène, surtout lorsque l'on sait à quel point le pouvoir rend fou. Je me suis donc investi dans la liste Bagnolet Avenir ! À la réunion de samedi dernier j'ai proposé de constituer une coopérative de compétences pour redonner du sens au lien entre les Bagnoletais. Sur le modèle des SEL (Systèmes d'Échanges Locaux), l'idée est que, jeune ou ancien, chacun et chacune possédant des compétences ou étant animé(e) de passions pourrait les partager et avoir recours à celles des autres. Et Françoise de suggérer de semer des graines partout où la terre le permet. Nous pouvons encore changer le monde par des actions de proximité, moyen efficace de résister au formatage des cerveaux et des usages.

jeudi 12 décembre 2013

Baiser d'encre, ça se fête


Succès unanime du nouveau film de Françoise Romand. C'est évidemment sans compter les spectateurs partis sans rien dire. Les deux séances successives au Triton mardi soir ont grandement rassuré la réalisatrice et ses deux acteurs, Ella & Pitr. Les nombreux compliments sur la musique m'ont évidemment beaucoup touché. Il est toujours plus facile de partager ses sentiments lorsque l'on est emballé que si l'on s'est ennuyé ! Les critiques circonstanciées laissaient supposer une sincérité partageuse. Lorsqu'il ne savait pas comment s'en sortir Coppola disait "You did it again!", traduisons "C'est bien toi !". Ève Risser m'envoie une photo de nous quatre sur la scène. Ella & Pitr se sont envolés cette nuit pour Hong Kong. Françoise dort. Ma grippe a repris de plus belle...


Baiser d'encre est certainement le plus joyeux de toute la filmographie de Françoise. Tendresse et fraîcheur suintent de tous ses pixels. J'ai parlé de conte moral. En le voyant on aurait envie de faire des enfants si ce n'était déjà fait ! Les impertinences y sont livrées pleines de nuances. Je savais tout cela, mais la projection HD dans la nouvelle salle du Triton a fait exploser les couleurs et souligner le mixage. Il aura fallu à Françoise trois ans de travail pour en arriver là. Ce n'est plus qu'une question d'export pour obtenir une copie 0 conforme. Cela ne semble pas évident avec FinalCut.


Les prochaines séances auront lieu le mardi 17 décembre à 20h au cinéma Le Méliès de Saint-Étienne (également jeudi 19 décembre à sa Cinémathèque, Mix-Up ou Méli-Mélo à 18h dans une superbe copie remasterisée, rencontre avec la réalisatrice à 19h, Appelez-moi Madame à 20h) et le 22 janvier à 20h30 au cinéma Le Cin'Hoche à Bagnolet, en attendant la sortie officielle. C'est l'occasion pour vous de vérifier que je n'écris jamais de billet de complaisance !

mercredi 11 décembre 2013

Chasse au trésor VHS


J'ai jeté un pont vers l'île aux trésors avant qu'elle ne soit engloutie par un tsunami magnétique. Tous mes magnétophones à bande étant en réparation je continue à numériser, mais cette fois mes VHS. Comme il y en a des centaines je choisis les petits sujets qu'en bon obsessionnel j'enregistrais à la fin des bandes de quatre heures. Il restait toujours un peu de place après les deux longs métrages. Si ceux-ci ont pour la plupart été réédités en DVD il n'en sera probablement jamais de même avec les clips musicaux, les publicités des années 80, les concerts inédits, les magazines, les extraits de journaux télévisés, les opéras, etc. Cette boulimie télévisuelle remonte à la naissance de ma fille. Nous sortions moins et il fallait qu'Elsa soit impérativement couchée à 21h avant que le film ne commence ! Après le 11 septembre 2001 j'ai totalement arrêté de regarder la télé sauf pour les films, et depuis le DVD et Internet j'ai rendu mon décodeur pour ne plus jamais me brancher sur une chaîne.
En fait j'ai sorti le lecteur VHS pour numériser une douzaine de courts et moyens métrages de Françoise que je n'ai jamais vus et surtout son feuilleton-documentaire en huit épisodes, Croisière sur le Nil, qui était passé sur France 3 à 20h.


Comme j'avais terminé de sauver ses précieuses archives je me suis plongé dans les miennes, ou plus exactement l'incroyable téléthèque où chaque cassette est répertoriée dans six classeurs numérotés où je collais les articles de Télérama. J'ai ainsi retrouvé la Nuit du film d'art sur Canal Plus, celle intitulée Doc Doc Doc, des centaines de documentaires, de films d'animation, un condensé de la série Movie Mahal produite par Channel Four qui me permet de retrouver les films complets d'où sont extraits les numéros chantés et dansés, une soirée sur la voix, des documents historiques inestimables... La mémoire meurtrie, le terrible film de Sidney Bernstein sur les camps de concentration pour lequel Alfred Hitchcock supervisa le montage, fait passer Nuit et Brouillard pour une bluette. J'exagère à peine. Les Anglais ont interdit le film jusqu'en 1985 de peur que l'Allemagne ne s'en remette jamais. J'en profite aussi pour copier mes passages à la télé, comme après mon retour du siège de Sarajevo, des plans de manif au Journal de 20 heures, des interviews sur la musique... Il y a heureusement beaucoup de petits sujets amusants, des sketches comme ceux de Pierre Dac, Jacques Dufilho, Jean Yanne... Je sélectionne seulement ceux que j'ai envie de revoir, sacrifiant probablement la majorité de ce fonds. Je n'ai pas que cela à faire, mais je me rends compte de la boulimie incroyable qui m'a toujours animé, un encyclopédisme qui m'alimente autant qu'une soif inextinguible de créer sans cesse.

mardi 10 décembre 2013

Enclume et Baiser d'encre


Remake d'Ouvrard. Depuis dimanche soir j'ai la tête comme une enclume, le ventre en papillote, je tousse à m'en ouvrir le thorax, des courbatures des orteils à la pointe des cheveux, je ne regrette qu'une chose, ne pas savoir dessiner pour croquer ma carcasse en deux coups de crayon. Je me la joue très pro, au moment où le travail se calme et où j'ai le temps de me transformer en zombie. J'espère que ce sera passé d'ici ce soir, car Françoise projette Baiser d'encre, son nouveau film, en avant-première au Triton à 19h30 (complet au point de rajouter une séance à 21h30, déjà presque complet). J'en ai composé la musique avec Birgitte Lyregaard, Sacha Gattino, Antonin-Tri Hoang, Vincent Segal et Edward Perraud... Et puis les acteurs seront présents dans la nouvelle salle du Triton !
Les Papiers Peintres Ella & Pitr puisent leur inspiration dans leur vie quotidienne dont les rêves composent une nouvelle réalité pleine d'humour et de tendresse. Ils sillonnent la planète avec leurs deux jeunes enfants, exposant leurs affiches dans les rues ou en galeries, manière généreuse de coller à tous leurs publics. Françoise Romand, inspirée par cette étonnante saga familiale, propose une délicieuse fantaisie montrant qu'il existe mille manières de rendre le monde plus beau à condition de s'en emparer avec l'esprit critique qu'exige toute création.

mardi 29 octobre 2013

N'en jetez plus !


Mon dos se redresse doucement. Les yeux de Françoise retrouvent une nouvelle jeunesse. Scotch miaule sans que l'on sache pourquoi, mais tout va bien. Le temps me manque juste pour raconter tout ce qui se passe autour. USA 1968, mon second roman augmenté, est sur les rails : Mathias code, Mika dessine, Sonia vidéote et nous testons, testons, débuguons, corrigeons, retestons, etc. Idem avec Baiser d'encre, le nouveau long métrage de Françoise dont j'assure la production exécutive en plus de la partition sonore. Aujourd'hui Antoine et moi installons les lapins de Nabaz'mob à l'ENSAD pour les représentations de la soirée privée de demain où une centaine de philosophes réunis à l'ENS seront confrontés à notre clapier. Pendant ce temps, les films, les disques, les livres s'accumulent sur les étagères et j'oscille entre remplir et vider le frigidaire. Oui je sais, on dit réfrigérateur, mais ça rime moins bien et plus personne ne possède cette marque. À la Cité des Sciences l'exposition sur le jeu vidéo dont Sacha et moi avons signé le design sonore est commencée, alors je travaille sur un projet de programmation de spectacles avec des plasticiens interactifs et de jeunes affranchis pour l'année qui s'annonce. C'est sans compter les concerts, enregistrements, publications qui se bousculent... Quand je pense que je me plaignais de ne pas savoir où j'allais... Mais, comme dit Pierre Oscar, je n'ai rien vu à Fukushima...

vendredi 25 octobre 2013

La Source


Énorme succès à La Java mercredi soir pour mes premiers pas sous appellation techno. Plutôt que de répondre à chaque camarade qui m'interroge sur la soirée, écrire peut m'éviter de rabâcher la même histoire à l'infini. C'est que des copains j'en ai pas mal, même si aucun ne s'est déplacé pour assister à cette incroyable soirée ! Manque de curiosité, a priori sur le genre musical, coïncidences, planning chargé, oubli, enfants en bas âge, mieux à faire, information reçue trop tard ? Dommage pour eux, car nous nous sommes bien amusés devant le public enthousiaste. Le set expérimental de DJ Ron Morelli acheva de me décomplexer de ne pas savoir faire danser. Jorge Velez enchaîna avec un solo live plus rythmique auquel j'emboîtai le pas également en solo sans temps mort. J'ai l'impression d'avoir réalisé une sorte de plunderphonics live, techno maximaliste à base de sons électroniques et de rythmiques diaboliques, de voix, radiophonies et trompettes à anche. Le duo avec Velez (© Photo 1 Françoise Romand) était plus magmatique, pâte sonore d'une rare intensité où l'improvisation prolongea nos conversations à bâtons-rompus. Plus classique, Tuff Sherm aka Dro Carey eut le mérite de swinguer avec une efficacité redoutable. Nous en sommes tous sortis tardivement avec une pêche d'enfer, remerciant Xavier Ehretsmann pour son excellente et stimulante initiative de nous avoir réunis. Marier le beat électronique avec un jeu live sur des instruments éventuellement acoustiques était inéluctable. La techno et la musique électroacoustique retrouvent leurs intentions originelles qu'une actualisation nécessaire régénère pour contrer le formatage et le peu d'ambition des majors en matière artistique. Comme dans les milieux jazz et musiques improvisées les jeunes retrouvent leur désir d'étonnement et de découverte, recherchant dans le passé les épisodes qu'ils ont ratés. C'est tout bon pour les dinosaures de mon espèce !


La surprise vient évidemment du public club, la plupart jeunes trentenaires à la recherche de nouveauté. Filles et garçons me demandent depuis combien de temps je joue cette musique ? Force est de constater que voilà plus de quarante ans que je joue ainsi et que j'en vis, infiltrant le rock, le jazz ou la musique contemporaine, sans ne rien changer à ma manière de voir et de rêver. Une fille s'étonne que je n'ai d'autre travail que celui de compositeur, comme si l'underground rimait obligatoirement avec galère et pauvreté. Je m'éclate en improvisant en direct des rythmes tranchants au Tenori-on. Les leds s'éclairent sous les notes, devant des bouches ouvertes à s'en décrocher la mâchoire. Mes pieds dansent sur les pédales des claviers. Pendant mon solo aucun répit n'est possible, je jongle avec les potentiomètres, je fonds, je brise, j'accumule, je réduis. Le duo permet plus facilement de respirer.
Après le dernier set je suis étonné de partager les mêmes idéaux avec Morelli, Svengalisghost Lives et Velez (© Photo 2). Nous avons des méthodes différentes pour arriver à nos fins, mais nos démarches se ressemblent. À jouer d'instruments bizarres ou simplement électroniques je ne ressens ni l'incompréhension ni la ségrégation qu'ont perpétuées jusque récemment la plupart des jazzmen et libres-improvisateurs. Je rêve d'une mixité qui rassemble toutes ces énergies inventives sans préjugé ni pré carré. Tous les signes le montrent : c'est pour bientôt !

mercredi 18 septembre 2013

Messages échoués sur une plage


Hier soir j'ai ramassé sur FaceBook d'anciens messages qui ne m'étaient jamais parvenus. Elsa m'a suggéré de cliquer sur Autre sous l'icône de l'onglet Messages et des dizaines sont apparus, simplement cachés parce qu'émanant d'utilisateurs non répertoriés comme Amis. Pour revenir à la liste habituelle j'ai cliqué à nouveau sur Boîte...


Le premier provenait d'une amie de Bernard Vitet qui avait appris sa mort et me demandait une adresse, le second de la jeune femme qui avait ramassé mon porte-feuilles dans l'escalier du métro et l'avait remis au guichetier. Je m'étais aperçu de ma maladresse dans le wagon, avais galopé jusqu'à l'entrée, cassé mes lunettes dans la précipitation, convaincu le guichetier de me rendre l'objet perdu, redescendu quatre à quatre l'escalier et rejoint Françoise qui m'attendait dans le train encore à quai. Quelle suée, et quelle joie ! Étonnante impression d'avoir découvert des bouteilles rejetées par la marée après des semaines à flotter sur la Toile. Elsa me raconte que je ne suis pas le seul à ignorer cette ressource. Peut-être devrais-je explorer les bords du cadre avant que le train ne soit déjà parti ou la mer retirée ?

dimanche 15 septembre 2013

Bernard Vitet, un drame musical instantané


Lors de l'hommage à Bernard Vitet qui aura lieu demain lundi à La Java, Francis Gorgé jouera avec son propre orchestre et moi avec les camarades avec lesquels je joue le plus souvent aujourd'hui. Tous les trois sommes restés proches jusqu'au bout, mais nous n'avons bêtement pas prévu de commémorer ensemble celui qui fut si longtemps notre meilleur ami, avec qui nous avons enregistré plus d'une quinzaine d'albums en trio ou grand orchestre, et des dizaines d'heures d'inédits que l'on peut trouver sur le site drame.org en écoute et téléchargement gratuits. Un Drame Musical Instantané avait l'habitude de réaliser un disque par an, pas plus, car nous le peaufinions amoureusement jusqu'à sa présentation graphique et les moyens de communiquer sur sa sortie. Le Drame était un collectif où nous partagions tout, les idées, les œuvres, les instruments, les salaires, les droits, l'amitié, etc. C'est probablement la raison pour laquelle la collaboration a duré si longtemps. Francis a quitté le groupe en 1992 pour se consacrer à d'autres activités, mais nous sommes restés en contact. Bernard et moi avons continué jusqu'en 2008 où, après 32 ans, j'ai fini par me résigner à dissoudre le Drame. Cela ne signifiait plus rien si je restais le seul actif du trio original. Selon les époques, certains, comme Tamia ou Françoise Achard, Hélène Sage ou Gérard Siracusa, Frank Royon Le Mée ou Philippe Descepper, et quelques deux cents autres musiciennes et musiciens, en particulier pour le grand orchestre ou les enregistrements d'Urgent Meeting, se sont joints à nous pour partager nos aventures pendant quelques mois, mais le Drame c'était d'abord nous trois. Les plus beaux souvenirs datent évidemment de nos débuts, nous étions jeunes, ambitieux, insatiables... Nous nous sommes vus pratiquement cinq jours sur sept pendant de nombreuses années et les coups de téléphone avec Bernard pouvaient durer plus de trois heures jusque tard dans la nuit. Nous avons sillonné la planète, beaucoup grâce aux ciné-concerts, élaboré des spectacles démesurés, rêvé de nouveaux mondes puisque nous refaisions régulièrement l'actuel dans la fumée de leurs cigarettes, brunes pour Bernard, blondes pour Francis, je ne tirais que sur les joints. Je les roulais avec une machine tandis que Bernard avait une technique unique bien à lui qui lui permettait d'en faire même en marchant en plein vent. Au lieu de souffler dans sa trompette, il vidait le contenu d'une de ses Bastos et aspirait le mélange dans le creux de sa main. J'interdisais la fumette avant les concerts, mais combien de fois ai-je retrouvé mes camarades dans les toilettes se cachant comme des collégiens ! Pour un petit film réalisé en 1987 par Didier Ranz pour l'AFAA nous avions écrit un petit scénario où chacun s'était mis en scène. Bernard avait choisi le toit de la rue Charles Weiss où il nourrissait des centaines de pigeons, avec des graines anti-contraceptives certes. Nous étions les trois meilleurs amis.


Bernard Vitet avait un son de trompette exceptionnel, un velouté unique, encore plus suave lorsqu'il jouait du bugle. Je peux le reconnaître au bout de la deuxième note. C'est évidemment un timbre proche de Miles Davis que Bernard adorait, mais les inflexions sont aussi différentes que la musique. Tous deux jouent de leur instrument comme ils parlent, avec leur propre articulation et les respirations. Lorsque nous faisions plusieurs prises d'un même morceau, nous devions nous arrêter pour Bernard qui redoutait "le pâté de lèvres". Les pauses conviennent à la trompette, elles convenaient aussi à cet être réfléchi qui pesait ses mots, développant les théories les plus surprenantes et les idées les plus abracadabrantes. Il revendiquait de n'avoir qu'une chance sur deux de se tromper et il avait raison. Souvent raison, sauf quand il s'agissait d'organisation ! Il arrivait toujours en retard, perdait tout, oubliait ses partitions, laissait ses instruments dans le coffre d'une voiture pour devoir ensuite les faire rapatrier par avion in extremis pour le concert du soir, disparaissait de scène pour aller chercher une sourdine dans les loges ou parce que le feu d'artifices risquait d'effrayer des pigeons. Mais quand il s'agissait d'accrocher ses mélodies sur la corde à linge que nous avions tendue il n'avait pas son pareil. Un enchantement. Je pourrais parler des heures de nos aventures musicales, de nos conversations à n'en plus finir, de nos éclats de rire, réécouter sa voix, sa trompette, les œuvres enregistrées ensemble ou avant que nous nous rencontrions, j'achète tout ce que je trouve avec lui, mais je ne pourrai plus jamais rien partager avec mon camarade. Le concert-hommage à La Java rassemblera nombreux de ses amis musiciens et musiciennes. Je me fais une joie de partager avec eux ma tendresse ou mon admiration, parce que ma peine ne regardera jamais que moi, comme chacun et chacune d'entre nous. Nous serons plus de trente à jouer pour lui.

Photo d'Un Drame Musical Instantané prise au jardin du Luxembourg le 30 janvier 1981 par Brigitte Dornès, grande amie également disparue cet été.

samedi 14 septembre 2013

Entretien avec Bernard Vitet sur les années 60


À l'occasion de l'hommage à Bernard Vitet que ses amis musiciens et musiciennes lui rendront lundi à La Java, Pierre Prouvèze met en ligne les rushes d'un entretien inédit de 50 minutes qu'il a réalisé le 2 juillet 2006 autour du film sur Colette Magny qu'il prépare depuis plusieurs années. Manière à lui de participer à la soirée du 16 septembre depuis Marseille... Il interroge donc Bernard sur les années 60.


Dans le jardin près de Notre-Dame, sur les bords de la Seine, Bernard Vitet évoque Colette Magny, François Tusques, Alan Silva, le free jazz, Georges Arvanitas, les communistes, Mezz Mezzrow, Pierre Nicolas, Paul Mattei, Jean Greffin, Jean-Claude Fohrenbach, Pierre Dac et Léo Campion...


Mai 68, François Tusques, les conditions financières d'alors, la retraite, Don Byas, les musiciens bretons… Au restaurant où se passe la scène il faut le voir saler et resaler sa saucisse purée, un trait symptomatique de notre camarade. Comme il mettait autant de sucre dans son café il restait à peine la place pour le liquide...


La liberté, Charles Saudrais, les mathématiques, Colette Magny, Françoise Lo (Sophie Makhno)... Le générique se termine sur quelques mesures de Free Jazz de François Tusques tandis que Bernard enfourche, radieux, sa Harley !

Photo © JJB 1979 - Studio GRRR, rue de l'Espérance à Paris

vendredi 13 septembre 2013

Concert-hommage à Bernard Vitet lundi à La Java


La salle de La Java aurait plu à Bernard. La java ! On y va..., comme récitait Marianne Oswald dans la sublime chanson parlée écrite par Jean Cocteau. Elle devait partir sur son yacht pour Java ! C'est dans ce sous-sol colonné que débuta Édith Piaf, qu'y jouèrent Django Reinhardt et Fréhel. Comment trouver lieu plus adapté pour évoquer la disparition de notre camarade qui nous a quittés le 3 juillet dernier ? La cohorte des fantômes donne une âme bouleversante à cet ancien bal recyclé en salle de concert. Si son entrée est gratuite ce soir le bar calmera les assoiffés.

La trentaine de participants de ce concert hommage à Bernard Vitet comptaient vraiment pour lui à moins qu'il n'ait compté pour eux. Souvent les deux. De ses camarades des années be-bop et free jazz aux plus jeunes qu'il aura marqués sans parfois l'avoir jamais rencontré, tous et toutes joueront avec émotion en pensant au grand trompettiste et compositeur. Certains sont absents, n'ayant pu se libérer. Plus nombreux les disparus avant lui. Car Bernard joua avec Django et Gus Viseur, comme avec Gainsbourg, Barbara, Montand ou Claude François. Plus connu pour sa collaboration avec les jazzmen, nombreux les frères et sœurs qui se sont tus, Don Cherry, Chet Baker, Roger Guérin, Jean-Paul Rondepierre, Lester Young, Eric Dolphy, Albert Ayler, Steve Lacy, Beb Guérin, JF Jenny-Clarke, Mac Kak, Eddie Gaumont, l'Art Ensemble de Chicago, tant d'autres... Heureusement il y aura aussi beaucoup d'amis bien vivants dans la salle pour lui rendre hommage.

Le pianiste François Tusques, auquel Bernard fut fidèle, de Free Jazz au début des années 60 jusqu'à son ultime concert en duo, dialoguera avec le batteur Noel McGhie qui était aussi présent sur la suite des Black Panthers de la regrettée Colette Magny, plus tango avec la chanteuse Isabel Juanpera. Autre figure essentielle du parcours de Bernard, des années variétés à la création du Unit, Michel Portal jouera en duo avec le violoncelliste Vincent Segal, probablement un air d'Ayler que Bernard adorait. Jean-Louis Chautemps, doyen de la soirée, retrouvera un de ses anciens élèves et voisin de Bernard rue Pelleport, Christophe Salinier, pour un duo "vite et fort" de saxophones ténor et baryton. Jac Berrocal, dont l'Opération Rhino me permit de faire la connaissance de Bernard, trompettera sur les rythmes de Gilbert Artman. Françoise Achard, autre compagne du début des années 70, chantera vajra avec la violoncelliste Hélène Bass, rejointes par la chanteuse Dominique Fonfrède, le saxophoniste Jouk Minor et l'accordéoniste Claude Parle. Également à l'accordéon, Michèle Buirette accompagnera Elsa Birgé pour deux chansons que nous composâmes avec Bernard pour Elsa lorsqu'elle avait 6 ans ! Écris-moi une chanson, Cause I've got time only for love ; Hervé Legeay y était déjà à la guitare tandis qu'Antonin-Tri Hoang remplacera au sax alto le chorus que notre ami aurait improvisé à la trompette. L'influence de Bernard sur les jeunes générations ne fera que grandir. Max Robin accompagnera à la guitare Michèle Buirette pour une chanson qu'elle chantera elle-même. Le pianiste Benoît Delbecq m'a promis que je ne serai pas le seul à apporter une trompette de poche, il sera le quatrième de la partie de bridge que j'interpréterai au clavier avec Vincent Segal au violoncelle et Antonin-Tri à la clarinette basse. Vincent aura prêté main forte à Francis Gorgé, mon camarade de lycée avec qui nous avions fondé le groupe Un Drame Musical Instantané avec Bernard en 1976, qui a réuni ce soir l'écrivain Dominique Meens, Denis Colin à la clarinette basse et Geneviève Cabannes à la contrebasse pour accompagner à la guitare plusieurs chansons dont L'invitation au voyage de Baudelaire-Duparc, Hélène Sage étant retenue à Toulouse. Jean-Brice Godet et Étienne Brunet feront duo de clarinettes basses, mais allez savoir quelles surprises recèle la soirée ! Notre troisième pianiste, Luc Saint-James, accompagnera la courte apparition de notre troisième accordéoniste, Norbert Aboudarham... Un troisième violoncelliste, Didier Petit, mais cette fois en trio avec Sylvain Kassap, cinquième clarinette basse de la soirée, et le batteur Gérard Siracusa, tous trois ayant fait leurs débuts auprès du disparu... Remarquons qu'accordéon, clarinette basse et violoncelle appartiennent plus à la tradition européenne qu'au jazz américain. J'adore le passage vidéo de Carton quasi brechtien où mon camarade raconte qu'à la Libération il adopta étourdiment la culture de l'occupant !

Dans le cadre de la programmation mensuelle de Jazz à La Java la soirée (lundi 16 septembre à 20h) est organisée à l'initiative du label Futura qui publia La guêpe, d'abord en vinyle puis le réédita en CD. J'ai évidemment soutenu Gérard Terronès dans l'aventure de ce soir qui, loin de reléguer notre camarade aux oubliettes, le propulse dans l'avenir, lui qui n'aimait le passé qu'en architecture, mais lorsqu'il s'agissait de musique préférait inventer plutôt que ressasser. Chaque note de cette soirée lui est dédiée, avec les silences qui les entourent de la plus immense tendresse, sans ne jamais négliger le potentiel révolutionnaire de son art qui est aussi le nôtre pour que nous le partagions avec tous. À cet instant Bernard aurait levé le poing, évidemment ganté comme les athlètes noirs des Jeux Olympiques de Mexico en 1968. Vivan las utopias !

Photo © JJB 1992

mardi 20 août 2013

Cueillettes


Le plaisir de cueillir son dîner n'a d'égal que de se goinfrer de fruits sauvages sur le bord d'un chemin.
Christophe a rapporté dix kilos de cèpes du bois sous les granges. Il m'apprend à repérer les coins, ni trop secs ni trop humides, équilibre d'ombre et de soleil, sous les grands chênes par exemple. Après la pluie, le soleil me fait comprendre l'expression "pousser comme des champignons". On peut aussi marcher des heures sans en voir un, et puis se retrouver face à un carré où il y a à peine la place de poser le pied.
Lorsque nous restons bredouille nous nous rabattons sur les fraises des bois, même si Georges nous avertit des dangers de la douve du foie. Cela ne nous empêche pas de faire régulièrement des razzias de sarrousses, les épinards sauvages si délicieux que nous les accommodons à toutes les sauces. Françoise les lave avec de l'eau vinaigrée et les faire cuire à la poêle avec du beurre ou bouillir pour les manger tièdes en salade ou en gratin.


Il était encore tôt pour les myrtilles, mais j'apprends à reconnaître les petits buissons ras qui fourmillent autour et je goûte les premières. Trop tôt pour les framboises sauvages qui poussent autour de l'estive où Tommy garde un troupeau de 450 vaches. Si les gigantesques taureaux ressemblent à des aurochs, c'est des vaches qu'il faut nous méfier lorsqu'elles sont accompagnées d'un petit veau. 700 kilos à fond de train, imaginez le bolide, et leurs cornes pointues vous embrocheraient d'un coup de tête. Pas de quoi s'inquiéter si l'on fait attention en les croisant. La revanche est terrible puisqu'elles finiront toutes en steak dans nos assiettes… Monde cruel.

lundi 1 juillet 2013

Halte lumineuse chez les PapiersPeintres


Halte lumineuse chez les PapiersPeintres à Saint-Étienne. Françoise termine son film sur le couple d'affichistes Ella & Pitr dont la sortie du DVD est prévue le 17 décembre. L'éditeur Jarjille vient de publier un nouveau livre pour les enfants sages les invitant "à déborder un peu du cadre afin de ne pas rester là, plantés comme des images". Renverse ta soupe est décliné sous quatre couvertures sérigraphiées différentes.


Ils ont également réalisé les illustrations du programme du Centre dramatique national de Montluçon et de celui de la Comédie de Saint-Étienne. Pour Le Fracas l'an passé ils avaient collé de gigantesques affiches dans les rues de la ville qu'ils avaient ensuite prises en photo ; cette année ce sont de minuscules affiches qui illustreront le programme. Pour La Comédie ils se sont lancés dans des anamorphoses géantes à la manière de Georges Rousse.
Ils n'arrêtent pas. Leur appartement ressemble à une installation où le côté pratique rivalise avec la fantaisie graphique. Si leur quotidien familial avec leurs deux jeunes fils, Piel et Aki, alimente leurs créations, ils s'appuient sur la moindre faille des murs pour imaginer une œuvre appropriée, comme lorsqu'ils collent dans la rue.

vendredi 14 juin 2013

L'arbitraire en musique


Il existe des milliers de manières de composer la musique d'un film, mais aucune ne peut être arbitraire. En analysant le sujet, son contexte et les intentions du réalisateur, la réponse s'écrit d'elle-même. Entendre que la page blanche n'existe pas et que les solutions découlent de l'analyse attentive de ce qui est exprimé, suggéré ou refoulé... Trop nombreux cinéastes prennent hélas les spectateurs pour des demeurés en réclamant que l'on appuie les effets. Et le compositeur de surligner au marqueur fluo telle scène sentimentale ou la poursuite impitoyable ! Il m'a toujours semblé préférable de jouer la complémentarité plutôt que l'illustration mécaniste. Et déjà pointe la question préalable à savoir la nécessité ou pas de recourir à la musique dans un film ? S'interroger sur son propos c'est prendre l'affaire par le bon bout, renvoyant le conteur à zéro, d'autant qu'en la matière les habitudes ne peuvent être autrement que mauvaises. Déceler la spécificité de l'œuvre en cours exige d'abord que l'on pose pas mal de questions à son auteur. Aux substantifs, adjectifs et verbes révélés on opposera les siens pour composer une nouvelle syntaxe, propre à chaque aventure. Car l'intérêt de travailler sur des œuvres qui ne sont pas exclusivement les nôtres consiste à se surprendre en abordant des rivages insoupçonnés. Les querelles d'ego sont déplacées lorsqu'il s'agit de rendre l'objet rêvé le plus crédible possible. Et chacun d'y mettre du sien.

Combien de fois ai-je écrit que toute musique fonctionne avec n'importe quel film, mais le sens varie d'une association à une autre ! Jouant d'un médium sans paroles le musicien influe généralement sur les émotions, quitte à en rajouter une couche, mais sa responsabilité est justement la maîtrise du sens. Raison pour laquelle la place même de la musique, à savoir son apparition magique tombant de je ne sais quel ciel mystique, est primordiale. D'où mon attirance possible pour celle qui se présente in situ, jouée par des musiciens à l'image ou quelque machine reproductrice... Passé ce cas de figure qu'affectait par exemple Jean Renoir, il m'est très tôt apparu que la musique ne pouvait se concevoir coupée du reste de la bande-son. La partition sonore englobe les voix, les bruits, les ambiances et la musique s'il y a lieu d'être. Que l'on vive en ville ou à la campagne, nous sommes quasiment interdits de silence. On appellera donc nos moments de calme, pauses ou respirations...

Si j'évoque la musique de film, c'est que j'ai travaillé tous ces jours-ci à commenter des images dans des champs extrêmement variés, soit le film de Françoise Romand sur Ella & Pitr intitulé Le baiser d'encre, plusieurs montages photographiques pour les Rencontres d'Arles, un parcours en autocar à travers la Camargue, l'interface du Jeu de la vie et le design sonore de l'exposition Le gameplay s'exhibe avec cette fois Sacha Gattino pour la Cité des Sciences, le live avec Jacques Perconte, etc. Mais j'aurais pu tout aussi bien traiter de n'importe quel art appliqué avec la même approche. Que la musique participe à un autre projet que cinématographique, ou qu'un graphiste, un écrivain ou un scénographe collabore à une œuvre impliquant différents créateurs, les question sont identiques : comment puis-je être utile à l'entreprise collective et quelle méthode employer pour la servir au mieux ?

vendredi 31 mai 2013

Rebelote à Pôle-Emploi


Depuis la veille j'avais les boyaux façon scoubidou. L'idée d'aller faire la queue à huit heures du matin à Pôle-Emploi pour faire valoir mes droits m'était absolument insupportable. Devant le rideau de fer les chômeurs sont en colère contre l'inorganisation systématique de l'agence qui se livre à toutes sortes d'humiliations scandaleuses et totalement improductives. Si certains comprennent les enjeux financiers dont tous les citoyens sont victimes, la plupart s'insurge contre la publicité faite au mariage pour tous qu'ils jugent camoufler les véritables problèmes. Une jeune Polonaise regrette les promesses de Sarkozy sur la retraite. Un titi parisien se demande comment il va nourrir sa famille si ses indemnités sont encore retardées. Pendant ce temps-là l'argent travaille, il ne chôme pas, les termes sont impropres, il copule et fait des petits. Françoise me reprochera de ne pas avoir mis sur le tapis le revenu de base pour tous pour lequel les Suisses vont bientôt voter par référendum. Comme il n'y a pas de distributeur de numéros à l'entrée on est obligés de faire le pied de grue debout les uns derrière les autres. La grille s'ouvre. Une femme demande à aller aux toilettes. Un employé qui a déjà enfilé les sandales et T-shirt de ses vacances lui répond agressivement qu'il n'y en a pas alors que la pancarte est devant nous. Comme elle insiste, l'abruti lui répond que c'est fermé pour cause de plan Vigipirate et qu'il n'a pas le code ! Le ton monte. C'est pourtant un endroit public et certains attendront là plus de deux heures. On essaie de calmer le jeu en expliquant que si les préposés sont si odieux c'est que leur hiérarchie ne doit pas les ménager.
Cette fois j'ai affaire à un employé bienveillant. Aucun de mes courriers ne leur parvient depuis huit mois. Ses collègues toujours charmants qui répondent au 3949 n'ont aucun autre moyen de communication avec les agences locales que le mail. Leur seul latitude est la consultation de mon dossier et la constatation des faits : je n'aurais jamais répondu, etc. À tous les niveaux de cette chaîne brisée les interlocuteurs sont anonymes, ne permettant aucun suivi personnalisé. Il faut chaque fois tout reprendre au début. L'employé me raconte que leur logiciel a changé en 2009 et que seuls les anciens ont accès à ce qui est antérieur dans mon dossier ! Il m'explique aussi que le courrier posté à mon agence locale est détournée par le centre régional censé le redistribuer, mais ne le fait pas. Pourquoi ? Je vous laisse deviner. Plutôt que de faire perdre du temps à tout le monde en se fendant chaque fois d'une visite pour décoincer la situation, soit une croix à cocher pour valider l'indemnisation, il me susurre que la solution la plus simple consisterait à déposer simplement mes réponses dans la boîte aux lettres de l'agence locale pour éviter le filtrage absurde qui nous est à tous imposé. On marche sur la tête.

Photo prise à l'exposition Winshluss, un monde merveilleux au Musée des Arts Décoratifs jusqu'au 10 novembre.

lundi 29 avril 2013

Winshluss décape au Musée des Arts Décos


Donner le sous-titre d'Un monde merveilleux à l'exposition consacrée au dessinateur de bande dessinée Winshluss par le Musée des Arts Décoratifs à Paris est évidemment un euphémisme. En interprétant les contes pour enfants de la manière la plus critique l'artiste revisite ses classiques comme Spike Jones le faisait en musique. Rien de pervers dans cette cruauté sarcastique, car ces histoires terribles n'ont jamais eu d'autre objectif que de préparer les gosses au monde qui les attend, autrement plus violent que les élucubrations hilarantes de Winshluss. Celui-ci remet simplement les pendules à l'heure, déréglées par l'angélisme puritain américain dont Walt Disney est le dieu. Qu'il aime le monde dans lequel il a grandi ne l'empêche pas d'en souligner ses horreurs et son absurdité suicidaire. Winshluss le réalise avec un talent exceptionnel, variant ses interventions selon les projets, de la bédé Pinocchio (Fauve d'Or du meilleur album au Festival d'Angoulême 2008), déjà chroniqué dans cette colonne, à ses remarquables films d'animation, sculptures, installations, sans oublier les films Persepolis (Prix du Jury du Festival de Cannes, Césars du meilleur premier film et de la meilleure adaptation) et Poulet aux Prunes, tous deux réalisés avec Marjane Satrapi sous son véritable nom, Vincent Paronnaud !


Pour l'exposition Winshluss, un monde merveilleux, présentée dans la Galerie des Jouets du Musée des Arts Décoratifs jusqu'au 10 novembre 2013 par son audacieuse commissaire Dorothée Charles, l'artiste a imaginé quatre grandes vitrines dont les grands magasins feraient bien de s'inspirer pour le prochain Noël afin de rompre avec l'ennui qu'ils déversent désormais. Dans la première, Barbapatomique, une pieuvre rose proche de The Host s'attaque aux petits soldats de son enfance. Et de citer Umberto Eco : « Tu te libéreras de tes rages, de tout ce que tu réprimes en toi, et tu seras prêt à accueillir d’autres messages, qui n’ont pour objet ni mort, ni destruction. » Le jeu guerrier pourrait donc n’être que simulacre et exutoire nécessaires. La seconde passe à la moulinette sept contes de Perrault, Andersen et des frères Grimm, dioramas aux plans superposés et joliment éclairés révélant la cruauté à conjurer de ces histoires monstrueuses que l'on raconte aux enfants pour qu'ils s'endorment ! Après la salle des petits écrans où sont montrés de formidables films d'animation, Il y a 5000 ans disparaissaient les dinosaures est une allégorie amusante mettant en scène les exclus de toute société avec son Arche de Noé affichant complet. La dernière vitrine est la plus méchante avec ses poisons de consommation courante exposés en rayonnages, raviolis au cyanure (spécial crise), foie gras de chômeur (élevé en HLM, nourri à la bière et aux pâtes), Minou Minou (aliment pour chat difficile contenant une famille entière de souris), Subutex Mex, saucisse de hamster, etc.
Malgré cette vision éminemment corrosive et "politiquement incorrecte" le rêve ne perd pas une once de son pouvoir. Pour une fois, retomber en enfance ne trahit pas sa réalité complexe. Quiconque a joué un jour avec des allumettes reconnaîtra dans la propre effigie de Winshluss transpirant dans les flammes que jouer n'est pas souffler, mais brûler, brûler le carcan que la société impose pour être capable de grandir et penser par soi-même. Quel soulagement de découvrir une œuvre humoristique qui fait la part belle à l'intelligence et explose de couleurs et de formes. En sortant de l'expo, Françoise suggère que c'est à des gens comme Winshluss que le Front de Gauche devrait s'adresser pour renouveler les images de la résistance !